Disclaimer : J'ai emprunté les noms de Red Burton et Johnny Bodine à Lynn Beach. Tout le reste m'appartient.


CHAPITRE 2 : RED BURTON & JOHNNY BODINE

Le temps filait à une vitesse incroyable et Tillia et Loïc apprenaient à se connaître. Il ne se passait pas un jour sans qu'ils ne se voient, et ils devinrent rapidement inséparables.


Par une belle journée d'octobre, les deux amis décidèrent de se rendre jusque dans la ville voisine. Une course de chevaux devait s'y dérouler et Tillia ne tint pas en place de la matinée ; elle n'avait eu que trop peu d'occasions de sortir de Tombstone dans sa vie et elle mourrait d'impatience d'y être. Elle n'avait pas jugé utile de dire à ses parents qu'elle s'éloignait de Tombstone : elle se doutait qu'ils ne l'auraient jamais laissée y aller.

Son regard ne quitta pas l'horloge des yeux de toute la matinée. Elle se fit même réprimander par son institutrice car elle n'avait pas suivi grand-chose au cours. D'ordinaire, elle se serait jurée qu'on ne l'y reprendrait plus, mais son esprit était bien trop occupé ailleurs pour avoir des remords.

La vitesse à laquelle passa la matinée fut inversement proportionnelle à son excitation. Elle guettait le tintement de la cloche avec une impatience grandissante, et lorsque enfin, quelqu'un se décida à la sonner, Tillia se précipita pour ranger ses affaires et sortit de classe le plus rapidement possible.

En levant la tête au dessus du flot de ses camarades, elle aperçut Loïc, qui lui avait fait la surprise d'être venu l'attendre. Elle n'était pas la seule à l'avoir remarqué : plusieurs filles de sa classe qui sortirent devant elle se mirent à glousser et à se pavaner devant lui. Loïc les observait d'un air neutre, peu sûr de savoir comment se comporter.

- Salut, je m'appelle Kelly, se présenta une des filles avec un ton déterminé.

- Le Rusé, répondit-il simplement avec un mouvement de tête poli.

Tillia s'était mise en retrait et se délectait de la scène, tout en se retenant d'éclater de rire. Elle espérait secrètement que Loïc les remette à leur place.

- Le Rusé ? Et c'est tout ? Tu n'as pas de nom ? demanda Kelly.

- Le Rusé tout court, insista Loïc, toujours très calme, le visage fermé.

Kelly ne baissa pas les bras.

- Tu n'es pas de Tombstone, si ? demanda-t-elle. Je ne t'ai jamais vu dans le coin. On peut faire connaissance si ça te dit, je serais ravie de te faire une visite guidée privée, ajouta-t-elle avec un clin d'œil qui en disait long. Je suis la fille du maire, je connais la ville par cœur.

- Je te remercie pour la proposition mais je connais déjà Tombstone.

Kelly prit un air déçu.

- Alors, dis-moi, qu'est-ce qui t'amène par ici ? minauda-t-elle, bien décidée à ne pas lâcher prise. Moi je suis persuadée que nos chemins se sont croisés pour une bonne raison, tu ne crois pas ?

Elle trouvait Loïc visiblement très à son goût. Tillia, qui était accoudée à la balustrade, ne préféra rien dire : elle avait l'impression de s'être déjà fêlée deux côtes à force de réprimer son fou rire. Loïc restait silencieux.

- Tu es sûr que je ne peux rien faire pour toi ? insista Kelly en attrapant le bras de Loïc.

- Oh oh, se dit Tillia en la voyant faire. Ca ne va pas lui plaire.

Elle avait vu juste : Loïc s'écarta rapidement d'elle.

- Non, vraiment, lui répondit-il en souriant automatiquement.

Tillia ne put s'empêcher de remarquer à quel point le sourire de Loïc était différent de celui qu'elle connaissait : ce sourire-là semblait figé, et surtout, il ne se reflétait pas dans ses yeux qui étaient restés froids.

