À Présent

Genre : Romance, Shoujo-Ai (relations amoureuses f/f)

Disclaimer : Les paroles de la chanson Save the best for last, qui ont été reportées dans cette fiction, sont de Vanessa Williams. Aussi, tout le mérite de ces mots magnifiques n'appartient qu'à elle.

Thème : 10 ans plus tard, il/elle/ils reçoit/reçoivent un télégramme. Quelques mots pour faire resurgir le passé. Qui du passé ou du présent l'emportera ?

Notes : Ceci est une histoire que j'ai écrite pour le concours de fics de Naëlle. Ce n'est pas la meilleure, mais je la crois unique dans sa simplicité. J'espère que beaucoup la liront (et la commenteront, pourquoi pas? ^_~) car j'y fais passer un message. un appel à l'acceptation. Au programme : des souvenirs de jeunesse, une belle complicité fraternelle et, comme pour toute romance qui se respecte, de la passion! J'espère que cette histoire d'amour, toute simple en soi, vous ouvrira l'esprit sur la beauté de l'amour au féminin!

~

Les pieds dans la boue, adossée à la vieille clôture de bois, j'observe le magnifique rougeoiement de la voûte céleste qui caractérise la fin de chacune de mes journées de travail. Pas que mes petites besognes sur la ferme me déplaisent, mais à vrai dire j'apprécie particulièrement ce bref instant où le ciel semble déployer ses dernières forces pour me remercier du travail effectué dans la journée. Je reste parfaitement immobile jusqu'au moment où la nuit chasse les dernières couleurs du jour, puis je saute sur mes pieds pour regagner la maison.

Aussitôt franchi le seuil de la porte, l'odeur du repas assaille mes narines et mon estomac palpite d'anticipation. Je prends toutefois le temps de monter à la salle de bain pour me décrasser un peu et enfiler des vêtements propres, avant de redescendre en trombe l'escalier. Quand j'entre dans la cuisine, le repas n'est pas encore servi, mais toute la famille est déjà attablée devant des couverts vides, à l'exception de ma mère qui continue à agiter lentement une louche dans son énorme marmite. En m'asseyant à ma place habituelle, je souris tendrement à mon père, dont je remarque l'étrange expression, une sorte de mélange complexe d'espièglerie et de fierté. Je devine qu'il attend avec peine que tout le monde soit à table pour nous faire part d'une nouvelle entendue en ville, ou d'un nouveau potin particulièrement intéressant; les gens de la campagne, sans que je n'en aie jamais tout à fait compris la raison, sont très friands de ce genre d'informations, et mon père ne fait aucunement exception à cette règle.

Quand maman arrive enfin, déposant la grosse marmite de potage au centre de la table, je sens que mon père ne tardera pas à laisser éclater au grand jour sa nouvelle; dissimulant très mal son air mutin, il ressemble à un enfant à qui on aurait promis des sucreries. Mais peut-être ai-je seulement cette impression parce que son air jovial est si contraire à son habitude; avec sa maigre carrure, ses épaules larges, son visage carré aux pommettes saillantes, ses petits yeux noirs et sa moustache fournie et grisonnante, mon père n'a que très rarement l'air aussi enjoué. Voilà qui promet un commérage d'importance, bien que cette course aux cancans ne me passionne pas personnellement. Il a tout de même la patience d'attendre que ma mère ait versé une généreuse portion de potage dans le bol de chacun avant d'entamer la discussion qui le rend si enthousiaste.

« Vous savez, en ville on raconte pas mal de choses sur les Demers, ces temps-ci. »

Mon père pratique avec plus ou moins de finesse l'art de faire languir ses interlocuteurs. Cette fois, par contre, je dois avouer qu'il a réussi à piquer mon intérêt; je suis très attachée à la famille Demers, nos voisins, sans compter les trop nombreux souvenirs qui émergent dans mon esprit à la simple mention de ce nom. Comme pour essayer de ravaler toutes les questions qui me viennent en tête, je porte une pleine cuillerée de potage à ma bouche, scrutant mon père du regard en attendant la suite de son annonce.

« Il paraîtrait » reprend-il en insistant sur chaque syllabe pour accentuer l'effet de son discours, « qu'on ait reçu un télégramme à leur adresse au bureau de poste. Marc dit qu'il a entendu Lyne dire à Jeanne Fortier que le message arrivait de leur benjamine, qui était partie étudier à New York; vous savez, la petite Justine?

- C'est Julie, papa, répond mon grand frère en me jetant de biais un regard . amusé, que j'essaie d'ignorer de mon mieux en enfournant une nouvelle
gorgée de potage.

- C'est ce que je dis, la petite Julie! Ben croyez-moi ou non, y paraît
qu'elle revient passer des vacances au bercail! »

La dernière phrase de mon paternel a pour effet de me faire avaler mon potage de travers. Résultat, je me retrouve à m'étouffer royalement, sous les regards inquiets de mes parents et les sourires moqueurs de mes deux andouilles de frères. Quand je retrouve une respiration à peu près normale, je prends une petite gorgée d'eau, priant le ciel pour que le pourpre que je sens me brûler le visage passe pour un simple effet de la crise de toux. Je m'empresse de m'excuser, avec une voix encore rauque; des milliers de questions me piquent la langue, mais je n'ose en prononcer aucune. Comme s'il lisait dans mes pensées, Vincent, mon frère aîné, prend la parole :

« Tu sais quand elle doit arriver?

- Marc dit que c'est pour bientôt, pour sûr, vu la façon dont Madame Demers s'est excitée en apprenant la nouvelle. Mais j'en sais pas plus que ça... Pas encore!

- Comme c'est charmant, commente soudain ma mère, l'air ravi. Ça sera bien
de la revoir, celle-là! Une bonne petite fille, qu'elle était; un peu
étrange parfois, c'est bien vrai, mais elle faisait tout de même la
fierté de ses parents! Oh, comme elle doit avoir grandi... Depuis combien . de temps est-ce qu'elle partie, Alexandra?

- Ça doit faire... dix ans, je crois, oui. J'avais treize ans quand elle
est partie. - Oh, comme le temps passe vite! Julie et toi étiez si proches, à l'époque; . je m'en souviens comme si c'était hier. Elle venait te chercher à la
maison et vous alliez marcher près de l'étang en vous tenant par la main.
Comme vous étiez mignonnes à voir, toutes les deux! »

Je réponds à sa remarque d'un sourire timide, essayant encore une fois d'ignorer les ricanements de mes frères. La conversation finit par dévier vers un autre sujet, à mon soulagement ou désarroi, je ne pourrais le dire exactement. Le repas se termine sans qu'on n'y revienne, mais le retour de Julie obsède toutes mes pensées.

Quand je monte enfin à ma chambre, c'est pour me précipiter sur mon lit, sans même porter la moindre attention au livre qui attend patiemment sur ma table de chevet, ni au baladeur que m'a acheté papa lors de l'une de ses récentes visites en ville. À genoux sur l'oreiller, les coudes appuyés au rebord de la fenêtre ouverte, je me surprend à essayer d'imaginer à quoi Julie peut bien ressembler maintenant. Elle était déjà si belle à quinze ans... Je me demande si la ville l'a beaucoup changée.

Dehors, il fait maintenant nuit noire, mais les étoiles, complètement dégagées, ont un éclat blanchâtre qui dessine les contours de tout ce qui se trouve ici-bas. Distraitement, mon regard traverse la cour extérieure, suit la courbe incertaine d'un petit sentier de pierres et gravit à la course la colline; un chemin que je connais sur le bout des doigts, pour l'avoir suivi chaque jour de mon enfance. À l'époque où Julie et moi n'étions encore que des gamines, elle venait chez moi tous les matins, accompagnée de ses trois frères aînés. Avec Vincent et Étienne, mon petit frère, les garçons faisaient alors la course jusqu'à l'étang, pendant que Julie et moi nous y rendions tranquillement, main dans la main, parfois même sans avoir besoin de prononcer un seul mot. Nous passions des journées presque entières près de cet étang, à nous baigner tout habillées, à pêcher, à grimper aux arbres.

Puis, lorsque nous avons eu atteint l'âge d'entrer à l'école élémentaire, nous faisions tous les jours le trajet ensemble. Aussitôt de retour chez moi, je m'attelais à la tâche afin de terminer mes devoirs aussi rapidement que possible, pour obtenir la permission d'aller passer la fin de l'après- midi près de l'étang avec Julie. Nous ne nous baignions plus que très rarement, préférant plutôt nous asseoir sous notre arbre préféré pour discuter. Quelques fois, mes frères nous accompagnaient encore, mais les siens préféraient s'occuper de petites tâches à la ferme de leur père; Julie et moi pouvions alors passer des heures à nous chuchoter des secrets, sous l'abri tout relatif que nous procurait le grand arbre. Nous ne rentrions qu'au moment où le soleil embrasait l'horizon; elle me prenait par la main sans rien dire et me raccompagnait à la maison.

Un après-midi, elle est arrivée chez moi en courant, les deux joues luisantes de larmes. Cette journée est gravée dans ma mémoire dans ses moindres détails. C'était au début des vacances d'été et je venais tout juste de fêter mes treize ans. Julie, elle, en avait quinze. Elle m'a prise par la main et je l'ai suivie sans poser de question. Fidèles à notre habitude, nous nous sommes installées sous notre arbre et elle m'a serrée dans ses bras; elle ne pleurait plus, mais lorsque j'ai levé le regard vers son visage, j'ai remarqué que ses yeux étaient pleins de chagrin. Elle avait les yeux les plus clairs qu'il ne m'ait été donné de voir dans ce patelin; d'un bleu irisé, ils mettaient au milieu de son visage pâle une touche d'irréel, qui la rendait tout à fait unique. Avec ses longues nattes blondes, ses taches de rousseur et sa robe soleil, la tristesse sur son visage la faisait paraître soudainement beaucoup plus jeune qu'elle ne l'était vraiment. C'est ce jour-là, je crois, que j'ai réalisé pour la première fois combien elle était jolie.

Me serrant toujours contre elle, elle a commencé à me raconter qu'elle allait devoir partir. Ses parents voulaient qu'elle poursuive des études en médecine plus tard et avaient jugé qu'elle obtiendrait une bien meilleure formation si elle partait étudier en ville. Elle me dit que sa grand-mère avait accepté de l'accueillir chez elle à New York, où elle pourrait sans doute intégrer un collège réputé. Dans moins d'une semaine, tout serait réglé et elle serait partie. Pendant un long moment après cette brève explication, aucune de nous deux n'a osé briser le silence. De grosses larmes silencieuses coulaient sur mes joues, mais je camouflais ma douleur en enfouissant mon visage dans son cou. Après avoir ravalé ma peine et digéré la nouvelle, j'ai fini par lui murmurer à l'oreille qu'elle serait heureuse là-bas, qu'elle se ferait de nouveaux amis et qu'on s'écrirait tous les jours. Puis, j'ai commencé à lui inventer des amours hypothétiques, des nouvelles aventures, dont elle me ferait le récit dans ses lettres quotidiennes, et nous nous sommes mises à rigoler comme si nous avions déjà tout oublié.

L'idée de rentrer à la maison n'avait pas encore traversé mon esprit que déjà la lune avait pris la relève, dans un ciel d'encre piqué de mille étoiles. Il ne restait plus aucune trace des sillons cristallins qui avaient dévalé nos joues plus tôt, seulement cette subtile impression qu'une profonde déchirure s'était opérée dans mon c?ur.

Blottie contre elle, la tête appuyée au creux de son épaule, j'avais perdu toute notion du temps, si bien qu'il me fallut un moment pour comprendre pour quelle raison elle m'avait remise sur mes pieds, me guidant vers la maison en me tirant doucement par la main. Arrivées au bout du sentier de pierres, elle a ralenti le pas pour s'arrêter devant le portail de bois donnant sur la cour extérieure. Il m'a semblé qu'elle cherchait à exprimer quelque chose, mais que les mots ne lui venaient pas. Comme pour l'encourager à parler, je lui ai sourit gentiment, loin de me douter qu'un geste aussi banal donnerait le coup d'envoi pour ce qui a été mon premier véritable baiser.

Ses lèvres s'étaient posées sur les miennes avec hésitation, et le baiser en soi avait été très bref. À peine avais-je eu le temps de comprendre ce qui était en train de se produire qu'elle s'était déjà reculée, l'air confus. Elle m'a regardée un moment, puis est partie à toute vitesse vers sa propre maison. Je n'ai pas tenté de la rattraper, trop occupée que j'étais à analyser ce que je venais de vivre sous tous ses angles. J'avais reçu mon premier baiser. Seulement, le fait qu'il m'avait été donné par une autre fille, ma meilleure amie de surcroît, me rendait plutôt perplexe. Non pas que ça avait été désagréable... Mais c'était tout de même totalement inattendu.

Les remords n'ont pas pris beaucoup de temps avant de m'assaillir. À voir la façon dont elle avait détalé, elle ne devait sans doute pas se sentir très bien, maintenant... J'étais son amie depuis toujours, c'était dans mon devoir de la suivre et de m'assurer que tout allait bien. Je n'en ai pourtant rien fait. Après un instant d'immobilité, j'ai doucement poussé la porte de la cour extérieure, pour me trouver face à face avec Vincent. Je me rappelle l'expression sur son visage; son sourire en coin me donnait l'impression qu'il se moquait de moi, mais son regard me disait qu'il comprenait parfaitement. Il avait tout vu, je n'avais même pas besoin de le lui demander pour le savoir. Je me suis précipitée vers lui et me suis jetée dans ses bras. Ce soir-là, il a agit avec tant de maturité que j'ai aujourd'hui de la difficulté à croire qu'il n'avait véritablement que quatorze ans. Nous nous sommes tous deux assis sur la balançoire, et nous avons longtemps discuté. Je lui ai tout raconté, à propos du départ de Julie, de la longue après-midi passée l'une contre l'autre, et puis du baiser, même s'il était inutile de lui en faire le récit. Je lui ai avoué ne pas très bien comprendre ce que tout cela signifiait. Il a passé son bras autour de mes épaules et s'est penché vers moi.

« Alex, un baiser ça n'a pas trente-six mille significations... Un baiser, ça veut dire 'je t'aime', tout simplement.

- Je sais bien, mais... . - Mais quoi? Elle est une fille? Tu sais, ce n'est pas impossible que deux
filles s'aiment. . - Je trouve ça étrange... . - Julie est lesbienne. Faudra t'y faire, Alex! »

Un sourire niais se peint sur mes lèvres au moment où ces mots refont surface dans mon esprit. Ces souvenirs sont si précieux... maintenant que j'en prends pleinement conscience, j'ai envie de les mettre sous clé pour ne jamais plus les laisser s'échapper de ma mémoire. C'est probablement cette soirée de discussion avec Vincent, il y a dix ans, qui a donné naissance à la relation complice que nous entretenons aujourd'hui. En effet, à partir de ce moment, il s'est montré très prévoyant envers moi. J'irais même jusqu'à dire qu'il a grandement contribué à remplir le vide qui s'était formé dans ma vie après le départ de Julie.

