Les amants de cendre

La nuit commençait déjà à assombrir les nues pourpres de l'été, mais des dizaines de personnes étaient toujours présentes sur le site archéologique, ou sur ce qu'il restait à présent de ce qui avait jadis été la florissante ville portuaire de Pompéi. Ignorant totalement toute forme de vie autour d'elle, une femme s'acharnait toujours, malgré la noirceur croissante, à déblayer minutieusement la dépouille de ce qui ne semblait être qu'un amas difforme d'ossements humains. Sa longue chevelure rousse était nouée en un chignon serré, dont quelques mèches rebelles avaient été repoussées à la hâte derrière ses oreilles. Son visage laissait transparaître une grande lassitude, bien que ses gestes restaient infiniment posés et précis.

« Jil? Tu sais bien que tu ne devrais pas travailler si tard... »

La femme ne leva même pas les yeux vers la voix, qu'elle reconnut aisément comme étant celle de son père, directeur de ces fouilles débordantes de mystères encore à découvrir.

« Comme tu le dis, je le sais très bien. Mais c'est si passionnant, comment pourrais-je seulement m'en empêcher? Tiens, regarde ceci par exemple... Quelques ossements épars, grugés par les siècles, soudés en une masse étrangement humaine... voilà ce que rencontre l'œil, a priori. Et pourtant, au coeur de ces poussières d'hommes dorment des secrets oubliés mais éternels, des énigmes irrésolues, que je désire ardemment comprendre. Vois comme cet amas squelettique est en fait la fusion de deux corps distincts; amants, peut-être? Cependant, en regardant de plus près, on remarque la façon dont les os des bras de celui-ci sont bizarrement allongés, comme déformés par une vie entière de durs labeurs. Un esclave, sans aucun doute. Et celui-là, avec sa stature fière malgré le cataclysme rageant à l'heure de sa mort, sa posture princière; et ces résidus autour de son cou et à ses poignets... je serais prête à mettre ma main au feu qu'il s'agit là de vestiges de bijoux, de métaux précieux. Un sang noble a dû courir dans ces veines depuis longtemps consumées. Et pour compléter ce fabuleux tableau, une interrogation toute simple : quelle étonnante suite d'événements aurait pu survenir pour réunir en une étreinte aussi passionnée deux êtres de rangs sociaux diamétralement discordants, jusqu'à ce que la mort ne vienne fusionner leurs corps pour permettre à leur amour de traverser les âges? »

Elle se tut finalement et tourna légèrement la tête vers son père pour voir un sourire énigmatique se peindre sur ses lèvres. Il s'avança vers elle et s'accroupit à ses côtés pour baiser son front, les yeux scintillants de fierté. Il se rappela la déception qu'il avait eue à l'idée de n'avoir engendré aucun fils pour assurer la survie de sa lignée, déception qu'il avait eu tôt fait de ravaler en voyant sa fille unique, encore une simple gamine, arpenter les plates-bandes en creusant ça et là des excavations improvisées et se pâmant devant ses maigres trouvailles.

Aussitôt manifesté, cet intérêt marqué pour les mystères du passé n'avait cessé de s'accroître au fil des ans, et c'est avec la plus grande satisfaction qu'il avait observé sa fille suivre de brillantes études et joindre les rangs de son équipe d'archéologues, spécialement constituée des meilleurs éléments pour ces fouilles d'une importance magistrale. Ses collègues, pour tout dire, n'avaient pas vu d'un très bon oeil la venue d'une femme dans une telle entreprise, mais tous avaient tôt ou tard changé leur opinion, influencés non seulement par son charisme naturel et par les vigoureux efforts qu'elle déployait à longueur de journée, mais également par son don indéniable pour l'interprétation des données dénichées sur le terrain.

« Avec ton talent naturel, je ne doute pas que tu perces un jour de tels mystère, ma très chère Jil. Sages sont tes paroles, et profondes tes réflexions. Mais il n'est pas sage, par contre, de travailler aussi tardivement. Prends donc la soirée pour te reposer et aérer ton esprit, cela te ferait grand bien, ne crois-tu pas? »

« Peut-être as-tu raison, père... »

Ils se relevèrent et fixèrent tous deux l'immortelle caresse de ces deux êtres depuis longtemps sans vie, agenouillés l'un face à l'autre, leurs visages à peine éloignés de quelques centimètres. L'un soutenait au creux de ses paumes le visage de l'être aimé, l'autre avait passé ses mains derrière le dos de son amant pour presser leurs corps en une ultime étreinte.

« Bonne nuit, Jil. » fit enfin l'homme, avant de déposer de nouveau un rapide baiser sur le front de sa fille, qui lui sourit tendrement avant de s'éloigner vers sa tente. Après avoir allumé une lampe à l'huile posée sur sa table de travail, qui projeta sur les parois de tissus des ombres vacillantes et indécises, elle se dévêtit, laissant glisser sur ses membres fatigués les vêtements maculés de poussière. Elle baissa le regard vers son corps mis à nu et caressa lentement une petite marque noire gravée sur sa cuisse, un symbole en dialecte étranger, dernier souvenir d'un voyage qui l'avait littéralement marquée à vie.

En quelques secondes, elle revit la forêt amazonienne et son dense labyrinthe végétal, les indigènes l'ayant recueillie dans l'enceinte de leur tribu et la cérémonie qui avait été consacrée à son départ. Elle ferma les yeux pour se remémorer les gestes de la chaman, incisant avec précision sa peau tendre puis badigeonnant la plaie ouverte d'une mixture ocre sombre plutôt douteuse. Ayant épongé minutieusement la curieuse substance, elle avait constaté avec stupéfaction que la plaie était déjà parfaitement cicatrisée, emprisonnant la teinte noire dans sa chair en un étrange tatouage. La chaman, une femme mystérieuse avec qui elle avait tissé au cours de son séjour d'indéfectibles liens d'amitié, lui avait expliqué que cette marque permettrait aux esprits de toujours la retrouver pour lui transmettre des informations, qu'elle ouvrait la voie au dialogue entre les Hommes et les gardiens de leurs âmes.

