Cauchemar

Elle les voyait pour la centième fois au moins, mais ils étaient chaque fois aussi terrifiants que la première. Ils formaient autour d'elle une ronde éternelle, emportés dans une danse endiablée, agitant d'un geste hystérique leurs membres désarticulés. Ils semblaient un attroupement de pantins géants et terrifiants, pendant au bout de ficelles que tirait le diable lui-même. Leurs visages blafards, déformés par un effroyable rictus, leurs petits yeux noirs comme l'encre et vides comme la nuit, bien enfoncés dans leurs orbites, passaient et repassaient inlassablement devant elle. Ils profanaient d'horribles paroles, tantôt distinctes et cruelles, tantôt confuses et insaisissables, remuant à peine leurs lèvres livides.

Puis, ces créatures décharnées, dont la peau diaphane et poreuse moulait une carcasse ébène et osseuse, se dispersaient dans les ténèbres pour laisser apparaître une petite silhouette fragile. Une enfant, aux cheveux de jais, raides, tombant sur de petites épaules nues et blanches, maculées d'un liquide rouge sombre encore fumant. Ses yeux n'étaient que deux billes d'ivoires, sans pupille, comme si un intense brouillard les avait submergés. Le plus terrifiant était qu'il n'y avait pas qu'en rêve qu'elle rencontrait cette gamine; dans les miroirs, le reflet d'une vitrine, d'une mare, d'une simple flaque d'eau sur la chaussée. C'était son propre visage, son corps, ses mains. Ces mains qui se tendaient la nuit vers son visage pétrifié, qui tentaient d'agripper la peau d'albâtre, de la lacérer de ses ongles noircis et sales.

Chaque nuit, ils revenaient ainsi la hanter, ces pantins possédés et cette jumelle inconnue rongée par la démence; ils la harcelaient, la persécutaient, profitant de sa faiblesse aussitôt qu'elle franchissait le seuil du pays des rêves. Et que pouvait-elle, cette petit fille à l'âme torturée, devant ces démons du cauchemar? Elle ne pouvait que pleurer toutes les larmes de son petit corps fragile, hurler de toutes ses forces, se débattre contre ses tortionnaires invisibles, pour tenter de se dépêtrer du rêve qui la faisait prisonnière dès le crépuscule.

Puis, alors que tout semblait perdu et qu'elle se sentait faiblir sous le poids de la souffrance que lui affligeaient ces esprits malfaiteurs, une main douce lui caressait doucement le front, la libérant enfin de ses maux imaginaires. Elle ouvrait alors brusquement les yeux sur un monde encore baigné d'une noirceur impénétrable et l'entendait, cette voix réconfortante, presque chantante, ce murmure rassurant aux accords mélodieux. Elle se blottissait aussitôt contre la poitrine de sa mère pour écouter les vibrations de sa voix et se forçait à calmer ses larmes, non sans conserver une certaine angoisse pour ce sommeil qui la guettait encore. Il lui arrivait même souvent de le combattre jusqu'aux aurores, s'efforçant avec grand peine de ne pas laisser ses paupières se refermer sur les lourdes ténèbres qui régnaient dans la chambre.

Pourtant, une nuit, cette caresse salvatrice ne vint pas. Elle était cloîtrée dans cet univers étouffant, ce cauchemar sanglant. L'enfant aux yeux de brume, ce fantôme malveillant, l'avait faite prisonnière de sa froide étreinte. Les yeux morts flottaient au-dessus de son visage, figés dans un visage de marbre, alors que les mains émaciées des marionnettes endiablées s'emparaient de ses membres pour l'immobiliser. Elle vit son sosie démoniaque lever ses mains maculées de sang carmin, tenant une aiguille d'argent scintillant d'un éclat lugubre, à laquelle était noué un fil grossier. Puis une douleur fulgurante la fit se tordre de douleur et implorer, implorer un répit, un réel sommeil, ou même la mort - tout cela serait préférable à cette souffrance atroce. Mais ses supplications étaient inutiles; rien de plus qu'un vague murmure dans le tumulte des voix et des cris des démons l'entourant. La vue du sang sur ses lèvres les déchaînait, et leurs clameurs triomphantes lui déchiraient les tympans. L'enfant-démon, accroupie au-dessus d'elle, était prise d'un rire malsain, fou. D'un geste adroit, la gamine au regard fantôme enfonça l'aiguille dans la chair de la lèvre supérieure de la rêveuse, la fit ressortir par l'intérieur et piqua avec une violence accentuée la lèvre inférieure.

Ses hurlements n'étaient bientôt plus que des gémissements étouffés. Ses lèvres étaient soudées l'une à l'autre, la réduisant presque totalement au silence. Elle était prête à mourir, maintenant - elle le voulait, elle le désirait comme elle n'avait jamais autant désiré. Mais la mort ne vint pas, et elle comprit en voyant le sourire maléfique de ses assaillants imaginaires qu'elle ne viendrait pas encore avant un long moment. Ils disparurent bientôt dans les ténèbres, comme ils le faisaient lorsque sa mère la tirait du sommeil et qu'elles ses blottissaient toutes deux l'une contre l'autre pour les dernières heures précédant l'aube. Et ce corps était bien présent à ses côtés, tiède mais pourtant inerte, sans vie. Elle pleura toute la nuit durant, dans sa prison de silence, incapable de remuer les lèvres. Et quand l'aube commença à jeter sur le monde les premiers éclats de sa lumière rougeoyante, un spectacle sanglant s'offrit à son regard.

L'horreur était si cinglante qu'elle poussa un hurlement terrible. Elle ne prit même pas conscience de la force de son propre cri, ni de la douleur que déclencha la déchirure de ses lèvres au moment où elle lâcha son cri strident.

On vint chercher la mère et l'enfant meurtris. Une aiguille à la main, l'enfant ne se débattit point lorsqu'on la souleva du lit baigné de sang. Elle fixait droit devant elle, comme si elle ne voyait plus rien - comme si un brouillard se levait pour submerger ses yeux prussiens. On l'isola dans une petite pièce toute blanche; une seule fenêtre laissait filtrer la lumière entre des barreaux en fer forgé. La tête appuyée sur les barreaux de sa nouvelle prison, elle fixait le ciel d'azur de ses yeux cernés par la fatigue. Elle ne laissait plus le sommeil la gagner - plusieurs nuits durant, elle avait lutté pour ne pas le laisser engourdir son corps. Elle passait ses journées immobile, à marmonner. « Ils me cherchent. Je ne dois pas les laisser me retrouver. Jamais plus. Jamais. » Quand on tentait de lui administrer des sédatifs, elle se débattait pourtant comme une damnée, réservant coups de pieds et morsures aux infirmiers qui abandonnaient souvent leur tâche et la laissaient éveillée toute la nuit. Alors, le front toujours appuyé aux barreaux de fer, elle agitait ses lèvres lacérées en un murmure incohérent; puis elle poussait subitement un cri à fendre l'âme. « Vous ne m'aurez pas ce soir, démons! » Puis elle riait, sans aucun contrôle, rongée par la folie de ce souvenir, de ce rêve, qui était pourtant si étroitement lié à la réalité qui la gardait prisonnière.