Parce que c'est bien ce soir-là que Julie est sortie de ma vie. Elle devait partir seulement une semaine plus tard et c'est ce qui s'est produit. Seulement, on ne s'est pas revues de toute cette semaine. Sept jours entiers que nous aurions pu passer ensemble, pour profiter de la présence de l'autre et, surtout, pour mettre au clair ce qui s'était passé ce soir- là. Mais il n'en fut rien, et je ne l'ai jamais revue depuis.

Quatre petits coups discrets sur la porte de ma chambre me tirent soudain de mes pensées nostalgiques. Avant même qu'il ne pousse la porte, je sais déjà qu'il s'agit de Vincent... et je connais exactement la raison de sa visite. Il entre enfin, une sourire espiègle au coin des lèvres.

« Salut », fait-il simplement, en refermant doucement la porte derrière lui. Je lui réponds de la même façon avant de reporter mon regard sur la nuit, qui me sourit d'un million d'étoiles. Je le sens approcher, grimper sur le matelas et s'accouder à la fenêtre, juste à côté de moi.

« Qu'est-ce que tu fais, Alex? .
- Je pense... »

Il rit doucement, d'un rire complice que je lui connais bien.

« Oui, je m'en doutais, à vrai dire. Alors, qu'est-ce que ça te fais, dis?

- Pour Julie? J'en sais rien... C'est bizarre. C'est comme si le passé
menaçait de tout faire chavirer. . - Je comprends. Mais tu as envie de la revoir? . - Vincent... Tu sais très bien que ça fait des années que je ne pense plus
à elle... Enfin... pas de cette façon... . - C'est faux. Chaque fois qu'on parle des Demers, t'as les yeux qui
brillent de souvenirs. . - J'adore les Demers, c'est tout! »

J'ai haussé le ton sans le vouloir et un bref silence s'installe dans la pièce.

« Bon, d'accord, disons que tu ne penses plus à elle... Tu as quand même envie de la revoir, non? »

Je ne peux pas m'empêcher de pousser un long soupir. « Bien sûr que si! J'en crève d'envie! Mais... elle ne voudra sûrement pas me voir. Et c'est mieux comme ça de toute façon.

- Ne dis pas n'importe quoi. Je suis persuadé qu'elle est tout aussi
impatiente que toi. Qui sait, c'est peut-être même pour ça qu'elle
revient ici! . - Ne fais pas l'idiot, tu veux? Tu me connais, tu risques de me faire
croire à tes histoires. . - D'accord. Mais promets-moi que tu vas aller la voir. . - ...J'irai la voir. » . ~

Le soleil commence déjà sa descente vers l'horizon, semant la nuit derrière son voile de feu. J'ai terminé mes tâches un peu plus tôt aujourd'hui, aussi me reste-t-il près d'une heure à traîner sur la ferme avant que ne sonne l'heure du repas. Assise sur la barrière de bois derrière la maison, je n'arrive pas à détourner mon regard de la colline, derrière laquelle dorment tant de souvenirs. Je me décide finalement à affronter mon passé et me lève d'un seul bond pour courir vers l'étang.

Revoir cet endroit après tant d'années me chavire. Le grand chêne qui accueillait tous nos secrets, à Julie et moi, le petit quai de bois sur lequel nous nous étendions pour traquer les grenouilles ou pour pêcher, l'eau claire dans laquelle nous nous rafraîchissions parfois l'été... tout y est, comme une photographie du passé, immuablement éternelle. La végétation semble avoir conquis la totalité du territoire, dense et luxuriante. Un véritable paradis sauvage.

Je me sens comme si j'avais de nouveau treize ans. Je sens un bonheur infini emplir mes poumons, irriguer mes veines. Dans un élan passionné, je me précipite sur l'arbre et entreprends de l'escalader. Un peu maladroite au début, je le gravis une branche à la fois, m'élevant lentement au-dessus du niveau du sol, vers le ciel couleur de feu... et je me sens libre, libre, libre du temps, libre de moi, libre de tout. Quand j'arrive au sommet de l'arbre, j'ai envie de hurler de plaisir, je jouis d'un sentiment incroyable... Je reste un moment immobile à savourer la caresse de la brise printanière sur ma peau, à savourer cette bribe d'enfance retrouvée. Lorsque le soleil s'éteint derrière l'horizon, je redescends tranquillement sur terre, un sourire de pure extase sur les lèvres. Arrivée au bas de l'arbre, je m'adosse au tronc et soupire doucement. Je me sens comme si cette expérience venait de réveiller mon c?ur d'enfant.

Je reste un instant ainsi, respirant profondément comme pour immortaliser ce moment dans ma mémoire. Puis, soudain, je remarque un peu plus loin devant moi une silhouette inconnue, tapie dans les ténèbres. Ma surprise est si grande que je laisse échapper un cri malgré moi. Le rire mélodieux qui parvient alors jusqu'à mes oreilles me rassure immédiatement. Je n'en reste pas moins silencieuse comme une tombe. Alors que l'ombre sinueuse s'avance lentement vers moi, je sens de nouveau ma gorge se serrer et mes entrailles se convulser. Il me semble que le temps suspend sa course durant des heures avant qu'une voix douce et féminine ne vienne rompre le lourd silence de la nuit :

« Dis, ça fait longtemps que tu n'es pas passée à la maison... »

J'ai envie de crier, de hurler de toutes mes forces, tant cette voix, familière bien que quelque peu façonnée par les années, m'emplit d'ivresse. Pourtant, aucun son ne parvient à franchir la barrière de mes lèvres, dont le sourire s'est complètement estompé pour laisser place à la béatitude. C'est elle. Impossible de me méprendre. Les mêmes intonations, la même douceur à chacun des mots prononcés...

« Hum... Alex? C'est moi, Julie... Tu te souviens?

- Heh... bien sûr que si. Comment est-ce que j'aurais pu t'oublier? »

Je suis moi-même surprise par l'amertume qui teint ma voix. Pauvre Julie, je ne lui facilite pas du tout la tâche! Je m'en veux atrocement d'avoir répondu aussi froidement, et le mutisme dans lequel elle se replie ne fait rien pour me mettre plus à mon aise. Je m'empresse de bredouiller des excuses maladroites.

« Excuse-moi... Je... Je ne sais pas ce qui me prend. Je suis très surprise de te revoir... déjà...

- Déjà? Ça fait dix ans, bon sang... Ce n'est donc pas suffisant pour
oublier une erreur aussi bête? »

Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal dans les paroles de Julie, qu'elle paraisse en colère contre moi ou qu'elle considère le baiser que nous avons échangé autrefois comme une erreur toute bête. Il semble que les suppositions de Vincent sur l'homosexualité de Julie s'avèrent fausses, en fin de compte... Il me faut quelques secondes pour me remettre du choc que me causent ces dures paroles, puis j'enchaîne :

« Bien sûr que si. Je savais que tu revenais, mais je ne croyais pas que ce serait aussi tôt, c'est tout. On m'a dit que tu ne serais ici que la semaine prochaine. » J'arrête de parler quelques secondes, inspirant profondément. « Je sais que j'ai mal réagi, mais détrompe-toi, je suis vraiment très contente de te revoir ici! Tu... tu m'as manqué terriblement. »

« Tu m'as manqué aussi, idiote! Viens là! » me dit-elle en riant, s'approchant de moi pour me serrer dans ses bras. Je me sens si bien dans son étreinte que j'ai l'impression de fondre sur place. Elle dégage une odeur subtile mais envoûtante, un de ces parfums enivrants que portent les femmes de la ville. Et pour être honnête, j'en suis complètement folle! J'ai envie de rester blottie contre elle des heures, avec ces boucles aussi douces que le satin qui viennent frôler ma peau. Et le plus drôle dans tout cela est que je n'ai pas encore pu voir son visage, son regard azur, son sourire qui me rendait autrefois si confiante... et qui me manque plus que je n'ai osé l'admettre depuis dix longues années.

Une petite voix à l'intérieur de moi me conseille cependant de ne pas éterniser ce contact entre nous. Après tout, elle m'a bien fait comprendre que le baiser qui nourrit mes souvenirs et mes espérances depuis dix ans n'était que le fruit d'une banale erreur de jugement de sa part. Je m'arrache péniblement à son étreinte, avec sur les lèvres un sourire forcé qu'elle ne peut pas voir de toute façon.

« Désolée, Julie, je suis vraiment très contente de te revoir, mais je suis probablement déjà en retard pour le dîner.

- Oh! Navrée de t'avoir retenue ici... Je n'y avais pas pensé. . - Ce n'est pas grave du tout, je t'assure! . - Je peux te raccompagner chez toi, alors? Comme dans le bon vieux temps... . - J'en serais ravie! »

J'ai essayé de ne pas le laisser paraître, mais la façon dont elle a prononcé cette dernière phrase, « Comme dans le bon vieux temps », m'a fait frissonner... Je sens son bras s'accrocher au mien pour m'entraîner vers le sentier de pierres qui mène à la maison. Le silence qui nous enveloppe me rend quelque peu mal à l'aise; comment se fait-il qu'après dix années passées à l'écart l'une de l'autre nous n'ayons déjà plus rien à nous dire? Alors que je cherche désespérément un sujet à aborder, elle reprend enfin la parole :

« C'est amusant de voir comme rien n'a changé par ici. Enfin, presque... Dire que je m'attendais presque à retrouver la petite fille maigrichonne que tu étais il y a dix ans!

- C'est vrai?, dis-je en riant timidement, sentant mes joues rougir
légèrement. . - Oui, j'ai eu tout un choc quand je t'ai aperçue là-haut... Au début, je
n'arrivais pas à croire que c'était réellement toi. . - Hm... dis, ça faisait longtemps que tu étais là à me regarder? . - Ça faisait un petit moment, je l'admets!, avoue-t-elle en riant après
quelques secondes d'hésitation. De chez mes parents, je t'ai observée
assise sur la barrière de bois, puis, tout à coup, tu as filé vers
l'étang. Ça m'a pris un bout de temps avant de me décider à te suivre, et . quand je suis arrivée tu avais déjà escaladé la moitié du grand chêne.

- Oh non, ne me dis pas que tu as assisté à ça! dis-je, un peu honteuse
maintenant que la folie qui m'avait poussée vers le ciel s'est estompée.
Je ne sais pas trop ce qui m'a pris, j'imagine que moi aussi je voulais
retrouver la 'petite fille maigrichonne' que j'étais! » . Elle éclate d'un rire sincère, et je sens le frôlement très subtile de ses cheveux sur mon épaule alors qu'elle secoue vivement la tête. « Je t'assure que ça n'avait rien de pénible! Tu as toujours été si douée pour l'escalade! Sans compter que tu es devenue une femme tout à fait séduisante... »

Je rougis de plus belle, sentant la chaleur me monter aux joues. Le compliment me bouleverse à un point tel que je reste sans voix. Devant mon silence, elle s'empresse de continuer, sur un ton qui traduit bien son malaise : « Ne le prends pas mal, je t'en prie, Alex. J'essaie simplement d'être parfaitement honnête avec toi. J'ai terriblement envie de réparer ce que j'ai détruit jadis, il y a dix ans... Mais si on veut y arriver, on doit absolument éviter de se mentir, toi et moi. Qu'est-ce que tu en dis? »

Durant tout le temps qu'elle parlait, je n'ai pas osé une seule fois lever les yeux vers elle. C'est donc les yeux rivés sur mes chaussures usées que nous arrivons devant chez moi, à la lueur vacillante de la lampe à l'huile rouillée, accrochée au portail de bois derrière la maison. Quand je lève enfin la tête pour lui répondre, ce n'est plus face à une ombre que je me tiens, mais face à une femme; une femme d'une extraordinaire beauté, au teint clair, drapée dans une très élégante robe bleu marine. Sa chevelure a conservé le blond pur que je lui connaissais enfant, mais elle arbore maintenant des boucles parfaites, dignes des photographies qu'on trouve dans les magazines de mode. Je suis abasourdie. Si bien que j'en oublie un instant ce que j'allais dire, ce qu'elle vient de me demander, comment respirer.

« Alors? » finit-elle par dire, l'air quelque peu inquiète face à mon silence. Ce n'est qu'alors que je me souviens de la conversation que nous tenions, et je m'efforce de mettre mes hormones en veilleuse, le temps, du moins, de tirer la situation au clair.

« Tu as raison. On ne se cachait rien lorsqu'on était gamines et ça fonctionnait, pourquoi pas maintenant? Je crois que ça vaut le coup d'essayer! »

Au sourire qui illumine son visage, je sens mon estomac se nouer. Ne rien lui cacher? Alors, je devrais lui confesser que, depuis dix ans, je n'ai pas cessé de me remémorer ce baiser dans ses moindres détails, que le simple fait de savoir qu'elle revenait ici avait fait resurgir les doutes de mon adolescence à propos de mon orientation sexuelle et que, bon sang, elle est diablement attirante dans cette fichue robe moulante? Soudainement très mal à l'aise, je détourne le regard, espérant qu'elle ne remarque pas trop mon inconfort.

« Excuse-moi, je suis encore en train de te retarder pour le dîner! D'ailleurs, je ferais mieux de rentrer aussi, j'imagine. Tu veux bien qu'on se retrouve ici demain? Disons, après le déjeuner, vers une heure?

- Heu, je voudrais bien, mais c'est peut-être un peu tôt... Il y a
plusieurs tâches dont je dois m'occuper, tu sais? Je ne suis plus aussi
disponible qu'autrefois, quand on était gamines! . - Je comprends... Mais si tu veux, je pourrais essayer de t'aider? Et ça ne . nous empêchera pas de discuter! Avec un peu de chance, ça ira beaucoup
plus vite à deux, et tu seras libre plus tôt! Qu'en dis-tu?

- Génial. C'est tout ce que j'ai à dire! . - Parfait! À demain, alors... . - À demain... »

Elle me regarde un moment, une lueur de pur bonheur dans ses yeux azur, et pendant quelques secondes je me sens transportée dix ans auparavant, à cet endroit précis, juste avant que nos lèvres ne s'effleurent pour la première et unique fois. Mon regard s'égare un peu et se fixe sur ses lèvres, pulpeuses, d'une affriolante couleur pêche, tentatrices...

Puis, sur un dernier sourire, elle tourne les talons et s'évanouit dans l'ombre, me laissant troublée par un sentiment incontrôlable, presque effrayant, que j'étais pourtant parvenue à taire après son départ autrefois. Une brise plutôt fraîche me ramène à la réalité et je me décide finalement à pousser la porte pour entrer dans la cour arrière de la maison, frictionnant doucement mes bras en quête d'un peu de chaleur. Quand j'entre dans la maison, l'entrechoquement d'ustensiles m'indique qu'il vaut mieux passer tout de suite à la cuisine, malgré ma forte envie de me précipiter sous une douche bien chaude. Lorsqu'ils me voient pénétrer dans la salle à manger, tous me regardent un peu étrangement. Il faut dire que j'ai l'habitude presque maladive de ne jamais être en retard pour les repas. Ma mère me regarde, l'air inquiète.