- Je vais devoir te laisser, ajouta-t-il. J'étais juste venu chercher Tillia.

- Tillia ? s'exclama Kelly en ouvrant des yeux ronds.

Pour toute réponse, Loïc acquiesça.

- Tillia ? répéta Kelly d'un air incrédule en la montrant du doigt. Tillia Anderson ? Elle ?

- Oui, fit Loïc en levant un sourcil. Un problème ?

- Mais depuis quand elle a des amis celle-là ? laissa échapper Kelly d'un air dédaigneux. Non, je n'y crois pas une seule seconde. Tu as demandé à ton papa de te trouver un garde du corps, c'est ça ? lui lança Kelly en se tournant vers elle.

Tillia se redressa et lui lança un regard de défi.

- Oh, ne t'inquiète pas pour elle, répliqua Loïc avec un sourire suffisant, en croisant ses bras sur sa poitrine. Elle n'a absolument pas besoin de moi pour se défendre. Par contre, ne la cherche pas trop, sinon, tu risques d'avoir affaire à moi également.

Le sourire de Tillia s'étendit. Mais Kelly ne s'avouait toujours pas vaincue.

- Tu es sûr que tu ne voudrais pas plutôt passer l'après-midi avec moi ? lui susurra-t-elle en lui faisant les yeux doux. On pourrait faire du shopping par exemple ! C'est triste tout ce noir sur toi, on dirait que tu viens d'enterrer quelqu'un.

- Ca ne saurait tarder, répondit Loïc en la regardant droit dans les yeux.

Son regard perçant la fit frissonner. Les lèvres pincées, Kelly tourna les talons avec un regard hautain et s'éloigna rapidement. Les quelques personnes de la classe à avoir assisté à la scène disparurent sans demander leur reste. Loïc put enfin rejoindre Tillia qui l'accueillit avec un grand sourire narquois.

- Alors, on fait des ravages ? Bourreau des cœurs va !

Loïc lui lança un regard consterné. Tillia avait déjà évoqué cette Kelly dans leurs conversations et lui avait dit tout le bien qu'elle pensait d'elle. Maintenant qu'il l'avait rencontrée, il savait qu'il n'était pas pressé de la revoir.

- Oui, je pense que c'est la femme de ma vie, je compte la demander en mariage très prochainement. Nos noces seront sublimes, tu seras demoiselle d'honneur bien évidemment, et puis nous vivrons heureux et auront beaucoup de petits monstres, ironisa Loïc en faisant de grandes gestes pour illustrer ses propos. Non, sérieusement, je crois que c'est la première et la dernière fois que je viens t'attendre à la sortie des cours. Ou alors je serai planqué cent mètres plus loin derrière les buissons. Mais dans tous les cas, plus jamais ça.

- Je pensais que tu étais un garçon aimable et galant, ce n'est pas comme ça que tu vas te trouver une petite amie si tu fais fuir ces pauvres demoiselles.

- Je ne te fais pas fuir, toi, lança Loïc avec un petit sourire. Je ne suis donc pas un cas si désespéré.

Tillia fit mine de laisser échapper un soupir.

- Bon, j'avoue : en fait tu m'as fait pitié le jour où je t'ai trouvé sous ma fenêtre, le taquina-t-elle avec un sourire moqueur.

Loïc poussa une exclamation en frappant la paume de sa main sur son front, faisant mine d'avoir une épiphanie.

- Ah c'était donc ça ! Je me disais bien que ça cachait quelque chose.

- Et puis dans le fond, je suis sûre que tu l'aimes bien, cette Kelly, renchérit Tillia. J'irai lui parler demain si tu veux.

Elle était tellement ravie de pouvoir taquiner Loïc qu'elle s'en donnait à cœur joie.

- Tu fais ça, je te découpe en morceaux, la menaça Loïc en s'approchant d'elle.