« Alexandra, mais qu'est-ce que tu fabriquais dehors? On commençait à s'inquiéter! Où étais-tu?

- J'étais à l'étang... Le coucher de soleil était vraiment magnifique ce
soir, j'ai eu envie de rester plus longtemps à l'admirer. Puis, j'ai un
peu perdu la notion du temps, j'imagine. Je suis vraiment désolée de vous . avoir inquiétés.

- Ce n'est rien, mais que ça n'en devienne pas une habitude! Tiens, prends
un peu de pommes de terre... . - Merci... »

Pendant que ma mère emplit l'assiette posée devant moi, je remarque l'air sceptique de Vincent qui, de l'autre côté de la table, me fixe sans vergogne. Je le sens prêt à me balancer une de ses cinglantes remarques, ce dont je le dissuade aussitôt, d'un simple regard menaçant et appuyé.

Puis, comme mes parents recommencent à discuter, mes pensées s'évadent au galop, retournant auprès d'une certaine demoiselle que je viens tout juste de quitter. L'angoisse commence à poindre lorsque je me mets à songer à la journée de demain. Et si on n'avait plus rien à se dire après un moment? La journée serait franchement gênante si on ne se trouvait pas des points en commun sur lesquels entretenir une discussion. Comme je commence à regretter d'avoir accepté l'offre de Julie, un douloureux mais néanmoins subtil coup de pied sur mon tibia me tire de mes pensées.

« Alex?! »

Aux regards suspicieux qui sont rivés sur moi lorsque je lève les yeux, je devine que ce n'est pas la première fois qu'on tente de m'interpeller.

« Quoi?

- Tu n'as donc rien entendu de ce que nous disions? . - Heu... non, je suis désolée. Qu'est-ce que j'ai manqué? . - Est-ce que tu es certaine que tout va bien, mon poussin? s'inquiète ma
mère, fidèle à son habitude. Tu n'as pas l'air tout à fait dans ton
assiette. . - Ça va, maman... Je suis juste un peu fatiguée. »

Mal à l'aise de devoir cacher la vérité mais pourtant incapable de faire le contraire, je baisse la tête et pique distraitement ma fourchette dans mon assiette. À présent, une seule chose m'importe, c'est de me retrouver enfin seule, seule pour penser, seule pour me remémorer une énième fois ce baiser qui hante mes souvenirs et ce visage angélique qui hante mon présent. Après avoir avalé à la hâte quelques bouchées, tout juste suffisantes pour ne pas ajouter trop d'inquiétudes à ma mère, je reprends la parole.

« Je peux sortir de table? Je vais prendre une douche et me mettre au lit au plus tôt, ça ira mieux demain.

- Bien sûr, ma chérie, accorde mon père avec un hochement de tête. . - Merci papa. Bonne nuit. » . D'une même voix, tous font écho à mes derniers mots, alors que je me lève de table en leur adressant un dernier sourire puis quitte la salle à manger.

Aussitôt seule dans le couloir, je me sens soulagée; moi qui déteste le mensonge, me voilà bien servie... Mais pour l'instant, il n'est plus question de me mentir à moi-même. Je me suis bel et bien laissée séduire par Julie, ce soir. Un sourire que je suis incapable de réprimer vient se peindre sur mes lèvres à cette simple pensée.

J'entre dans la salle de bain avec un empressement contenu, puis commence à déboutonner ma chemise sans manche. À cet instant, je remarque mon visage dans la glace et me surprend à le contempler, tournant légèrement la tête pour l'observer sous tous les angles. La beauté n'a pourtant jamais fait partie de mes priorités mais, soudainement, je ressens cet étrange besoin de me sentir attirante. Avec des gestes très lents, je défais l'élastique qui retenait mes cheveux, les laissant tomber librement sur mes épaules nues. Puis, je reste immobile et observe mon reflet. Des cheveux châtains encadrent chaque côté de mon visage, assez mince, au teint foncé pour avoir passé de nombreuses journées d'été à travailler à l'extérieur. Des yeux d'un vert émeraude, pétillants de malice, un nez fin, des lèvres un peu minces mais bien dessinées... Avec un sourire discret, je passe une main sur ma joue, puis dans mon cou élancé. Je ferme les yeux et inspire profondément. À cet instant, j'entends Étienne, mon turbulent petit frère, passer en trombe devant la porte de la salle de bain, dans un tonnerre qui me fait sursauter.

Réalisant avec surprise que j'ai déjà pris un temps fou, je finis rapidement de me dévêtir pour prendre une douche vite fait, puis gagne aussitôt mon lit douillet. Cependant, n'étant pas réellement fatiguée, c'est les yeux grands ouverts que je reste étendue, durant plusieurs heures, à songer au lendemain.

Lorsque je me réveille, aux petites heures du matin, les yeux fatigués pour ne m'être endormie que très tard, c'est le c?ur plein d'allégresse que je saute sur mes pieds pour entreprendre cette nouvelle journée. Je prends beaucoup plus de temps qu'à mon habitude pour m'habiller, hésitant sur la tenue qui m'irait le mieux. Je finis par enfiler une simple camisole noire plutôt moulante et un pantalon de jeans délavé très large, troué en plusieurs endroits. Je reste quelques minutes encore à m'observer, afin d'être certaine que rien ne cloche, puis je noue mes cheveux en une longue natte.

Sentant l'odeur du déjeuner monter jusqu'à ma chambre, je décide qu'il vaut mieux ne pas traîner, pour ne pas éveiller de nouveau les soupçons de ma famille. Et puis, je dois avouer qu'avec le peu que j'ai avalé la veille, j'ai maintenant une faim de loup! C'est donc presque au pas de course que je dévale l'escalier et entre dans la salle à manger. Maman est au poêle, en train de faire cuire une bonne quantité de crêpes alléchantes, alors que Papa et Vincent sont tranquillement assis à la table, une tasse de café fumante à la main. Quand ils me voient entrer avec un large sourire aux lèvres, ils me retournent à leur tour leur plus beau sourire en me saluant. Rayonnante, ma mère s'exclame :

« Alexandra, mon poussin! Tu vas mieux, on dirait!

- Oui, maman, merci! J'ai bien dormi cette nuit, ça m'a fait beaucoup de
bien. Et avec une pareille odeur dans la maison, difficile de résister à
l'envie de sourire! »

Comme chaque fois que l'on complimente sa cuisine, ma mère rougit un peu en me souriant fièrement, puis retourne à la préparation du repas. Je prends alors place à côté de Vincent et, sans me gêner, je prends une longue gorgée de son café.

« Hey! Mais c'est à moi, Alex!

- Arrête, c'est juste une petite gorgée... . - Si tu en veux, tu n'as qu'à t'en faire un! . - Mais le café, c'est tellement plus savoureux quand on le prend sans
permission! »

Il roule les yeux, à bout d'arguments, et j'éclate de rire. Devant son air boudeur, je me laisse finalement attendrir et dépose un furtif baiser sur sa joue.

« Tu me pardonnes, frérot?

- Ouais, O.K., mais t'avise pas de recommencer. . - Promis! . - Dis donc, tu me sembles de bien bonne humeur, toi! . - Oui, et alors? Ça peut changer, si tu y tiens... »

Les joues brûlantes et le regard sévère, je redoute grandement sa prochaine phrase. Il s'en rend bien compte, et ça l'amuse, cet idiot! Il éclate de rire en secouant la tête, marmonnant un « Si tu voyais ta tête » éloquent avant de replonger ses lèvres dans sa tasse de café.

Prenant une grande respiration, j'essaie de me calmer et d'oublier cet incident. La scène est aux yeux de mes parents celle d'une simple querelle entre frères et s?urs, comme on en voit tous les jours, ce qui en soi me rassure déjà. Si en plus des insinuations douteuses de mon frère je devais fournir des explications à ma mère, il suffirait de bien peu de temps pour que cette salle à dîner ne se transforme en véritable enfer.

Justement, parlant d'enfer... Mon petit frère Étienne pousse énergiquement la porte de la salle à manger, l'air grognon. N'étant pas du tout matinal, il est rare qu'il ne fasse preuve de plus d'enthousiasme à l'heure du déjeuner. Tout en le saluant avec sa bonne humeur habituelle, ma mère dépose au centre de la table une pile impressionnante de crêpes et un plein pichet de sirop d'érable. Je m'attaque à mon déjeuner avec fougue, avalant chacune de mes crêpes à une vitesse surprenante, puis parviens à sortir de table avant tout le monde.

Arrivée à l'étable, je suis bien décidée à en finir au plus tôt avec mes tâches quotidiennes, afin de passer un maximum de temps avec Julie. À bien y penser, n'était-ce pas ainsi autrefois également, lorsque je terminais mes devoirs et mes leçons le plus rapidement possible pour la rejoindre? C'est avec un sourire en coin et l'impression que rien n'a vraiment changé que je me mets à l'ouvrage.

J'ai à peine eu le temps de traire deux vaches lorsque Vincent vient me rejoindre à l'étable. En remarquant son sourire espiègle, je devine de qui il s'apprête à me parler. Il prend pourtant son temps, s'installe tout près pour traire une autre vache. Impatiente, je lui demande :

« Depuis quand est-ce que tu t'occupes de la traite, toi? Tu ne devrais pas être aux champs?

- Eh bien, non. Et ne te réjouis pas trop vite, je ne vais pas faire tout
ton boulot! J'ai seulement à te parler... . - Tiens donc... . - Tu l'as vue, non? . - Qui? dis-je, incapable pourtant d'empêcher mes joues de s'empourprer
légèrement. . - Oh, mais tu sais très bien! Julie! » . J'hésite un moment avant de répondre, puis je soupire. À quoi bon lui cacher la vérité? Il est bien le seul à qui je puisse en parler, de toute façon.

« Oui... Hier soir.

- Je le savais! Alors? . - Alors quoi? . - Hé, ne viens pas me dire que tu ne la trouve pas superbe! Je l'ai croisée . hier matin, lorsqu'elle est arrivée... Ouh là!

- Ah, ne fais pas l'imbécile! . - Non, je suis sérieux, Alex... Je veux vraiment savoir. . - Pourquoi? Qu'est-ce que ça va changer dans ta vie? . - Ben... . - Quoi? . - T'es ma s?ur et tu comptes beaucoup pour moi... Je trouve ça triste de te . voir toute seule...

- Je ne suis pas tout le temps toute seule! Tu sais très bien que j'ai eu
des copains... . - Que tu n'aimais pas! Alex, les lesbiennes courent pas les rues par ici,
tu le sais, alors je veux pas que tu passes à côté de cette chance-là! . - Mais qu'est-ce qui te fait dire que je suis lesbienne, j'ai jamais dit
une chose pareille! . - C'est vrai. Mais es-tu capable, maintenant, de me dire sans mentir que tu . ne l'es pas?

- Ben, je... Je sais pas, Vincent... Si tu m'avais posé la question la
semaine dernière, j'aurais pu répondre tout de suite, mais maintenant...
je sais plus trop. . - Donc, tu la trouves pas si mal. . - Je la trouve belle, drôle, gentille... Cette fille, c'est carrément la
perfection! . - Wow! Pour une fille qui se dit 'pas lesbienne', je trouve que tu
t'emballes vite! fait-il, éclatant de rire. . - Arrête... De toute façon, elle ne reste qu'une semaine. . - Ne pense pas tout le temps à l'avenir. Pourquoi tu essaies pas de vivre
les choses comme elle viennent, tout simplement? . - Parce que j'ai pas envie d'avoir mal comme la dernière fois... »

Un silence s'installe entre nous. Enfin, il me sourit tendrement et passe un bras protecteur autour de mes épaules.

« Penses-y bien, petite s?ur... Si vous deux ça marche une semaine et qu'ensuite tu es triste parce que c'est fini, ça ne serait pas mieux que d'avoir des remords toute une vie pour avoir laissé passer une telle opportunité?

- Hum... Tu as sûrement raison... . - Alex, une semaine, ça passe vite, faut pas que tu hésites trop
longtemps... . - Je sais... Elle... heu... elle vient me rejoindre vers une heure. . - Quoi? Non, c'est vrai? (Son sourire n'a pas de prix, je vous jure, on
croirait presque que je viens de lui annoncer qu'il gagnait à la loterie, . ou un truc comme ça.)

- Oui. C'était son idée. Elle va m'aider dans la journée et, si on finit
plus tôt, on ira à l'étang pour discuter... . - Ah, alors c'était pour ça que tu étais si pressée ce matin! . - Eh oui, espèce d'idiot! Et là, tu me retardes, tu t'en rends compte? »

Il se lève d'un seul bond, l'air faussement surpris, et nous éclatons d'un rire complice. Puis, il se dirige vers la porte de l'étable et se retourne vers moi.

« Je te préviens, je veux un rapport complet avec tous les détails, ce soir!

- Tu peux toujours courir! . - Je vais réussir à te faire parler! J'en ai les moyens! . - On verra bien. »

Il rit de nouveau juste avant de disparaître par la porte de l'étable. Je m'immobilise un moment, trop absorbée dans mes pensées pour faire quoi que ce soit. Ah, Vincent, il réussit toujours à me mettre des idées dans la tête, celui-là... Je réalise que je vais devoir mettre les bouchées doubles maintenant, si je veux rattraper mon retard et en finir avec mes tâches au plus tôt.

L'avant-midi se passe plutôt bien. Après avoir trait les vaches et rapporté le lait à la maison, je nourris les poules et commence à nettoyer l'écurie, ce que je ne fais habituellement que l'après-midi. Cette seule pensée me fait sourire. Puis, je retourne à la maison, pour satisfaire mon estomac qui crie déjà famine.

Il est près d'une heure moins le quart lorsque je finis de déjeuner. J'ai des papillons qui palpitent dans mon estomac, et ce n'est pas du à la nourriture que je viens d'ingurgiter. Avant de sortir, je m'arrête devant la glace, pour m'assurer une énième fois que ma tenue est convenable. Je me rends bien compte que mon pantalon est déjà assez sale, malgré mes efforts pour ne pas trop me salir, mais, après tout, il est difficile de faire autrement lorsque l'on travaille sur une ferme. Incapable de tenir en place, je choisis de sortir tout de suite, au risque de devoir attendre un peu que Julie n'arrive.

Je traverse la cour arrière de la maison, les mains dans les poches, le regard rivé au sol. Plus nerveuse que jamais, je marche très lentement, comme pour ralentir la course du temps. Quand je pousse la porte de bois, une forme à l'extrémité de mon champ de vision attire mon attention. Assise à même le sol, Julie m'attend déjà. Une vision qui a tout pour me plaire. Le dos appuyé sur la barrière de bois, elle a la tête renversée vers l'arrière, exposant la peau tendre de son cou aux rayons dorés du soleil. Elle porte un chandail blanc, sans manche, au décolleté plongeant, une jupe bleue fendue sur le côté et des bas rayés qui lui montent jusqu'aux genoux et lui donnent un air un peu enfantin. Dans la lumière éclatante de ce début d'après-midi, ses cheveux blonds semblent scintiller comme de l'or pur et sa peau, un peu moite à cause de la chaleur, paraît douce comme le satin. Je reste stupéfiée un moment, juste le temps qu'elle ne s'aperçoive de ma présence et ouvre les yeux, des yeux d'un bleu électrique qui me glacent le sang. Retrouvant aussitôt mes esprits, je marche vers elle, affichant mon plus sincère sourire.

« Salut Julie!

- Salut Alex! »

En marchant vers elle, je réalise que je ne sais pas trop comment la saluer; je lui fais la bise comme le font les grandes amies, je l'enlace comme elle l'a fait hier? Indécise, je me tiens tout simplement devant elle, l'air timide et maladroit. Elle semble hésiter aussi, puis me demande sans aucune gêne :

« Je peux te serrer dans mes bras comme avant, ou ça te mettra mal à l'aise?

- Bien sûr que tu le peux! » dis-je, finalement rassurée, avant d'ouvrir
les bras pour l'y accueillir.

Elle se blottit au creux de mes bras avec un petit rire timide, enroulant ses bras autour de ma taille. Le contact de sa peau brûlante contre la mienne, combiné à ce parfum délicat qui me séduit toujours autant, me bouleverse plus que ce à quoi je m'attendais. Pendant un instant, je n'arrive plus à réfléchir de façon cohérente. Quand elle se dégage, je n'ose pas la regarder tout à fait dans les yeux, mais je sais qu'elle m'observe. Pour mettre fin au malaise, j'engage enfin la conversation :

« Ça faisait longtemps que tu m'attendais?

- Oh, un petit moment, mais je profitais du soleil! C'est une journée
vraiment superbe. . - Oui, c'est vrai! . - Si ça te dit, tout à l'heure, on pourrait se baigner dans l'étang! Comme
on le faisait avant... . - Heu... ouais, j'imagine que ça pourrait être marrant! Je ne m'y suis plus . baignée depuis des années.

- C'est vrai? Quel dommage, c'était un endroit tellement plaisant! . - Tu as raison, mais... toute seule, ce n'était plus du tout pareil... . - Je comprends... » fait-elle simplement avec un sourire timide.

La conversation semblant avoir atteint son terme, je change aussitôt de sujet :

« Cet après-midi, je dois d'abord terminer de nettoyer l'écurie... Ce n'est pas génial comme boulot, tu pourras t'asseoir si tu préfères et on discutera pendant que je nettoie.

- Hey, ne dis pas n'importe quoi, j'ai dit que je t'aiderais et c'est ce
que je vais faire! . - Tu es certaine? Je ne voudrais que tu mettes de la saleté sur tes beaux
vêtements... . - Oh... je n'y avais pas pensé... Eh, tant pis, un peu de détergent et on
n'y verra que du feu! . - Tu es certaine? . - Combien de fois vas-tu me poser cette question? Bien sûr que je suis
certaine! Je tiens à t'aider. Ça ira plus vite à deux! . - D'accord, dans ce cas. »

J'hésite quelques secondes, puis lui tend mon bras pour l'escorter jusqu'à l'écurie. Un sourire immense illumine son visage, puis elle glisse son bras au creux du mien. Un peu gênée par ce contact et le silence qui l'accompagne, je cherche un nouveau sujet de conversation à aborder. Avant que je n'aie eu le temps de penser à quoi que ce soit, c'est elle qui engage la discussion.

« Alors, après tes études, tu as décidé de travailler sur la ferme, comme Vincent?

- Heu... Non. C'est seulement pour le temps des semences, je le fais chaque . été, depuis quelques années. Pour les récoltes également. Présentement,
je m'occupe de divers petits boulots sur la ferme, pour alléger le
travail de mon père et de Vincent. Étienne fait la même chose, durant les
vacances d'été.

- Qu'est-ce que tu fais le reste de l'année? . - Je travaille à la cuisine, dans un petit restaurant. Rien de très huppé,
mais c'est l'un des meilleurs par ici. Il est ouvert depuis quelques
années seulement. . - C'est vrai? Wow! Et qu'est-ce que tu fais? . - Aide cuisinière. J'ai souvent fait la cuisine avec ma mère, alors j'avais . déjà une bonne base de formation. La cuisinière en chef m'a appris tout
plein de trucs depuis que je suis là, et souvent, lorsqu'elle doit
s'absenter, c'est moi qui m'occupe de tout superviser.

- Je suis impressionnée. Il faudra que tu me fasses goûter un de tes plats, . un de ces quatre!

- Oui, enfin, si tu veux... Et toi? Tu es médecin, maintenant? . - Ouf, non, pas du tout! C'est ce que mes parents espéraient, mais...
enfin, c'est pas du tout mon truc, quoi! J'ai étudié en médecine une
année, puis j'en ai eu assez. Puis. j'ai suivi un cours de photographie
et ça a vraiment été le coup de foudre! . - La photographie, c'est vrai? Je ne savais pas que ça t'intéressait! . - Je ne le savais pas non plus, avant de suivre ce cours! Ça a été un peu
comme une... révélation. . - C'est génial! »

Nous arrivons à l'écurie et je lui ouvre la porte, mimant avec un sourire espiègle un gentleman qui ouvre la portière à sa belle. Elle ricane avant d'entrer, et je la suis à l'intérieur, fermant aussi doucement que possible la lourde porte de bois. J'attrape au passage une longue fourche accrochée au mur et la pique dans un amas de paille, prête à me mettre au travail aussitôt que sera terminée cette discussion.

« Alors, quel genre de photos est-ce que tu fais?

- Heu... eh bien, j'ai fait plusieurs projets très différents. J'ai créé ma . propre agence, en collaboration avec une amie, alors on essaie d'explorer
un peu tous les styles de photographie. Récemment, j'ai décroché un
projet de très grande envergure pour un numéro spécial du magazine
Girlfriends... Tu connais?

- Non, ça ne me dit rien du tout. Qu'est-ce que c'est? . - Un magazine gai plutôt connu, mais c'est vrai que par ici, on ne doit pas . en trouver dans tous les dépanneurs! »

Je rougis violemment, je le devine à la chaleur qui me brûle le visage. Ça y est, le sujet est lancé... M'efforçant d'employer un ton neutre, je continue :

« C'était quoi, ce projet?

- Des photographies artistiques de femmes nues... C'est plutôt intimidant
au début, mais on s'y habitue très rapidement. Certaines de ces femmes
sont devenues de très bonnes amies à moi par la suite. J'ai apporté un
exemplaire avec moi, il est dans mes bagages. Je te le montrerai, si tu
veux? . - Heu... Oui, d'accord... Alors... est-ce que tu... enfin... tu sais... »

Je me maudis intérieurement pour être aussi incohérente. Elle me regarde étrangement, puis, comme si elle comprenait soudainement où je voulais en venir, elle éclate de rire.

« N'aie pas peur des mots, Alex...

- Hum... Non, ça ne me regarde pas de toute façon... . - Alex, qu'est-ce qu'on s'est dit, hier soir? Qu'on ne se cacherait rien,
comme avant. Alors, si tu as quelque chose à me demander, tu n'as aucune
raison d'hésiter! . - C'est vrai... Je me demandais seulement, enfin... si tu étais
lesbienne. »

Mes derniers mots sont sortis si précipitamment... Disons que ça n'a pas paru très naturel. Pour ajouter à ma gêne, elle ne répond à ma question que par un sourire, une réponse beaucoup trop vague à mon goût. Pour tenter de chasser mon malaise, je me lance dans une explication un peu trop exhaustive :

« C'est Vincent qui prétend que c'est le cas, c'est une idée fixe chez lui. Il a passé les dix dernières années à me rabattre les oreilles avec cette idée! Encore ce matin, il a...

- Alex! . - Désolée, je... . - Je suis lesbienne. . - Oh. »

Malaise, tension, gêne, embarras. Appelez ça comme vous voulez, il n'en reste pas moins que ce silence est particulièrement désagréable. J'aurais aimé que cette discussion se passe tout autrement... Je l'avais tant de fois imaginée, depuis la veille! Pourquoi a-t-il fallu que je me montre aussi idiote? Fâchée contre moi-même et découragée par le mutisme de Julie, je fixe le vide, perdue dans mes pensées. Sa voix me surprend hors de mes pensées :

« Est-ce que ça change quoi que ce soit pour toi? »

Cette fois, je choisis de bien peser mes mots avant de répondre, afin d'éviter une nouvelle bévue du genre. Est-ce que ça change réellement quoi que ce soit? Elle me rendait dingue avant que je sois certaine de son homosexualité, et elle me rend toujours aussi dingue maintenant!

« Bien sûr que non, ça ne change rien! Quelle question! Je trouve ça plutôt bien, en fait.

- C'est vrai? (Elle paraît soulagée, d'un seul coup. Son beau sourire
revient très vite, après une courte mais néanmoins pénible absence.) . - Bien entendu. Et puis, je m'en doutais un peu, de toute façon. Tiens, si
tu veux, tu peux prendre la fourche qui est déposée là-bas, près du mur.
Il suffit de débarrasser les enclos des chevaux de la paille souillée,
puis de la déposer en un tas dans ce grand contenant là-bas. Ensuite, on
recouvre le sol avec de la paille fraîche. . - C'est compris! »

~

Je n'arrive tout simplement pas à y croire. Il n'est pas encore tout à fait quatre heures de l'après-midi et nous avons déjà terminé tout le sale boulot! Il ne nous reste plus qu'à faire un bref arrêt au puits pour remplir l'abreuvoir de l'écurie, puis nous pourrons enfin nous détendre et profiter un peu de cette superbe journée. Un immense sourire aux lèvres, je tourne la tête vers elle pour la remercier.

« Julie, je te remercierai jamais assez pour ton aide. Tu es une véritable bénédiction! Sans toi, j'y serais encore à l'heure qu'il est.

- Hé, ce n'est rien! Je te l'avais bien promis, non? Et puis, j'avais
besoin de me ressourcer un peu, le travail manuel et tout ça... C'est un
peu drastique, mais ça fonctionne! Je ne me suis pas sentie aussi bien
depuis longtemps! Enfin... si on ignore les douleurs aux bras et la
saleté qui me couvre de la tête aux pieds! »

Nous éclatons toutes deux d'un puissant éclat de rire, juste comme nous arrivons au puits. Retrouvant vite mon calme, j'active le jet d'eau et remplis le grand sceau que j'ai trimbalé jusqu'ici, puis nous marchons en sens inverse jusqu'à l'écurie pour en verser le contenu dans l'abreuvoir. Appuyée au mur de l'écurie, elle me regarde un moment, un sourire espiègle sur les lèvres. Un peu troublée par son regard insistant, je rougis légèrement :

« Qu'est-ce qu'il y a?

- On fait la course? . - Quoi? »

À peine ai-je répondu qu'elle s'élance vers la colline, vers une destination que je devine immédiatement. Avec un délai de quelques secondes, je me lance à sa poursuite, m'engageant sur le petit chemin de pierres. Je la rattrape assez rapidement, mais elle a sans doute ralenti le pas par exprès puisqu'elle maintient ensuite la même vitesse que moi. Lorsque nous arrivons en vue de l'étang, nous ralentissons sensiblement la cadence et nous dirigeons instinctivement vers le grand chêne. En regardant vers son sommet, je me rappelle la veille, au moment où je me suis libérée, l'espace de quelques minutes, de mon corps de femme, retrouvant ainsi ma jeunesse enfouie. D'ailleurs, aujourd'hui, je la sens toujours à l'intérieur de moi, cette jeunesse, cette vigueur, qui me donne des ailes.

Julie s'adosse au tronc de l'arbre, la tête renversée vers l'arrière, le souffle court. Sa poitrine se soulève à chaque inspiration sous son chandail trempé de sueur, ce qui attire mon regard quelques instants. Pour m'arracher à cette vision, je me plaque également contre le tronc du chêne, les yeux clos, attendant que nous n'ayons retrouvé suffisamment de souffle pour parler. Je sursaute lorsque je sens sa main se refermer doucement autour de mon poignet, pour m'entraîner vers le bord de l'étang. Nous nous asseyons dans l'herbe, côte à côte, à l'ombre de l'épais feuillage du chêne. Aucune de nous deux ne dit quoi que ce soit. Puis, soudain, elle pousse un long soupir de contentement, en se laissant tomber vers l'arrière :

« Je suis tellement heureuse d'être revenue ici! Ça me fait un bien fou!

- C'est la deuxième fois que tu dis que ça te fait du bien d'être ici... Tu . n'étais donc pas heureuse, à New York?

- Oh, si... Mais, enfin, c'est très différent. C'est seulement que j'avais
grand besoin de changer d'air; retrouver l'air pur et le calme de la
campagne, même pour quelques jours seulement. . - Une raison en particulier? . - Non, je... heu... (Elle lève un regard vers moi, apparemment incertaine,
puis elle hausse les épaules.) C'est ma copine. On a rompu, récemment...
Ou je devrais peut-être plutôt dire que je l'ai laissée tomber. Mais bon, . c'est une histoire compliquée et sans grand intérêt.

- Je suis certaine que non, vas-y, raconte! Enfin, si tu veux... . - Hum... D'accord. Elle était modèle, elle posait pour moi, pour le projet
dont je t'ai parlé. Une fille absolument magnifique! On a eu plusieurs
aventures après la session de photos, mais dès que c'est devenu plus
sérieux, j'ai réalisé que quelque chose clochait. Elle avait un problème
psychologique, je crois; très jalouse, très possessive. Je me suis vite
sentie étouffée par cette relation. Je lui ai dit que c'était terminé
entre nous, mais elle ne comptait pas en rester là. Elle s'est mise à me
traquer, à me suivre un peu partout; lorsque je faisais mon jogging,
l'épicerie... Avec le travail, les dettes et tout ça, le stress est
devenu insupportable. . - Alors, qu'est-ce qui s'est passé? . - Eh bien, je suis partie, c'est aussi simple que ça! J'ai demandé une
semaine de vacances à ma patronne, elle a très bien compris ma situation. . Une semaine plus tard, j'étais dans l'avion, à me demander de quoi tu
avais l'air maintenant et qu'est-ce que j'allais bien pouvoir te dire en
te retrouvant. »

À ces mots, je suis incapable de réprimer un sourire amusé. N'est-ce pas exactement les premières pensées que j'ai eu lorsque j'ai appris sa visite?

Nous continuons de discuter; elle me raconte sa vie à New York, son quotidien, ses petites habitudes, ses dernières copines, ses nombreux passe- temps. Je découvre ses goûts pour les arts, la fine cuisine italienne, les raves et la musique rock. De mon côté, je lui parle de ma famille, de mes journées de travail au restaurant comme sur la ferme, de ma passion pour la littérature et le grand air.

« Et tu as un petit ami? » demande-t-elle soudainement, après une courte pause.