Tillia se mit à courir en riant.

- Encore faudrait-il que tu arrives à m'attraper ! cria-t-elle en se retournant.

Elle fonçait droit devant elle mais elle ne se rendit pas compte que le terrain accidenté vers lequel elle se dirigeait n'était fait que de creux et de bosses. Elle se prit les pieds dans un obstacle et, emportée par son élan, fit un roulé-boulé dans la poussière. Loïc arriva à sa hauteur et se planta à côté d'elle, un sourire goguenard suspendu à ses lèvres.

- Tu disais, miss catastrophe ? railla-t-il.

Tillia se redressa et s'assis sur le sol en toussant, dépitée par la tournure qu'avaient pris les choses. Le sourire narquois de Loïc disparut pour laisser place à un véritable sourire et il lui tendit sa main pour l'aider à se relever.

- Ta chute était assez spectaculaire. Tu ne t'es pas blessée au moins ? Tu as mal quelque part ?

- A ma dignité surtout, soupira Tillia, ce qui arracha un rire à Loïc.

- Allez viens, on va chercher Tonnerre, dit-il. On a une course de chevaux à voir je te rappelle, il ne faut pas qu'on traîne si on veut être bien placés.

Ils retrouvèrent Tonnerre que Loïc avait laissé à proximité de l'école et ils sautèrent tous les deux en selle. Tillia passa ses bras autour de la taille de Loïc pour se tenir et il lança son cheval au galop.

Au moment où ils atteignirent la sortie de la ville, Tillia aperçut Kelly qui rentrait chez elle. Elle ne put s'empêcher de lui faire un grand signe de la main en souriant de toutes ses dents :

- Youhou ! Kelly ! cria-t-elle à son attention.

Kelly tourna la tête et la foudroya du regard lorsqu'elle découvrit qui l'avait ainsi interpellée. Loïc laissa échapper un petit rire incrédule.

- Je rêve ! Tu la cherches en plus !

- Mais non, je te prépare juste le terrain mon petit chat, répondit-elle en lui tirant la langue.

- Je te jure que je vais te laisser dans un fossé si tu continues, la prévint Loïc.

- Non, non, promis, j'ai rien dit, s'écria-t-elle précipitamment en se raccrochant à la taille de Loïc de ses deux bras, de peur qu'il ne mette ses menaces à exécution.


Une fois arrivés, Loïc mit Tonnerre au pas et s'arrêta à l'entrée de la ville, devant une boulangerie. En mettant pied à terre, Tillia remarqua qu'il semblait bouder un peu.

- Ne me dis pas que tu es encore fâché parce que je te taquine avec Kelly ?

- Tu ne voudrais pas arrêter de me parler d'elle plutôt ?

Tillia se rendit compte que Loïc était mal à l'aise. Elle eut un sourire rassurant et passa son bras autour de son cou.

- Promis, j'arrête. Mais tu ne crois tout de même pas que je voulais réellement essayer de te caser avec elle quand même ? Cette fille est la pire personne que je n'ai jamais rencontré, je ne souhaiterais même pas ça à mon ennemi juré ! Je peux t'assurer que, moi vivante, elle ne touchera jamais à un seul de tes cheveux. Et je suis prête à me battre, je te promets que je viendrai te sauver si jamais elle cherche à te kidnapper !

Loïc laissa échapper un petit rire.

- Si tu n'existais pas, je crois qu'il faudrait t'inventer, dit-il affectueusement.

Tillia lui répondit par un clin d'œil et reporta son attention autour d'elle. La ville n'était pas grande, mais une atmosphère chaleureuse s'en dégageait. Beaucoup de gens semblaient se diriger vers le même endroit à l'autre bout de la ville. Tillia questionna Loïc du regard pour connaître la suite du programme, et celui-ci désigna la boulangerie.