- Non... . - Quoi? C'est pas vrai... si? . - Tu as l'air surprise... . - Et avec raison! Si ma mémoire est bonne, il n'y en a pas des tonnes, des
belles femmes, dans ce patelin! Il devrait y avoir une bonne douzaine de
jeunes hommes prêts à te chanter la sérénade! »

J'éclate de rire, plus pour cacher ma gêne que par amusement, puis je secoue doucement la tête.

« Tu exagères... J'ai bien eu quelques copains, mais aucune relation sérieuse.

- Oui? Alors, qui donc? Quelqu'un que je connais? . - Hum... Eh bien, il y a eu Michel Trépanier... puis Andrew Lépine... . - Non! Pas le petit Andrew! »

Cette fois, c'est à son tour d'éclater de rire, ne semblant pas gênée le moins du monde.

« Arrête de te moquer! Il a beaucoup changé depuis dix ans! Et, de toute façon, ça n'a pas duré plus de... deux semaines, je crois...

- Oui, mais quand même! Andrew! . - Julie! . - D'accord, d'accord... Excuse-moi. Qui d'autre? . - Heu... Patrick Vézina... . - C'est pas vrai! Après tout ce qu'il t'a fait subir quand on était
enfants! . - Eh oui, mais lui aussi, il a beaucoup changé... En dix ans, les gens
changent, ils évoluent. Même ici! . - Tu as raison... Et dire que je suis passée complètement à côté de tout
ça! . - Ne dis pas une telle chose... Tu as eu tes propres expériences, des
expériences qui t'ont façonnée et qui ont fait de toi celle que tu es
devenue aujourd'hui. »

Le sourire qu'elle m'offre à cet instant, à peine visible sur ses lèvres mais très intense à travers son regard, ce sourire j'ai envie de le graver dans ma mémoire pour l'éternité. Les derniers rayons pourpres du crépuscule éclairent son visage, lui donnant un air d'immortalité, avant de s'effacer pour céder la place à la nuit. À cet instant, je sursaute, réalisant que, pour la seconde fois, j'ai perdu toute notion du temps. Comme si elle lisait mes pensées, elle se lève soudainement.

« Je ferais mieux de te ramener chez toi, maintenant... L'heure du dîner approche!

- Oui, allons-y. »

Je saute sur mes pieds et, voyant qu'elle me tend son bras à son tour pour m'escorter convenablement, je glisse mon bras au creux du sien. À ce simple contact, je sens un frisson me parcourir la nuque. Nous nous mettons en marche, toutes deux plongées dans un profond silence; Julie semble très pensive en ce moment, et je n'ose nullement la sortir de ses pensées. Lorsque nous arrivons au sommet de la colline, je vois au loin une silhouette sombre, adossée à la clôture de bois, que je reconnaîtrais entre mille. Mon estomac se convulse légèrement et, tout à coup, le contact entre le bras de Julie et le mien retient tout mon attention. Plus nous avançons et plus les traits de Vincent se définissent; son regard braqué sur nous, un sourcil levé en une interrogation muette, un sourire espiègle... Agacée par sa présence, je ne peux m'empêcher de le fixer un peu froidement lorsqu'il s'avance vers nous.

« Salut, les filles!

- Vincent! Salut! s'exclame Julie, avec un large sourire. . - Inquiétez-vous pas, je viens pas vous déranger très longtemps! Je me
demandais seulement si, toutes les deux, ça vous dirait de nous
accompagner au Squat, mes amis et moi. Demain soir. . - Le 'Squat'? (Silencieuse, je suis la conversation avec beaucoup
d'intérêt. Sachant pertinemment ce qu'est le fameux 'Squat' dont parle
Vincent, je me demande pour qu'elle raison il se décide soudainement à
m'y inviter, depuis le temps qu'il fréquente l'endroit...) . - Ouais, c'est un genre de club improvisé, pour les jeunes du coin qui sont . pas trop branchés par le 'Saloon chez Raymond', tu vois? On boit, on
danse, on s'amuse, quoi!

- Wow! Je pensais pas qu'il existait un pareil endroit par ici! . - Alors, vous êtes partantes? . - Alex? Qu'est-ce que tu en dis? . - J'en sais trop rien... . - Allez, ça pourrait être marrant! »

J'hésite un moment, un peu mal à l'aise par le silence qui nous gagne et leurs regards rivés sur moi, celui de Julie enthousiaste et celui de Vincent quelque peu réprobateur. Je pense à ce qu'il m'a dit ce matin, à propos du peu de temps que j'ai à passer en présence de Julie, et je me dis qu'en fin de compte, mieux vaut profiter de cette chance.

« Bon... d'accord.

- Super! Tu es géniale, Alex! Tu vas voir, on va s'amuser! . - Parfait! Julie, on viendra te chercher chez toi demain soir, vers vingt
heures. Ça te va? . - À merveille! . - Bon, alors je vous laisse! On se voit demain, Julie. Et Alex, sois pas
encore en retard pour le dîner! »

Accompagnant sa remarque d'un clin d'?il et d'un sourire, il pousse hâtivement la porte de la cour, puis rentre à la maison.

« J'imagine que je vais devoir te laisser, alors. » dit Julie, d'une voix plus faible maintenant. Je lève les yeux vers elle, cherchant à comprendre la nature du changement dans sa voix, mais elle arbore le même sourire naturel que je lui connais bien. « Alex? Merci pour aujourd'hui, c'était une très belle journée...

- C'était bien pour moi aussi. Je suis contente qu'on ait si bien rattrapé
le temps perdu. . - Je suis certaine qu'on va passer un moment tout aussi agréable, demain
soir. . - Oui, moi aussi. . - Bon, alors... À demain. »

Elle s'approche doucement de moi, et j'arrête de respirer. Une fois de plus, je laisse le passé submerger mon présent et je revois cette scène d'il y a dix ans; ses lèvres sur les miennes, le monde qui s'évanouit tout autour. Je reviens à la réalité d'un seul coup, lorsque je sens ses mains entourant ma taille. Elle me serre contre elle, et je pose mon menton sur son épaule, un peu déçue par cette simple étreinte amicale. Puis, elle se dégage et fait quelques pas à reculons, son sourire manifestant qu'elle ne réalise pas l'impact que cet au revoir platonique a eu sur moi. Elle se retourne et je reste là, à regarder sa silhouette qui s'éloigne tranquillement, gracieusement de moi.

Lorsque je quitte la fraîcheur de la nuit tombante pour l'ambiance feutrée de la maison familiale, je retrouve un peu d'espoir. En effet, je songe au lendemain et à l'enthousiasme de Julie face à cette soirée, à la grâce qu'elle doit avoir sur une piste de danse et au plaisir que j'aurai à danser près d'elle... C'est avec un sourire que je traverse le hall pour me diriger vers la cuisine, parée à toute éventualité.

Les regards se tournent systématiquement vers moi aussitôt que je fais mon apparition dans la salle à manger, comme chaque soir depuis des années. Je m'assied près de Vincent, qui semble très fier de lui; il m'adresse un clin d'?il lorsque je le salue et je devine qu'il s'attend à un rapport complet de ma journée avec Julie, ce qui me démonte légèrement. Malgré tout, je m'efforce de sourire alors que je me mêle à la conversation en cours, essayant de remiser au fond de mon esprit toute pensée en rapport avec Julie.

À un point durant la soirée, par contre, il devient impossible de ne plus songer à elle et à la soirée qui nous attend, puisque Vincent aborde le sujet.

« Maman, les copains et moi, on ira au Squat demain soir... »

Ma mère désapprouve d'un regard sévère, secouant légèrement la tête. Elle n'aime pas savoir son fils aîné dans un tel endroit, mais elle n'a plus vraiment le contrôle sur ses activités. Je ressens comme un petit pincement au c?ur à l'idée de la décevoir en y allant moi aussi, partagée entre l'envie de renoncer pour ne pas la blesser et le désir incontrôlable de danser contre Julie pour toute une soirée.

« Ça te dérange beaucoup si j'emmène ma s?urette avec moi? » demande-t-il, l'air beaucoup moins sûr de lui. J'attends avec impatience la réaction de ma mère. Elle me lance un regard quelque peu surpris, puis, jetant un coup d'?il à mon père en quête d'une désapprobation qui ne vient pas, elle finit par hausser les épaules d'un geste las.

« Je doute que mon opinion y changera quoi que ce soit. Mais je me demande bien pourquoi tu veux aller te fourrer dans un pareil endroit, mon poussin...

- Eh bien... (Je regarde Vincent, comme pour trouver en lui un peu de
courage.) Je n'en sais rien... Ça peut être amusant. Et puis, je serai
avec Julie, tu n'as pas à t'inquiéter pour moi! »

Le silence tendu qui suit mon intervention me laisse très mal à l'aise. Ma mère me lance un regard froid et dédaigneux par-dessus ses petites lunettes, puis secoue la tête.

« Oh, je vois d'où te viennent de pareilles idées, maintenant. Ces jeunes de la grande ville sont tous pareils, ils ne pensent qu'à l'alcool, à la drogue et au sexe. Ne la laisse pas t'embarquer dans son petit jeu, Alex, ou tu risques de te retrouver en enfer, comme cette traînée. »

Je suis abasourdie. Moi qui croyais la rassurer en lui disant que je serais en compagnie de Julie, celle qui faisait 'la fierté de ses parents' et que ma mère a toujours beaucoup estimée... Interloquée, je tourne un regard surpris vers Vincent, qui me fait signe de laisser tomber. Il a l'air très sérieux, tout à coup, fait plutôt inhabituel qui me fait un peu peur. Je suis son conseil et me tais, laissant le silence régner sur la pièce, mais des tonnes de questions fusent dans mon esprit.

Tout le repas se déroule dans cette désagréable atmosphère. Aussitôt sortie de table, je monte prendre une douche, puis, ne supportant plus autant d'incompréhension, me dirige vers la chambre que partagent mes frères. Lorsque je pousse la porte, je suis déçue de n'y trouver qu'Étienne, à moitié endormi avec les écouteurs de son lecteur de disques portable lui crachant une musique endiablée dans les oreilles. Je fais le tour de la maison, puis sors à l'extérieur, trouvant Vincent assis sur un banc à contempler les étoiles. Probablement alerté par le son de mes pas, il m'adresse la parole sans même tourner la tête vers moi :

« Je savais que tu me rejoindrais. Je t'attendais même plus tôt.

- Qu'est-ce qui s'est passé, au dîner? D'où lui vient ce soudain changement . d'opinion à propos de Julie?

- Tu as tout raté de quelques minutes seulement... Papa a entendu un
nouveau commérage en ville. Le mot est sorti que Julie n'a pas suivi des
études en médecine comme prévu et qu'elle s'est affirmée comme étant
lesbienne. Ses parents ont voulu le garder confidentiel tout ce temps,
mais ça s'est finalement appris, j'ignore de quelle façon. Maman a
vraiment très mal accueilli la nouvelle; elle a dit que Julie vivait une
vie débridée et dégoûtante, et que... qu'elle aurait honte d'être sa
mère... »

Je n'arrive plus à dire quoi que ce soit, même plusieurs secondes après que Vincent ait fini de parler. Ses mots résonnent encore à mes oreilles, et mes yeux menacent de s'emplir de larmes. Voilà donc ce que ressentirait ma mère si je lui avouais que Julie me plaît plus que tous mes ex petits copains réunis. de la honte? Et moi qui me sentais coupable de ne pas avoir eu le courage de lui en glisser un mot... Incapable de réprimer ma tristesse, je sens une larme chaude glisser sur chacune de mes joues, puis j'éclate en sanglots non contenus. Vincent passe un bras protecteur autour de mes épaules et me serre contre lui. Le visage enfoui dans son t-shirt, peu soucieuse qu'il soit trempé de mes larmes, je me laisse aller plusieurs minutes, me vidant peu à peu de ma ranc?ur.

Ayant retrouvé un certain calme, je lève une main fébrile pour replacer derrière mes oreilles les mèches de cheveux collées à mes joues moites. Puis, j'appuie ma joue contre le torse de Vincent, me sentant soudainement toute petite dans ses bras. Il caresse ma joue du dos de la main, et je peux sentir son regard bienveillant sur moi. Lorsqu'il se met à parler, d'un voix plus douce qu'à l'ordinaire, j'écoute les vibrations de sa voix à travers sa poitrine, retrouvant par ce geste enfantin un faible sourire :

« Écoute, Alex... Je sais que ça doit être difficile, mais tu dois comprendre que maman appartient à une autre époque et qu'elle en garde les idées conservatrices. Tu ne dois pas vivre de la façon qu'elle l'entend si ce n'est pas ce que tu désires. Tu n'aimes pas la décevoir et c'est compréhensible, mais c'est ta vie, pas la sienne...

- Je sais... (Ma voix est encore un peu rauque, faible, pleine d'émotion,
mais avec Vincent, je n'ai pas peur de me montrer vulnérable.) . - Tu commences à y voir plus clair? . - Oui... Oh, Vincent, je voudrais tellement avoir treize ans de nouveau...
À cette époque, je n'avais pas à me préoccuper de ce que mes sentiments
pouvaient signifier. Maintenant, tout me paraît si compliqué... . - Pourquoi dois-tu te préoccuper de ce que signifient tes sentiments?
L'amour n'a pas besoin d'explication, de cause, ou de raison. C'est toi
qui le rends si compliqué... Aime-la tout simplement, pour une fois, sans . penser, sans te demander où ça peut vous mener toutes les deux.

- Tu m'as déjà dit tout ça, mais c'est plus difficile que tu ne le crois... .

- Je sais que c'est difficile. Mais ce sera tout aussi difficile de la voir . partir sans savoir ce que ça fait d'embrasser une femme, une femme que tu
aimes, contrairement à tous les hommes qui t'ont aimée. C'est ta chance,
Alex! »

Les yeux embués de larmes mais un sourire éclairant mon visage, je me serre plus fort contre lui. « Je t'adore, Vincent... Merci d'être là... »

Peu de temps après cette discussion, je monte à ma chambre et me mets immédiatement au lit, exténuée par toute cette émotion. Le lendemain, lorsque je m'éveille, j'ai définitivement tiré un trait sur le désespoir qui me hantait la veille. Un sourire tout à fait sincère au coin des lèvres, les yeux pétillants, d'une humeur éclatante, je n'attends plus qu'une seule chose : que l'horloge sonne enfin les vingt heures! Cette pensée m'occupe toute la journée, sans toutefois me distraire de ma fastidieuse routine. Lorsqu'arrive l'heure du repas, je m'empresse de rentrer et j'avale le contenu de mon assiette en quatrième vitesse, essayant de gagner le plus de temps pour me faire une beauté. Après avoir pris une douche et enfilé une tenue composée d'une jupe courte et d'une camisole moulante, je coiffe mes cheveux en un chignon d'où fusent plusieurs petites mèches, que j'agrémenterai en sortant de quelques fleurs fraîchement cueillies. Satisfaite, je redescends au rez-de-chaussée pour retrouver Vincent. Lorsque je le trouve, il est dans une conversation très animée au téléphone. Il raccroche et se tourne vers moi, levant les yeux au ciel.

« Mike est incroyable. Il a encore eu une crevaison! On va devoir l'attendre un peu, lui et Kevin, ils seront un peu en retard... » Devant mon air déçu, il continue sur un ton espiègle : « Tu peux toujours aller rejoindre Julie tout de suite, pour lui faire le message. »

- Tu as raison, c'est une bonne idée! On se retrouve tout à l'heure! »

Je me précipite à l'extérieur, m'arrête devant un bosquet de fleurs d'un rouge vif, s'agençant parfaitement avec ma camisole de la même couleur, et cueille trois fleurs, dont deux que je glisse dans ma coiffure. Puis, je pars en direction de la maison des Demers. Mon c?ur bat un peu la chamade lorsque je mets le pieds sur le porche de la maison.

Inspirant profondément, j'appuie sur la sonnette, puis retiens mon souffle en entendant des pas précipités derrière la porte. Lorsque celle-ci s'ouvre, c'est pour me révéler une Julie tout à fait éblouissante. Son corps est parfaitement moulé dans une robe de soie noire et ses longs cheveux blonds bouclés tombent sur ses épaules nues. Des tonnes de bracelets argentés scintillent à chacun de ses poignets et un autre à sa cheville droite et, pour compléter le portrait, un maquillage léger orne ses yeux azur, les faisant paraître encore plus clairs qu'ils ne le sont en vérité. Elle me fixe avec un de ces sourires... Je lui tends timidement la troisième fleur que j'ai cueillie, espérant que ça la distraira du rouge qui teint mes joues.

« C'est pour toi. Tu es... heu... vraiment superbe.

- Merci, Alexandra... Je peux te retourner le compliment. . - Hum... Mike, l'ami de Vincent, vient d'appeler pour dire qu'il sera en
retard. J'ai pas voulu te faire attendre toute seule, alors... . - C'est très attentionné de ta part! Viens, entre! . - D'accord. »

Ça fait une éternité que je ne suis pas entrée dans cette maison, et ça me fait tout drôle. Elle se dirige vers l'escalier et je la suis, me faisant aussi discrète que possible. Je sais pertinemment qu'elle m'entraîne vers sa chambre, et cette idée obsède toutes mes pensées. Lorsque nous y pénétrons, j'ai l'impression de revenir dix ans plus tôt. La chambre est identique, dans les moindres détails. Le petit lit blanc orné de dorures, une photo de Julie et moi, prise il y a plus de dix ans, sur la table de chevet, les mêmes affiches sur les murs. Elle s'arrête devant la glace, pour fixer la fleur que je lui ai offerte à la bretelle de sa jolie robe, et je ne peux pas m'empêcher de suivre ses gestes dans le miroir. Je sursaute presque lorsque son regard croise le mien. Elle se retourne en souriant, une main placée de façon à bien montrer la fleur sur sa poitrine.

« Voilà!

- Elle est magnifique sur toi... . - Merci... Oh! J'y pense... Est-ce que tu voudrais voir le magazine dont je . t'ai parlé hier? »

À cette question, je ne peux m'empêcher de rougir de nouveau. Une partie de moi meurt d'envie d'en dévorer chacune des pages, alors qu'une autre s'oppose catégoriquement à cette idée. Je finis par succomber à ma curiosité et je hoche la tête, marmonnant un « oui » timide. Elle rit doucement en fouillant dans une très grande valise, puis va s'asseoir sur le matelas, me faisant signe de l'y rejoindre. Je m'assieds à ses côtés, et elle me confie le magazine avec un sourire en coin. Sur la couverture, deux femmes s'embrassent et se caressent; parmi les sous-titres, je remarque le nom de Julie Demers, suivi de « Belles de nuit, page 12 ». Je feuillette le magazine plutôt rapidement jusqu'à ce que j'atteigne la page mentionnée, puis je m'arrête, extasiée. Sur une photographie en noir et blanc, une femme nue semble me fixer de son regard perçant, à demi recouverte d'un fin drap blanc qui ne cache rien de ses courbes généreuses. Grâce à un agile jeu de lumière, un côté tout entier de son corps est plongé dans l'ombre, dessinant chacune des sinuosités de son abdomen et de sa poitrine.

« C'est Maxine; elle est l'une de mes modèles préférées. On a flirté une ou deux fois, mais on n'est jamais sorties ensemble. On est restées très bonnes amies après le shooting. »

Je continue de tourner les pages, m'attardant parfois sur une photographie en particulier. Julie place parfois un commentaire sur un cliché qu'elle aime particulièrement ou encore sur l'une des femmes. Puis, comme je tourne une page et découvre l'image d'une femme très mince, au regard sévère, seulement vêtue d'un chapeau haut-de-forme, Julie se racle la gorge.

« Elle, c'est Sam... La fille dont je t'ai parlé...

- Ton ex copine? . - Oui... . - Elle est très belle... . - Je te l'accorde. »

Sentant un étrange malaise dans la voix de Julie, je choisis qu'il vaut mieux passer à la page suivante. À ce moment, un bruit de moteur monte jusqu'à la fenêtre, nous alertant de l'arrivée de Vincent et de ses amis. Julie saute sur ses pieds et court presque à la fenêtre pour s'assurer qu'il s'agit bien d'eux, puis, leur ayant adressé un signe de la main, elle revient vers le lit pour prendre son sac à main.

« Tu peux le prendre avec toi, si tu veux! Je te le donne! De toute façon, j'en ai un autre exemplaire chez moi, à New York.

- Tu es sérieuse? . - Bien sûr! Sans problème. . - Merci! Je le trouve vraiment génial. Tu es si douée pour saisir autant
d'émotions dans tes photographies... . - Oh! Ce sont elles qui font presque tout le travail, pour être honnête!
Mais merci quand même, je suis contente qu'elles te plaisent. »

Je souris, serrant le magazine contre ma poitrine, puis la suis hors de la chambre. Une fois redescendues, nous passons par la cuisine, où nous croisons les parents de Julie. Je les salue très chaleureusement, comme à mon habitude, quoiqu'un peu pressée par le temps, après quoi nous nous précipitons jusqu'à la porte.

Une fois dehors, Julie m'attrape par le bras pour m'entraîner vers la vieille Jeep de Mike, apparemment impatiente d'être au Squat. Nous sautons à l'arrière de la voiture, où Vincent nous attend avec un grand sourire, et je fais de mon mieux pour lui cacher le magazine que m'a offert Julie. Malheureusement, c'est sans grand succès : pendant que j'écoute avec une certaine gêne les éloges de Kevin sur nos tenues à Julie et à moi, mon frère me retire le magazine des mains. Je l'entends tourner les pages et je rougis aussitôt, ce que Kevin semble prendre pour une réussite, à voir son expression fière. Tout ce que j'espère, c'est qu'il se trouvera une autre fille à draguer, une fois rendus au Squat.

Quand il détourne enfin son attention de moi, je donne un coup de coude dans les côtes de mon frère, fronçant les sourcils. Mon geste n'a pas le résultat escompté, puisqu'il se met à rigoler, mais au moins il me rend mon magazine sans protester. À bien y penser, il n'a pas du y voir grand chose, dans la pénombre, mais je suis tout de même un peu gênée. Serrant à nouveau le magazine contre mon abdomen, je tourne la tête vers Julie. Son profil se détache de la noirceur de l'extérieur, grâce à la pâle lueur des étoiles; le bras appuyé au bord de la fenêtre, elle semble rêveuse, absorbée dans ses pensées.

Après avoir supporté les plaisanteries de mauvais goût des garçons durant près de dix minutes, nous arrivons enfin en vue du Squat. L'endroit se trouve au bout d'un chemin raboteux, un peu à l'écart du village. Il s'agit en fait d'une sorte de vallon, couvert de sable, au creux duquel brûle un énorme feu de camp. Une trentaine de jeunes personnes s'y trouvent déjà, s'agitant sur une musique rythmée qui s'élève jusqu'à nous. Mike stationne la voiture au milieu de celles des autres, et Kevin saute à terre aussitôt, pour offrir à Julie une aide qu'elle refuse avec un sourire moqueur. Lorsqu'elle se tourne vers moi et imite son geste, je rougis, priant pour que ce ne soit pas visible avec le peu de lumière qui parvient jusqu'à nous. Je saisis la main de Julie pour m'aider à descendre, une aide plus qu'appréciée puisque je suis très maladroite en jupe, et, à ma grande surprise, elle dépose un baiser sur le dos de ma main. Devant l'air confus de Kevin, je réprime avec peine un éclat de rire. Une fois qu'il s'en est retourné vers les deux autres garçons, Julie me prend par le bras en riant et nous les suivons à distance.

« Désolée, pour le baisemain, j'ai pas pu résister à l'envie de lui en boucher un coin!

- Ça en a bien valu la peine, tu as vu l'expression qu'il avait? »

À cette remarque, nous explosons toutes deux d'un rire très peu discret. Nous descendons la pente vers les festivités, et je commence à me sentir un peu nerveuse... Je n'ai jamais passé une soirée dans un tel endroit, ni même bu d'alcool, à l'exception d'un verre de vin une fois l'an, au réveillon de Noël... La présence de Julie me rassure quelque peu, bien que je ne sois toujours pas très à l'aise.

Autour de nous, des groupes de personnes discutent, assis dans le sable à contempler ceux qui se déchaînent sur la piste de danse, en bas. En les observant, Julie semble trépigner d'impatience. Un sourire excité éclairant son visage, elle accélère peu à peu le pas, m'entraînant avec elle.

« J'adore cette chanson, Alex! Tu viens danser avec moi? »

J'hésite un moment, partagée entre le désir de m'y précipiter et l'envie de courir en sens inverse. Je n'ai pas souvent eu la chance de danser, aussi je danse probablement comme un pied... Devant son regard implorant, cependant, je n'ai pas le courage de décliner l'offre. Je bafouille un « O.K. » incertain, avant de la laisser m'entraîner jusqu'au centre de la foule. Aussitôt qu'elle lâche mon bras, elle se met à danser, parfaitement à l'aise. Je la regarde agiter les bras en ondulant les hanches, me sentant soudainement trop maladroite pour faire le moindre mouvement. Elle remarque aussitôt mon malaise et s'approche de moi tout en dansant, se penchant très près de moi pour se faire entendre malgré les centaines de décibels que crachent les haut-parleurs :

« Qu'est-ce que tu as? Tu n'as jamais dansé? »

Je secoue simplement la tête, n'ayant pas trop envie de hurler pour lui faire savoir que non. Le sourire sur son visage n'est ni moqueur, ni surpris, simplement compréhensif, ce qui me rassure beaucoup. Je la suis du regard alors qu'elle me contourne pour se placer derrière moi, et je déglutis avec beaucoup de difficulté en sentant son corps plaqué contre le mien. Par derrière, elle m'attrape les mains, me forçant ainsi à suivre ses mouvements. Comme elle semble savoir exactement ce qu'elle fait, je la laisse me guider. Bientôt, son bassin enchaîne avec des mouvements de côté, et j'imite chacun de ses gestes, un peu distraite par la proximité de nos corps et la chaleur qui m'envahit. Devant moi, plusieurs personnes me lancent des regards curieux et je dois fermer les yeux pour les ignorer, ce qui augmente d'autant plus mes perceptions physiques. Je suis entièrement concentrée sur les mouvements de nos corps en fusion, mon esprit engourdi par cette chaleur, lorsqu'elle se détache de moi. Déçue, j'ouvre brusquement les yeux pour la voir face à moi, très, très près de moi... De nouveau, elle se penche vers mon oreille :

« Ça y est, ton corps sent le rythme, maintenant! Laisse-toi aller, il suffit d'arrêter de réfléchir! Éclate-toi! »

Un peu à ma propre surprise, j'arrive maintenant à poursuivre les mouvements sans son aide, bien qu'avec un peu moins de grâce. Bien sûr, il n'y a plus ce désir qui brûle dans mes veines au contact de sa peau, mais le fait de danser par moi-même, de ressentir la musique à travers moi, ça a quelque chose d'enivrant. Je me surprends à tenter de nouveaux mouvements, imitant par moments les gestes de Julie. Lorsque la chanson se termine, laissant les rythmes évoluer vers une nouvelle chanson, Julie passe un bras autour de mon cou et approche sa bouche de mon oreille :

« Je meurs de soif! Si on prenait une petite pause, histoire de se désaltérer?

- Bien sûr, si tu veux! »

Elle m'entraîne hors de la foule, se faufilant à travers les danseurs avec une aisance qui me surprend. Une fois que nous avons repéré Vincent et ses amis, assis un peu au-dessus de la foule dansante, nous marchons dans leur direction. Vincent et Kevin tiennent chacun une bouteille à la main, une bouteille de bière assurément. Julie s'arrête un peu avant que nous ne les ayons rejoint et se tourne vers moi.

« J'imagine que tu ne bois pas d'alcool...?

- Hum... Je n'en ai jamais bu, non. . - En as-tu envie? . - J'en sais rien... (Je hausse les épaules, tentant de me convaincre que ça . pourrait être marrant. Tout ce qui me vient en tête, cependant, c'est que
je risque de faire une folle de moi et de me ridiculiser devant Julie.)

- On pourrait prendre une bière pour toutes les deux, la partager? Si tu
n'aimes pas, tu laisses simplement tomber. Et si tu aimes, ne t'inquiète
pas, ce n'est pas avec une demie bière que tu seras malade! Qu'est-ce que . tu en dis?

- Dans ce cas... d'accord! »

Un large sourire illumine les traits de son visage; elle me prend par la main et m'entraîne vers les garçons, puis s'assied près de Vincent pour lui demander où acheter la bière. Prenant un air très gentleman, il nous explique qu'ils achètent leur propre bière et qu'ils nous l'offrent, parce que nous sommes leurs invitées.

« Il y a une glacière à l'arrière de la Jeep. Prenez ce que vous voulez! »

Sur ces mots, Mike nous lance les clés du véhicule avec un sourire. Nous les remercions puis partons vers l'endroit où étaient stationnées toutes les voitures. Julie déverrouille la portière et monte à bord de la Jeep, se retournant aussitôt pour m'offrir son aide. J'ai très certainement les joues rosies lorsque j'attrape sa main, réalisant juste alors que nous sommes réellement seules toutes les deux. Nous nous asseyons sur la banquette, puis Julie ouvre la glacière placée à nos pieds. Elle en sort une bouteille au hasard, l'observe quelques secondes, la décapsule rapidement, puis me la tend, le sourire aux lèvres.

« À toi l'honneur, Alexandra!