- Je te propose de prendre quelque chose à manger ici, je sais qu'ils font de très bons sandwichs. Comme ça, on n'aura plus besoin de bouger une fois qu'on sera installés pour la course.

Tillia considéra la proposition de Loïc et réalisa qu'elle n'avait absolument pas prévu qu'ils n'auraient pas déjeuné avant la course.

- Oh, mais, je ne veux rien. Je... je n'avais pas prévu, je n'ai pas pris d'argent avec moi.

- Ce n'est pas grave. Prends quand même quelque chose, tu vas t'auto-digérer d'ici ce soir sinon. Vas-y, choisis, je t'invite.

Tillia secoua négativement la tête.

- Non, ça me gêne que tu m'invites. Tu devrais garder ton argent pour autre chose. Ne t'inquiète pas, ça ira, je n'ai pas faim du tout !

- Allez, insista Loïc. Ca me fait plaisir, je t'assure. Tiens, je te conseille celui-là, il est super bon !

Tillia hésita longuement puis finit par se laisser convaincre par l'insistance de Loïc.

- Bon, d'accord, finit-elle par dire en acquiesçant. Mais à charge de revanche ! ajouta-t-elle avec un clin d'œil.

Le sourire avec lequel Loïc lui répondit la toucha ; il avait l'air sincèrement heureux de pouvoir l'inviter.

- Merci, dit-elle timidement alors qu'ils sortaient de la boulangerie.

- Avec plaisir ma belle, répondit-il en souriant.

Ils remontèrent en selle et se dirigèrent vers la piste où devait se dérouler la course.


Ils ne revinrent à Tombstone que dans la soirée. Ils entrèrent au pas dans la ville le visage radieux, encore enthousiasmés par leur après-midi. Ils ne tarissaient pas de commentaires sur la course et les chevaux ; c'était la première fois que Tillia assistait à ce genre d'évènement, et son excitation démesurée faisait rire Loïc. Il était heureux qu'elle ait passé une bonne journée.

En passant devant le saloon, les deux amis revisitaient pour la énième fois le passage le plus marquant de la course lorsque soudain, des cris fusèrent à l'intérieur du bâtiment. Tillia se tut et fit signe à Loïc d'avancer le plus vite possible, mais celui-ci tira sur les rennes de Tonnerre et s'approcha du saloon.

- Mais qu'est-ce que tu fais ? murmura-t-elle. On ne va quand même pas y aller !

Ignorant ses remarques, Loïc descendit de cheval et lui indiqua d'un signe de la main de rester dehors. Tillia lui fit désespérément signe de revenir, mais il poussa sans hésitation la porte à double battant et entra. Faisant taire la petite voix qui lui murmurait à l'oreille que ce n'était pas une bonne idée, Tillia lui emboîta le pas après avoir attaché Tonnerre à la balustrade qui bordait le trottoir de planches. Un pur sang à la robe noire et luisante, avec une tache blanche juste sous l'œil, attendait déjà son maître devant le bâtiment.

Derrière le bar, le patron s'affairait à décrocher le grand miroir du mur et à ranger toutes les bouteilles, redoutant la bagarre naissante. Le piano dans un coin de la salle, sur lequel avait été suspendu une pancarte « Ne pas tirer sur le pianiste », avait été déserté par mesure de prudence. Une foule de gens s'était rassemblée et formait une masse assez dense autour de deux cow-boys, tout en se tenant à raisonnable distance. Ces deux personnages étaient connus de tout l'ouest américain, et leur réputation les précédait. Red Burton et Johnny Bodine. Deux figures de légende, qui se tenaient à présent face à face. Johnny Bodine était à sa façon un Robin des Bois du Far West, peu aimé des shérifs et des bourgeois, et adulé par le peuple aussi bien pour sa dextérité que ses répliques cinglantes. Red Burton, quant à lui, était un hors-la-loi brutal, grossier et sans scrupules. Il avait à son actif plusieurs cambriolages et vols à main armée, sans pour autant être passé par la case prison. Ces deux-là semblaient étonnamment bien se connaître, et nul ne comprenait pourquoi ni comment ils se retrouvaient régulièrement à jouer au poker dans les différentes villes où il leur arrivait de se croiser.