- Merci! »

Saisissant la bouteille avec des mains quelque peu fébriles, je reste immobile quelques secondes, le temps de rassembler mon courage, puis prends une toute petite gorgée. Bien qu'un peu amer, le goût n'est pas si mal, aussi je me laisse tenter par une seconde gorgée. Julie éclate de rire en secouant la tête :

« J'imagine que ça veut dire que tu aimes bien! »

Il nous faut plusieurs minutes pour finir la bouteille. À tour de rôle, nous prenons une ou deux gorgées, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus une seule goutte. À ce point, je prends conscience que l'alcool agit sur moi assez rapidement. Non pas que je sois ivre déjà, mais je me sens tout de même plus entreprenante, plus sûre de moi, et un tout petit peu déséquilibrée. Lorsque nous redescendons de la voiture, ce que je fais avec un peu moins d'agilité, c'est moi qui ai l'audace de la prendre par la main et de l'entraîner vers la piste de danse. J'ai envie de retrouver les sensations qu'elle m'a fait vivre plus tôt... Julie, elle, a la présence d'esprit pour se rappeler qu'il faut d'abord redonner les clés de la Jeep à Mike, après quoi elle m'accorde le droit de l'emmener danser de nouveau.

Cette fois, c'est comme s'il n'existait plus aucune barrière autour de moi. Je ne danse pas mieux que la première fois, mais ça ne me gêne plus, désormais. Les yeux braqués sur Julie, je suis ses mouvements, m'adaptant au nouveau style de musique que crachent les haut-parleurs. Julie semble à l'aise sur tous les rythmes; lorsqu'elle bouge, tous ses membres sont parfaitement coordonnés, gracieux et fougueux à la fois. Il faut dire qu'à New York, elle a sans doute fréquenté régulièrement des endroits du genre... Je sors brusquement de mes pensées lorsqu'un rythme beaucoup plus lent prend la place du précédant. Les guitares électriques et la batterie s'effacent pour laisser une simple guitare acoustique et un piano allier des accords mélodieux, changeant de façon drastique l'ambiance de la fête. Autour de nous, des couples se forment aussitôt et je ressens un certain malaise à les voir s'enlacer. Julie et moi restons plantées là, immobiles. Je ne la regarde pas, mais je peux sentir le poids de son regard sur moi...

Je vois Kevin arriver vers nous, presque au pas de course, et je jure intérieurement. Il a l'air sûr de lui lorsqu'il se penche vers moi pour me demander s'il peut m'inviter à danser. Je lève les yeux vers Julie et croise son regard. Je ne peux m'empêcher de sourire lorsque je ramène mon regard sur Kevin :

« Excuse-moi, Julie m'a déjà demandé...

- Oh... Prochaine fois, alors! »

Je le regarde s'éloigner, incapable de reporter mon attention sur Julie, sachant pourtant bien qu'elle me fixe. Lorsqu'il disparaît de mon champ de vision, je me risque enfin à regarder vers Julie, curieuse de savoir quelle aura été sa réaction. Elle sourit, tout simplement, ses beaux yeux azur braqués sur moi. Un peu intimidée, je hausse les épaules, sentant mes joues s'empourprer légèrement.

« Je... heu... j'avais pas trop envie de danser avec lui...

- Et avec moi, est-ce que...? - Avec toi, j'en ai envie... »

À ces mots, son sourire déjà rayonnant s'élargit. Elle fait un pas vers moi, glisse une main sur ma hanche et m'attire doucement à elle. Je la laisse me guider, passant docilement mes bras autour de son cou, et je sens une vague de chaleur irriguer mes veines. Elle plonge son visage dans le creux de mon cou et je sens son souffle caresser ma peau, tiède, régulier. Un frisson me parcourt l'échine. Il me faut un petit instant avant de réaliser que nous dansons réellement, pivotant lentement sur nous-mêmes au rythme imposé par la musique.

Plus les secondes passent et plus nous nous laissons emporter, nos corps ne formant bientôt qu'une seule masse. Je sens sa poitrine contre la mienne et les battements de son c?ur; elle doit d'ailleurs avoir conscience du rythme accéléré de mes pulsations cardiaques, mais ça m'est égal, désormais. Incapable de contrôler mes gestes, je laisse mes doigts caresser délicatement le satin de sa chevelure bouclée, les laissant parfois glisser jusqu'à sa nuque. De temps à autre, nos jambes nues se frôlent, s'attardant l'une contre l'autre... Juste au moment où je me dis que je serai certainement devenue cinglée avant la fin de la chanson, les derniers accords se fondent et s'évanouissent, laissant quelques secondes de silence planer sur la foule... Julie se recule lentement, laissant ses mains glisser sur mes flancs quelques secondes de plus.

L'air sérieux, elle se tient devant moi, plus belle que jamais... Il me faut plusieurs secondes pour réaliser avec un certain embarras que mes bras sont toujours de part et d'autre de son cou, ce à quoi je remédie précipitamment. Elle ouvre la bouche comme pour parler, mais la musique agitée qui fait suite au silence l'interrompt. Elle sourit alors et secoue la tête, avant de se reculer d'un pas pour se remettre à danser.

Le reste de la soirée se passe ainsi, enchaînant des airs plus agités et d'autres plus lents. Une fois, j'accepte l'invitation de Kevin, pour ne pas le blesser, mais je me retrouve par la suite à regretter d'avoir raté l'opportunité de passer ces quelques minutes d'intimité avec Julie.

Lentement, la foule commence à diminuer, nous indiquant qu'il commence à se faire tard. D'ailleurs, je suis complètement exténuée, autant à cause de l'heure avancée que de la danse et de toutes ces émotions nouvelles. Je m'appuie sur le bras de Julie lorsque nous retournons à la voiture, et elle m'aide à y monter, toujours aussi aimablement.

Dans la Jeep, je ne porte pas tellement attention à ce que racontent les garçons, trop occupée à ressasser cette soirée mémorable et à imaginer mille façons de dire à Julie tout ce qu'elle m'a fait ressentir ce soir... Je sors brutalement de mes pensées lorsque Mike arrête le véhicule, pour me rendre compte avec un certain soulagement que nous sommes simplement arrivés devant la maison de Kevin. Il salue les deux garçons d'une poignée de main complexe, puis me remercie pour la danse que je lui ai accordée... Je lui répond que ça m'a fait plaisir, puis, mal à l'aise à cause de ce mensonge, je le regarde s'éloigner en silence. Vincent se lève et saute à l'avant de la voiture pour tenir compagnie à Mike, me laissant seule sur la banquette arrière avec Julie. Celle-ci reste près de moi, malgré le fait que l'absence de Vincent nous laisse beaucoup plus d'espace.

Nous quittons bientôt les lumières du village, roulant sur une route très sombre. Le vrombissement du véhicule, ajouté à ma grande fatigue et à la noirceur, ont bientôt raison de moi. Je cède à la tentation de fermer mes paupières, ma tête vacillant un peu sur le côté; une occasion que Julie saisit pour passer un bras autour de mes épaules. Rassurée par son geste, je me blottis un peu contre elle et appuie ma tête sur son épaule, ce à quoi elle ne s'attendait probablement pas, puisque je l'entends déglutir difficilement. Après quelques minutes d'immobilité complète, elle me croit certainement endormie, ce qui n'est tout de même pas très loin de la réalité. Je suis néanmoins suffisamment consciente pour sentir la caresse de ses doigts fins sur ma joue, puis dans les mèches de mes cheveux... Nous passons plusieurs minutes ainsi, isolées dans un monde qui n'appartient qu'à nous, puis la voiture fait une halte de nouveau. J'aurais aimé que ce moment ne se termine jamais...

J'ouvre les yeux, pour me rendre compte que le visage de Julie est tout près, juste au-dessus du mien. Sa bouche est là, entrouverte, à quelques centimètres de mon regard, et j'ai soudainement envie de franchir cette distance et de l'embrasser... La voix de mon frère me tire cependant de ma contemplation :

« Debout, Alex! »

Je sursaute un peu, passe une main sur mon visage pour me réveiller, puis me lève rapidement. J'ouvre la portière et je saute maladroitement en bas de la voiture, suivie de près par Julie. Celle-ci se retourne aussitôt vers Mike et hausse les épaules.

« Merci pour le transport, Mike, mais je vais marcher jusqu'à chez moi maintenant.

- Pas de problème! Bonne nuit, les filles. Vince, on se voit toujours
demain? . - Bien sûr! À demain! . - Salut! »

Il démarre, nous laissant tous les trois immobiles devant la façade de la maison. Sur un clin d'?il, Vincent se retourne et marche vers la maison, nous laissant à Julie et à moi un moment pour discuter en tête à tête. Julie s'approche et se place devant moi, les mains derrière le dos.

« J'ai passé une superbe soirée avec toi, Alex... Je me suis sincèrement amusée.

- Moi aussi. Je crois que... c'était la première fois que je m'amusais
autant. Depuis longtemps. . - J'en suis ravie. (Un moment de silence s'insinue entre nous, puis elle
hausse légèrement les épaules.) Bon, alors... Je crois qu'il ne me reste
plus qu'à te souhaiter une bonne nuit... »

Elle s'approche de moi et m'enlace, ses bras autour de ma taille. Je la serre très fort contre moi, réalisant soudainement qu'il ne nous reste plus que peu de temps à passer ensemble avant qu'elle ne retourne à sa propre vie, à New York... Une vague de tristesse m'envahit, les larmes menaçant d'embuer ma vision. Lorsqu'elle desserre son étreinte, je sens sa main se poser sur l'une de mes joues, puis se lèvres se déposer sur mon autre. Un simple baiser amical. Sachant ses lèvres tout près des miennes, il ne me faut qu'une seule petite seconde pour me convaincre de tourner la tête et de lui voler un baiser, sur les lèvres cette fois. Elle sursaute, surprise par mon geste, et avant qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit, je suis prise de remords. Je la repousse un peu brutalement, puis lève les mains à mon visage pour essuyer les larmes qu'il m'est désormais impossible de retenir. À travers le brouillard de mes larmes, je peux voir la surprise sur son visage. Je secoue la tête, tentant de reprendre le contrôle de mes émotions.

« Excuse-moi, je... tu as dit que c'était une erreur, avant, je... je croyais, mais... » Devant mon absence de cohérence, je choisis de me taire, m'efforçant plutôt d'essuyer mes larmes et de regagner un peu de calme. Julie semble perplexe; les sourcils froncés, on dirait qu'elle tente de déchiffrer ce que je viens de dire. Je baisse les yeux, incapable de la regarder en face.

« Une erreur? De quoi est-ce que tu parles?

- Quand... quand on s'est revues, lundi soir... Tu m'as demandé si... si
dix années étaient insuffisantes pour oublier une erreur aussi bête... Et . moi je... j'aurais pas du, je... désolée... »

Devant son silence, je finis par lever les yeux vers elle. À ma surprise, elle sourit; un sourire magnifique... Elle s'approche de moi, puis, du dos de la main, elle essuie mes larmes. Ensuite, elle prend mes deux mains dans les siennes, les suivant du regard.

« Alex... Quand je t'ai dit que j'avais fait une erreur, autrefois... c'était celle de t'avoir embrassée sans t'avoir jamais parlé de mes sentiments, de mon homosexualité, et sans t'avoir séduite... Je t'ai embrassée en n'écoutant que mon envie, sans penser que ça troublerait tout par la suite, et que ça aurait également un impact sur toi. C'est cette erreur que je ne voulais pas recommencer... pas le baiser en soi... »

Ses yeux azur disparaissant derrière ses paupières, tout comme ils l'avaient fait dix ans auparavant. voilà la dernière chose que je vois avant de fermer moi-même les yeux... Puis, je sens ses lèvres frôler les miennes, doucement, comme pour s'assurer que, cette fois, je ne la repousserai pas. Le baiser devient bientôt plus sincère, plus passionné, et je sens sa main délaisser la mienne pour venir encadrer un côté de mon visage. Je passe mes bras autour de son cou et elle pose sa main libre sur ma taille, me pressant contre elle. Elle m'embrasse avec délicatesse, sans me brusquer... Puis, après quelques secondes, je sens sa langue caresser ma lèvre inférieure, quémandant un droit de passage que je lui accorde sans hésiter. Sa langue, douce, trouve la mienne, l'entraînant dans une danse lente et sensuelle... Je me sens fondre de l'intérieur à ce contact depuis si longtemps et secrètement désiré. J'ai envie de hurler, de pleurer de joie, de sauter dans tous les sens... ou tout simplement de rester là, dans ses bras, à savourer chacune des secondes de ce baiser parfait.

Lorsque nos bouches se séparent, j'ouvre les yeux pour voir son visage encore tout près du mien. Elle sourit faiblement, ses grands yeux azur fixant les miens. Sa main sur ma joue trace une caresse circulaire, avant de monter vers mes cheveux, qu'elle effleure du bout des doigts. Le silence autour est si profond que je sursaute presque lorsqu'elle se met à parler, d'une voix pourtant très douce :

« Si j'avais su, je n'aurais pas autant attendu...

- Moi non plus... . - Tu veux dire que tu en avais envie depuis longtemps? . - Hum... Depuis la première fois où je t'ai revue... Je... Je t'ai trouvée
magnifique, ce soir là. Ce soir également, bien sûr. . - Tu es adorable... » Sur la pointe des pieds, elle dépose un petit baiser
sur le bout de mon nez. « Tu es crevée, je devrais te laisser... Merci
pour cette soirée, c'était tout simplement parfait... . - Oui, c'était génial. J'ai adoré danser avec toi. . - Moi aussi. Bonne nuit, Alex. . - Bonne nuit. »

Elle dépose un dernier baiser sur mes lèvres avant que nous ne nous séparions. Je la regarde s'éloigner en direction de sa maison, jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la noirceur, puis je rentre chez moi. Une lumière à la cuisine attire mon attention, et je m'y rends pour trouver Vincent penché dans le réfrigérateur, à la recherche d'une boisson qu'il trouve aussitôt.

« Alors s?urette, comment as-tu aimé ta soirée au Squat?

- C'était très sympa! Tous ces gens, la musique, et la danse... c'était
génial! . - Et Julie? . - Oh, elle a bien aimé sa soirée aussi! . - Alex... c'est pas tout à fait ce que je voulais dire. Qu'est-ce que vous
faisiez dehors, toutes les deux? . - Oh... Heu... » Je sens la chaleur me monter au visage et mes joues se
teinter d'un rouge vif. J'hésite un instant à lui dire la vérité, puis je . décide qu'il n'y a rien de mal à vouloir partager le bonheur infini qui
pulse dans mes veines. « Elle m'a embrassée! »

Devant son air surpris, j'éclate d'un rire discret pour ne pas réveiller toute la maison. Nous passons plusieurs minutes à en discuter et à échanger des rires complices, assis l'un à côté de l'autre sur le comptoir de la cuisine. Puis, trop fatiguée pour continuer très longtemps cette conversation, je monte à ma chambre pour plonger dans un sommeil peuplé de rêves plus merveilleux les uns que les autres, mais jamais plus beaux que le moment que je viens à peine de vivre.