A cet instant précis, Red Burton avait dégainé son revolver et menaçait nerveusement Johnny Bodine.

- Bodine, tu n'es qu'une fripouille ! vociférait Red. Ca ne se passera pas comme ça, tu vas passer un sale quart d'heure, c'est moi qui te le dis ! Rends-moi mon argent ou bien je te troue le bide comme une passoire !

- Red, mon ami, voyons ! Je ne te savais pas si mauvais joueur. Ce n'est pas parce que tu as perdu quelques centaines de dollars au poker que tu dois te laisser emporter, lança Johnny d'un ton enjoué.

- Tu vas voir si je suis mauvais joueur ! s'exclama Red, les joues aussi rouges que sa moustache, en pointant son pistolet.

Tillia observait la scène avec un mélange croissant de curiosité et d'effarement. Elle ne vit pas Loïc se faufiler entre les gens, et emprunter le pistolet d'un cow-boy de l'assistance, à l'insu de son propriétaire. Sentant que la situation allait dégénérer, il se tint près des deux cow-boys et arma le colt. Au moment où il sentit que Red Burton allait perdre patience et appuyer sur la gâchette, Loïc bondit hors de sa cachette et tira un coup précis dans sa direction. Un éclair jaillit suivi d'une détonation, et le pistolet de Burton voltigea dans les airs, à quelques pas de la table autour de laquelle ils se trouvaient. Il poussa un cri de douleur et attrapa son poignet avec son autre main. Il assassina du regard toute l'assistance jusqu'à ce que ses yeux se posent sur Loïc, qui tenait le pistolet encore fumant. Ce dernier avait bien visé ; il avait désarmé Red Burton mais ne l'avait pas blessé. Burton, au paroxysme de sa colère, saisit une bouteille vide qui traînait sur le comptoir, la prit par le goulot et la brisa d'un coup sec sur le bord de la table. Il se dirigea vers Loïc en brandissant son arme improvisée, lorsque soudain, une lueur étrange passa dans son regard ; il se redressa et regarda à nouveau Loïc qui n'avait pas baissé les yeux. Un silence pesant flottait à présent dans la salle. Loïc soutint le regard de Red Burton jusqu'à ce que ce dernier décide de rompre le silence.

- On se retrouvera Cody, ça je peux te le jurer.

Et il sortit rageusement du saloon. Johnny Bodine n'avait pas bougé d'un cil et il regardait Loïc avec un demi sourire énigmatique. Ce fut cet instant précis que le shérif choisit pour arriver.

- Que se passe-t-il ici ? s'exclama-t-il.

Un murmure parcourut la foule, restée jusqu'à présent silencieuse. Loïc se retourna calmement.

- Merci pour le pistolet, dit-il en le rendant à son propriétaire.

Le shérif le dévisageait, lorsqu'il aperçut Tillia dans la foule.

- Tillia ? Je peux savoir ce que tu fais là ?

Tillia, prise au dépourvu, bredouilla des paroles inintelligibles.

- Eh bien... papa, commença-t-elle en baissant la tête.

- Tout va bien shérif, lança calmement Loïc en se dirigeant vers la sortie.

Tillia, trop heureuse de se défiler, lui emboîta le pas ; elle poussa la porte à double battant et se précipita dehors. Loïc était déjà en selle et invita Tillia à faire de même. Le reste du trajet se fit dans le mutisme le plus total. Tillia n'osait pas prendre la parole. Ce fut Loïc qui rompit soudainement le silence.

- Ton père, demanda Loïc. C'est le shérif de Tombstone ?

- Oui, répondit Tillia en rougissant, s'attendant à une réflexion de la part de son ami. C'est vrai que je ne t'en ai jamais parlé. Pourquoi ? Tu m'en veux de ne pas te l'avoir dit ?

- Non non, répondit-il simplement.

Ce fut les seuls mots qu'ils échangèrent. Arrivés devant chez Tillia, celle-ci sauta à terre mais avant de rentrer, elle se retourna et dit à Loïc :

- Ce que tu as fait au saloon tout à l'heure, c'était impressionnant ! Mais comment ?

- Oui, je sais me servir d'un colt, si c'était ça le but de ta question, répondit-il un peu sèchement.

- Mais tu aurais pu te faire tuer ! Pourquoi est-ce que tu es intervenu ?

Pour toute réponse, Loïc haussa les épaules. Voyant qu'elle ne pourrait rien en tirer de plus, Tillia se résigna à rentrer chez elle, encore un peu sous le choc de ce qui venait de se passer.

- A demain Tillia ? lui rappela Loïc, un brin d'hésitation perçant dans sa voix.

Tillia lui fit un petit signe de la main et s'engouffra dans la maison. Loïc mis son cheval au trot et partit lentement, le visage marqué par l'inquiétude.


En entrant chez elle, Tillia n'avait qu'une envie : courir se jeter sur son lit et ne plus penser à rien. Mais elle n'eut ni le temps ni le loisir de combler cette envie. Au moment même où elle franchit la porte, une voix provenant de la cuisine l'interpella :

- Tillia ! C'est toi ? Mais où diable étais-tu ? J'avais besoin de toi pour une livraison de tissus à la boutique, tu as oublié ?

- Je t'avais dit que je n'étais pas là cet après-midi maman ! Toi aussi tu sembles avoir oublié, rétorqua Tillia.

- Tillia, tu me réponds sur un autre ton s'il te plaît. Je t'avais demandé de rester m'aider, je ne peux vraiment pas compter sur toi. Où est-ce que tu étais passée encore ?

- Mais j'étais... à Tombstone avec un ami, je te l'ai dit !

- Je te préviens, tu n'as pas intérêt à retourner te balader quand tu sais que j'ai besoin de toi !

Tillia soupira.

- Mais maman ! Ecoute...

Mais sa mère perdit patience.

- Non, c'est toi qui vas m'écouter, dit-elle. Jusqu'à présent je n'ai que trop rien dit, mais ça commence à bien faire. Depuis quelques temps, tu apparais uniquement pour manger et dormir. Ce n'est pas un hôtel ici. Sois responsable un peu !

- Ca j'avais remarqué. À l'hôtel, on fait le ménage dans ta chambre au moins, marmonna Tillia de mauvaise humeur.

- Pardon ?

- Non rien maman.

- Je préfère ça, répondit sa mère d'un ton sec. File dans ta chambre maintenant.

Une fois dans sa chambre, elle referma la porte. Assise sur son lit, elle contempla son reflet dans le grand miroir accroché derrière la porte ; elle resta un petit moment dans cette position, pensive. Le saloon et la prestation de Loïc lui revirent en mémoire.

- Je crois le connaître, se dit-elle. Mais en fait, il est tout de même très mystérieux comme garçon. Il a été plutôt inconscient au saloon, il aurait pu se faire tuer. Il avait l'air si sûr de lui, on aurait dit quelqu'un d'autre. Et pourquoi Red Burton l'a regardé comme ça, comme s'il le connaissait ? Non, c'est impossible. Mais Loïc avait l'air inquiet quand on est sorti. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Pendant que Tillia s'interrogeait et n'obtenait que des questions sans réponses, son père rentra à la maison. Tillia surprit quelques bribes de la conversation :

- Chérie ! C'est moi. Tillia est rentrée ?

- Oui, enfin, soupira sa mère. C'est pourtant rare que tu trouves ta fille à la maison en ce moment, profites-en, ironisa-t-elle.