Le lendemain, c'est avec un sourire niais et l'air distrait que j'effectue chacune de mes tâches sur la ferme, repassant dans ma tête la soirée d'hier et plus particulièrement le baiser magique qu'elle m'a laissé. La journée arrive à son terme et, recluse dans ma chambre après un copieux repas, je me demande ce que Julie peut bien être en train de faire. Avant de rentrer à la maison, plus tôt, je suis allée chez elle pour me rendre compte que la maison était déserte. Ce qui me laisse avec une très désagréable impression. Je m'en veux de croire qu'elle puisse être repartie sans m'avoir adressé le moindre au revoir, mais c'est plus fort que moi. Inquiète, je reste étendue sur le matelas toute la soirée, essayant de me convaincre que je m'imagine le plus improbable des scénarios. Puis, c'est l'esprit troublé que je m'endors, encore toute habillée, une larme s'attardant sur la courbe de ma joue.

Une seconde journée s'écoule sans que je n'obtienne la moindre nouvelle de la part de Julie. Tout en travaillant, je garde un ?il discret sur sa maison, guettant l'arrivée d'une voiture ou un quelconque signe de vie. Lorsque je rentre pour souper, après avoir fait une brève escale chez Julie pour me rendre compte qu'il n'y avait toujours personne, j'ai le c?ur lourd de désespoir. Je monte à ma chambre tout de suite après avoir ingurgité mon dîner, me jetant sur mon lit pour m'appuyer à la fenêtre. D'ici, je vois la maison de Julie, toujours plongée dans le noir. Sentant une vague de chagrin m'envahir, je choisis de m'occuper un peu l'esprit, pour ne plus y penser. Je m'assois sur le lit et je remarque le coin d'un magazine dépassant de sous une pile de vêtements. Sachant pertinemment de quel magazine il s'agit, je m'étire pour le ramasser, puis je m'étends sur le lit pour lire. Après avoir regardé de nouveau les photographies de Julie avec un intérêt renouvelé, je feuillette un peu les autres pages, lisant quelques articles au hasard.

Une page attire particulièrement mon attention, contenant des témoignages personnels écrits par des lecteurs du magazine, témoignages que je lis avec curiosité. Étrangement, cette lecture m'ouvre les yeux sur certaines de mes propres émotions, sur ce besoin de crier ce que je suis, sur cette prise de conscience qui vient de tout bouleverser mon univers. Je prends conscience à cet instant que je ne suis pas seule sur cette terre à vivre une telle situation et ça me fait un bien fou. J'en oublie même pendant quelques instants mon inquiétude.

Alors que je m'attarde sur une lettre particulièrement intéressante, je crois entendre un bruit, très discret, venant de la fenêtre. Je fronce les sourcils en levant les yeux vers l'extérieur et, n'y voyant rien d'anormal, je me replonge dans ma lecture. Un second cliquetis sur la vitre vient confirmer que je n'ai pas rêvé, et cette fois je me mets sur les genoux pour regarder dans la cour. Juste au-dessous de ma fenêtre, une petite tête blonde s'impatiente, levant vers moi des yeux azur rassurés. Je pousse la fenêtre grande ouverte et me penche pour lui parler, contenant difficilement ma joie :

« Julie! Mais où étais-tu?

- J'avais de la famille à aller visiter... J'avais complètement oublié, et
quand j'ai voulu venir te le dire, tu dormais encore... Je suis désolée
d'être partie comme ça. . - Ce n'est pas grave... . - Est-ce que tu peux descendre? Je voudrais qu'on parle... . - Heu... oui, bien sûr. Attends-moi une petite minute, je viens te
rejoindre. »

Je referme la fenêtre et dissimule le magazine sous mon oreiller, saisissant au passage une veste pour me couvrir les épaules. Puis, je descends les escaliers et me dirige vers la porte, me retournant une dernière fois pour crier à mes parents que je pars faire une promenade.

Lorsque je me retrouve à l'extérieur, j'ai l'estomac qui palpite et l'esprit qui tourbillonne. Je me demande ce que Julie veut me dire, elle paraissait un peu nerveuse... Quand je la voit au loin et que nos regards se croisent, un sourire illumine ses traits et elle marche vers moi. Elle me serre très fort dans ses bras et elle dépose un baiser dans mon cou, près de mon oreille, ce qui me fait frissonner de plaisir. Je la prends par la main et nous marchons vers l'étang, sachant que nous y trouveront tranquillité et surtout intimité. Elle paraît pensive ce soir et elle est d'ailleurs plus silencieuse qu'à l'habitude. Nous nous asseyons sous le chêne, près de l'eau calme de l'étang, et elle garde ma main bien serrée dans la sienne. Elle me regarde timidement, comme si elle cherchait avec difficulté les mots pour commencer ce qu'elle avait dire. Finalement, sa voix brise le silence de la nuit :

« Alex, tu te rappelles quand je t'ai dit qu'il devrait y avoir des tonnes de garçons prêts à te chanter la sérénade?

- Heu... oui, je me souviens. » Incapable de saisir pourquoi elle me
rappelle ceci, j'attends la suite attentivement. . - Eh bien... C'est ce que je suis venue faire... te chanter la sérénade... . - Quoi? » Un sourire amusé sur les lèvres, je la regarde sans comprendre. À . voir son air sérieux, je comprends que ce n'est pas une plaisanterie et
je me sens rougir.

- C'est une chanson qui me fait penser à toi, et à notre premier baiser...
Enfin, le deuxième, plutôt. Celui d'il y a deux jours. Je suis consciente . que je risque de te casser les oreilles, mais c'est la meilleure façon
pour moi de t'exprimer ce que je ressens... »

Je suis incapable de répondre, tant je suis émue. Pour l'encourager, je caresse sa main dans la mienne, jouant de mes doigts sur sa peau douce. Le silence qui pèse sur nous a quelque chose de magique, mais lorsqu'elle se décide à le rompre, toute la magie qu'il contenait explose en nous. Je suis comme hypnotisée par sa voix, l'émotion qu'elle contient, et ces mots superbes qu'elle me chante :

« Sometimes the snow comes down in June

Sometimes the sun goes round the moon

I see the passion in your eyes

Sometimes it's all a big surprise

Cause there was a time when all I did was wish

You'd tell me this was love

It's not the way I hoped or how I planned

But somehow it's enough

But now we're standing face-to-face

Isn't this world a crazy place

Just when I thought our chance had passed

You go and save the best for last

All of the nights you came to me

When some silly boy1 had set you free

You wondered how you'd make it through

I wondered what was wrong with you

Cause how could you give your love to someone else

And share your dreams with me

Sometimes the very thing you're looking for

Is the one thing you can't see

Sometimes the snow comes down in June

Sometimes the sun goes round the moon

Just when I thought our chance had passed

You go and save the best for last »

Lorsque ses mots laissent place de nouveau au silence, j'ai déjà les yeux emplis de larmes. La dernière phrase résonne encore dans ma tête lorsque je place ma main sous son menton et l'attire vers moi pour un baiser. Je lui donne à travers ce baiser tous les 'je t'aime' que je suis incapable de lui exprimer en mots, l'embrassant doucement pour en savourer chaque précieuse seconde. Quand nos lèvres se séparent, je la regarde au fond des yeux, ne trouvant pas les mots qui conviennent à ce moment que nous vivons présentement. De peur qu'elle interprète mal mon silence, je finis prendre la parole, renonçant à trouver la réponse parfaite :

« Julie, c'était magnifique... Je sais pas quoi en dire, sinon que cette chanson exprime tellement ce que je ressens, moi aussi... Et chanté par toi, c'est... Merci... »

Elle sourit, ses yeux azur pétillants de bonheur. Puis, elle prend ma main dans les siennes, et je remarque qu'elle tremble un peu.

« J'ai quelque chose d'important à te demander. Cette chanson, c'est dans le cas où tu dirais non... Je... J'aimerais que tu, comment dire... que tu viennes avec moi à New York... » Les yeux grands ouverts, je la regarde sans rien dire. Je dois forcément être en train de rêver, tout cela est trop irréel! « Si tu ne veux pas, ou si tu ne t'en sens pas capable, alors nous dirons seulement que le meilleur était pour la fin... « saved the best for last... » mais je n'ai pas envie que ce soit une fin pour toi et moi. »

Je finis par retrouver mes esprits et ouvrir la bouche, n'en croyant toujours pas mes oreilles :

« Tu es sérieuse, Julie? C'est de la folie! Qu'est-ce que je ferai à New York?

- Avec l'expérience que tu as, tu pourrais facilement te trouver un travail . dans un bon restaurant! Tu pourrais vivre avec moi, il y a de la place
pour deux dans ce grand appartement vide... Et il y a toujours quelque
chose à faire, à New York, on dit bien que la ville ne dort jamais, non?
Je suis certaine que tu t'y plairais. Et si ce n'était pas le cas, alors
je t'achète un billet pour le premier avion et je te ramène chez toi...

- Mais... je... enfin, j'en sais rien... C'est tellement inattendu... . - Je sais... Mais on a si peu de temps. Je voulais que tu saches que
c'était possible, mais je ne t'oblige à rien. En revanche, je veux que tu . y réfléchisse sérieusement. Je dois partir demain soir, pas plus tard que
huit heures, si je veux attraper mon vol. Si tu es à mes côtés, je serai
plus heureuse que jamais... et dans le cas contraire, je repartirai avec
des souvenirs inoubliables, que je chérirai encore longtemps... »

Nous continuons de discuter, de tout et de rien. La soirée passe comme une flèche... je suis tellement bien à ses côtés, savourant le contact de sa main dans la mienne, de ses lèvres s'égarant sur mon cou. Elle me raccompagne chez moi et nous parlons très peu sur le chemin. Devant le portail de bois, elle me serre très longtemps dans ses bras, caressant mon dos.

« Alex, pense bien à ce que je t'ai demandé... Je sais que c'est une décision très difficile à prendre, mais je sais aussi que tu feras le bon choix. Je viendrai te voir, demain soir, si tu veux bien...

- Bien sûr. Bonne nuit, Julie... »

Nous nous laissons sur un dernier baiser. Lorsque je monte à ma chambre, j'ai l'esprit encore plus troublé que tout à l'heure. Je reste encore près d'une heure à réfléchir à la question, tournant en rond dans ma chambre, puis je sors et me dirige vers la chambre de mes frères, espérant trouver de bons conseils du côté de Vincent. Quand j'entre dans la pièce, Vincent est en train de lire un roman, alors qu'Étienne a ses écouteurs vissés sur les oreilles. Je m'assois près de mon grand frère, ne cachant pas mon malaise. Il me regarde en levant les sourcils, puis dépose son livre.

« Ça ne va pas?

- Si, très bien. Il est là, le problème, justement. Tout va si bien,
pourquoi est-ce qu'il faut toujours qu'il y ait une fin à tout? . - Elle repart bientôt, c'est ça? . - Oui... demain soir. J'ai donc très peu de temps pour, heu... prendre une
décision... . - Une décision? Par rapport à quoi? . - À elle et moi. Elle m'a proposé de partir avec elle... à New York. . - Non, c'est vrai?! C'est plutôt sérieux, vous deux, alors! Et tu hésites? . - C'est difficile, Vincent! Ma vie est ici; si je pars, je perds tout ce
que j'ai toujours connu. Et je te perds, toi aussi... Je t'aime
tellement. J'adore ma famille, la ferme, la campagne... . - Mais Julie, elle? Tu l'aimes! Et elle t'aime aussi, c'est évident. C'est
une histoire magnifique qui vous attend. Tu as déjà vu ce que ça donnait
de prendre des risques : maintenant vous êtes ensemble, elle et toi! Il
faut foncer, encore une fois, toujours foncer. C'est une chance
merveilleuse que tu as là, Alex, tu ne dois pas la gaspiller. »

Les larmes me montent aux yeux. Tout paraît si simple, lorsque c'est lui qui raisonne... Qu'est-ce que je ferais, sans lui? Je lui saute au cou, le serrant très fort dans mes bras.

« Vincent, je t'adore... Si je vais à New York, tu ne seras plus là pour moi, pour me conseiller. Tu sais toujours ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Je ne peux pas partir sans toi, qu'est-ce que je ferais?

- Tu écouteras ton c?ur, tout simplement. C'est ce que j'essaie de te faire . comprendre, à travers chacun de mes conseils. Au fond de toi, tu sais
toujours ce qui serait le mieux pour toi, tu ne viens à moi que pour
avoir la confirmation que tu as vu juste. J'ai confiance en toi, Alex,
tu sais prendre les bonnes décisions. N'oublie pas que cette chance est
sûrement unique...

- Je sais... C'est pour cette raison que le choix soit si difficile à
faire... »

Lorsque je me réveille, le lendemain matin, je retrouve ma routine quotidienne. Le petit déjeuner en famille, le travail sur la ferme, le déjeuner... À l'heure du dîner, je regarde chacun des membres de la famille, tour à tour, et une vague de tristesse m'envahit. J'ai envie de suivre mon c?ur, mais cela implique de déchirer le leur. Lorsque je monte à ma chambre, cependant, ma décision est prise.

« Très chère famille,

Aujourd'hui, je décide de suivre enfin le chemin que me dicte mon c?ur. N'est-ce pas ce que vous m'avez tous appris, chacun à votre façon? Vous avez toujours été là pour moi, tous autant que vous êtes, mais maintenant j'ai besoin de voler de mes propres ailes. Si je n'ai pas compris, il y a dix ans, quels étaient mes sentiments à l'égard de Julie, c'est que je n'en avais pas la force. Maintenant, j'ai évolué, j'y vois plus clair. Seulement, c'est vous qui ne pouvez le comprendre à présent. Cherchez au fond de vous, cherchez le sens profond de l'amour, et peut-être comprendrez- vous un peu mieux pourquoi j'ai ressenti le besoin de partir avec elle. Je reviendrai bientôt vous voir, mais pour l'instant, mon temps est compté... Je... »

Julie appelle mon nom et je détourne aussitôt mon attention de cette lettre que je tiens fébrilement entre mes doigts et que je relisais pour ce qui me semble être la centième fois. Il est temps d'être forte et de poursuivre ma route à ses côtés, à présent... Cette adulte éternellement gamine, cet ange revenu pour me chercher... c'est bien elle qui m'accompagnera sur cette route que j'ai depuis trop longtemps omis de suivre. Je place la lettre dans son enveloppe et la dépose sur la table, sentant ma gorge se serrer. Puis, je regarde Julie et je comprends que, dans cette lutte que se mènent notre passé et notre présent, seul le futur saura triompher.

~Fin

1) Mes excuses à Vanessa Williams pour avoir changé un mot de sa superbe chanson, mais il fallait que ça fonctionne dans le contexte! ^_^ J'ai simplement remplacé « girl » pour « boy ».

Notes de l'auteur : Merci à tous ceux qui se sont rendus jusqu'à la toute dernière ligne. J'aimerais réellement connaître vos impressions sur cette histoire. Bien que je l'ai écrite il y a un assez long moment et que je ne la trouve pas tout à fait à la hauteur de ce que je suis capable d'écrire, je trouve important de savoir ce que vous en avez pensé. Merci! :)