- Il y a eu une bagarre au saloon tout à l'heure. Et je l'ai vue qui y assistait. C'est le petit voyou avec qui elle traîne. Il a volé un pistolet et a désarmé Red Burton d'un seul coup, semble-t-il. C'est ce que tout le monde a rapporté. J'ai beaucoup de mal à y croire. A moins que...

Tillia se leva d'un bond, à la fois surprise et outrée par les paroles de son père. Elle ne pensait pas qu'il considérait Loïc de la sorte. « Un petit voyou » avait-il dit ! Comment pouvait-il le juger alors qu'il ne le connaissait pas ? Tandis que Tillia fulminait dans son coin, elle n'entendit pas la fin de la conversation.

- Red Burton ? fit son épouse, le visage marqué par l'inquiétude. Mais Tillia m'a dit qu'elle était à Tombstone avec son ami ! Qu'est-ce qu'elle faisait au saloon ?

- Si tu veux mon avis, elle n'y serait certainement jamais entrée de son propre chef, c'est le petit voyou qui a dû l'y entraîner.

Le shérif fit une pause, comme s'il redoutait ce qu'il allait dire ensuite.

- Ce gamin... murmura-t-il. Il ne te rappelle pas quelqu'un, Emma ? Si c'est bien lui, comment a-t-il fait pour nous retrouver ? Et que fait Tillia avec lui ?

Sa femme eut l'air apeurée.

- James, tu es sûr que c'est bien lui ? Après tout, on ne sait pas ce qu'il est devenu, ni à quoi il ressemblerait aujourd'hui. Tillia ne nous a jamais présenté son ami, on ne sait même pas comment il s'appelle.

- Moi je l'ai vu tout à l'heure, et il ressemble à s'y méprendre à son père. Et s'il commence à entraîner Tillia dans des histoires pas claires, ça va mal aller !

Le shérif fit une pause et avala sa salive.

- Ce qui m'inquiète le plus, reprit-il, c'est le fait que le petit voyou connaisse Burton. Sinon, pourquoi se serait-il trouvé au saloon à ce moment-là ? Et s'il savait tout ?

- Tu crois qu'il faut en parler à Tillia ? risqua sa femme. Elle ne s'en souvient pas, on ne va pas remuer toute cette histoire qui nous a fait tant de mal.

- Tillia n'aurait pas dû se trouver là-bas et il est hors de question qu'elle se retrouve de nouveau dans une telle situation, s'énerva le shérif. Je ne vais tout de même pas en arriver au point de la faire suivre et de fliquer tout ce qu'elle fait ?

- Chéri, il est clair que Tillia n'aurait pas dû se trouver là-bas mais après tout, il ne lui est rien arrivé, c'est le principal. Elle est grande maintenant et nous en avons discuté des dizaines de fois, il ne faut pas la surprotéger. Ce n'est pas parce que...

- Red est à Tombstone Emma, coupa le shérif. Ca n'augure rien de bon ! Tu as déjà oublié ce qui est arrivé à William et Louise ?

- James, on n'a aucune preuve, objecta Emma.

James secoua négativement la tête.

- On n'a peut-être aucune preuve, mais moi j'ai toujours su qu'il était trempé jusqu'au cou dans cette histoire. Après toutes ces années, j'ai l'impression que le passé resurgit sous mon nez, je refuse de revivre tout ça !

- Je comprends que tu te fasses du souci, James. Moi aussi je suis inquiète, mais ce n'est pas une raison pour impliquer ta fille.

- Il faut absolument que je parle à Bodine. Il est le seul à avoir gardé contact avec Burton - même s'ils étaient prêts à s'entretuer au saloon tout à l'heure. Je suis sûr qu'il sait ce qu'il manigance.

Sur ce, il se dirigea vers la chambre de Tillia. Cette dernière était tellement en colère qu'elle n'entendit pas son père entrer dans sa chambre. Le son de sa voix tout proche la fit sursauter.

- Tillia ? Je peux savoir ce que tu faisais au saloon pendant la bagarre ?

Tillia baissa les yeux, comme prise en faute.

- Je... On est passé à côté en rentrant tout à l'heure, et on a entendu des cris. Je sais que je n'aurais pas dû y aller, mais...

- ...mais ta curiosité invétérée a été plus forte que tout j'imagine, termina le shérif. Et, autre chose : il paraît que ton... hum... ton ami a désarmé Red Burton d'un seul coup de pistolet. C'est vrai ?

Tillia se redressa et toisa son père, sûre d'elle.

- Reformule ta phrase : tu veux dire, le petit voyou avec qui je traîne a volé un pistolet et a désarmé Red Burton d'un seul coup mais tu n'y crois pas, c'est ça ? rétorqua-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

Le shérif resta un moment interdit. De toute évidence, Tillia avait entendu sa conversation avec sa mère. Il essaya maladroitement de se rattraper :

- Non, ce n'est pas ce que j'ai dit.

- Si tu l'as dit, le coupa Tillia. Mais je vais te dire une chose : Loïc n'est pas un voyou, c'est un garçon génial et c'est le meilleur ami que j'ai jamais eu. Et c'est vrai ce qu'il a fait au saloon, je l'ai vu de mes yeux. Il est jeune mais il sait manier un colt sans problème et il a une incroyable dextérité au tir. Et puis tu n'étais même pas là quand ça s'est passé. Alors ne le traite pas de voyou, tu ne le connais même pas.

- Tillia, ça va, je te crois. Mais une chose est sûre : je n'ai pas besoin de connaître quelqu'un pour lui faire confiance. Ton Loïc ne me dit rien qui vaille, maintenant tu le prends comme tu le veux mais je t'aurai prévenue.

Sur ce il se dirigea vers la porte de la chambre et avant de sortir, il se tourna vers sa fille qui croyait à peine ce qu'elle venait d'entendre et lui dit :

- Je ne veux plus te voir traîner là où il se passe des choses graves, je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit. Et méfie-toi de ce Loïc. Je te dis ça pour ton bien.

Puis il sortit en refermant la porte derrière lui.

Tillia était stupéfaite ; comment son père pouvait-il dire des horreurs pareilles alors qu'il ne le connaissait même pas ? Elle serra les poings et resta un moment debout au milieu de sa chambre en repensant aux paroles de son père. Même s'il restait parfois mystérieux à ses yeux, elle avait toujours eu une confiance absolue en Loïc, et ce n'était pas les paroles de son père qui allaient la faire changer d'avis. Énervée, elle s'écroula sur son lit en poussant un long soupir.

Ce soir-là, elle ne mit pas longtemps à sombrer dans les bras de Morphée, d'un sommeil qu'elle aurait préféré réparateur.


Elle dormit très mal cette nuit-là : elle rêva d'un vaste pré où le vent s'engouffrait dans les hautes herbes. Elle vit un ranch immense mais tout était flou autour d'elle. Elle devinait un champ où un énorme bison paissait tranquillement. Sa vision était très proche du sol, et elle devait faire de gros efforts pour voir au dessus des hautes herbes. Quelqu'un était avec elle ; mais qui était-ce ? Soudain, le bison s'énerva et commença à gratter ses sabots par terre. Tout devint flou. Tillia entendit des cris, des pleurs d'enfant, des bruits de pas. Elle distingua de vagues silhouettes, mais tout s'était brouillé dans sa tête. Elle entendit quelqu'un hurler, puis les images tourbillonnèrent pour ne former plus qu'un brouillard opaque, rouge sang.

« TILLIA ! »

Celle-ci se réveilla en sursaut.

- Ce n'était qu'un rêve... ce n'était qu'un rêve, se répétait-elle, le cœur battant à la chamade.

Mais Tillia en doutait presque.