Jil soupira et se glissa rapidement dans un pyjama léger, avant de s'étendre sur son lit sans envisager de fermer les yeux dans l'immédiat. Elle s'efforçait toujours de percer à jour le mystère des amants fusionnés, mais la fatigue la submergea aussitôt; elle se vit contrainte à laisser ses paupières se fermer, laissant les rêves prendre le contrôle de son esprit préoccupé.

Commença à cet instant un rêve troublant de vérité.

C'était à l'aube du 25 août 79 de notre ère. Elle l'avait comprit, comme si les informations étaient inscrites devant ses yeux sur les pages racornies d'un livre ancien. Le ciel était complètement assombri par un épais nuage noir comme l'encre, refusant l'accès aux chauds rayons du soleil levé depuis peu. Le Vésuve se dressait au-dessus de la ville en émoi, tel un géant de pierre crachant une pluie de lapilli et d'éclats de roche, surmonté d'une immense colonne de fumée noire en forme de champignon. Depuis la veille, les toits de plusieurs maisons s'étaient effondrés, pliant sous le poids de l'accumulation de pierres et de débris volcaniques.

Une femme, à la peau brunâtre, se tenait dans l'encadrement de la porte menant au jardin intérieur d'un petit manoir; elle observait la scène. Dans son visage impassible, seuls ses yeux, d'un noir de nuit, laissaient entrevoir la terreur qui rongeait son âme depuis la veille. Lorsqu'une larme cristalline apparut au coin de son oeil et roula sur sa joue, elle sursauta, portant une main incrédule à son visage et jetant de furtifs regards autour d'elle. Puis, elle se détourna vivement, retournant d'un pas accablé à l'intérieur de la somptueuse demeure. Elle monta l'escalier de marbre menant à l'étage supérieur, ses pas résonnant sourdement tout au long de sa progression. Elle s'arrêta devant un épais rideau pourpre, arrangea soigneusement l'étoffe recouvrant sa chevelure, puis écarta le rideau pour franchir le seuil d'une porte dissimulée.

Dans la grande chambre où elle se trouvait, son regard se posa aussitôt sur une jeune femme. Celle-ci lui tournait le dos, sa fine silhouette blanche se découpant sur le ciel d'acier qu'elle observait depuis une fenêtre en ogive. Alertée par le bruissement du rideau, celle-ci pivota lentement la tête pour croiser le regard de l'esclave.

« Lianna! Approchez, je vous en prie. Un peu de compagnie par ces temps difficiles nous serait à toutes deux des plus bénéfiques, ne croyez-vous pas? »

« Merci de veiller à mon bien-être, Mademoiselle Vetii; votre âme est si généreuse envers moi. Mais je n'en demande pas tant. Je venais simplement m'assurer que vous n'étiez en manque de rien. »

« Tout va bien, je vous remercie. Mais cessez donc ce jeu. À cette heure, vous n'êtes plus mon esclave, et je ne suis plus la dame de cette maison; nous ne sommes plus que deux femmes attendant ensemble que la mort ne vienne. »

Lianna sembla faiblir à ces paroles, baissant le regard sur ses pieds nus. Puis, elle inspira longuement et leva vers la dame de la maison des yeux implorants.

« Mademoiselle Vetii... Comment faites-vous pour vous montrer si forte devant un tel spectacle? N'avez-vous donc pas peur? »

« Lianna, appelez-moi Éléonore, je vous prie. »

« Comme vous le voudrez, Mademoiselle... Éléonore. »

Les deux femmes se turent, laissant la pièce baigner dans un silence troublé par le constant sifflement des pierres volcaniques projetées par le Vésuve. N'obtenant aucune réponse à sa question et n'osant pas l'exiger malgré l'égalité à laquelle prétendait Éléonore, Lianna s'avança à son tour vers la fenêtre, ne laissant son regard vagabonder à l'extérieur que le temps de quelques secondes. Puis, elle ferma brusquement les yeux et soupira fébrilement.

« J'ai peur également, Lianna... Il me semble simplement inutile de perdre ce qu'il me reste à vivre en lamentations. »

« Voilà un jugement très noble, dame Éléonore. Je souhaiterais avoir la force d'en faire autant. »

« Je suis persuadée que vous la possédez, cette force. Elle n'est qu'aveuglée par tant de poussière. »

Sur ces mots, Éléonore prit soin de bien refermer les rideaux qui pendaient à la fenêtre, les coupant ainsi du sinistre tableau qui prenait vie sous leurs yeux. Puis, elle se tourna vers Lianna, son regard aux reflets de miel cherchant celui de l'esclave.

« Votre présence à mes côtés, Lianna, m'est également un soutien inespéré; elle me permet d'oublier un tant soit peu le monde qui s'écroule de l'autre côté de ce rideau. Je vous serais gré de bien vouloir considérer ma présence de la même façon... »

Touchant d'une main délicate la joue de Lianna, Éléonore observa le visage troublé de l'autre femme, l'esquisse d'un tendre sourire caressant ses lèvres. Elle se détourna finalement pour se mettre à la recherche d'allumettes. Bien que la fumée avait depuis la veille réduit la ville à une nuit éternelle, les flammes brûlantes du Vésuve avaient jusqu'alors permis de conserver un certain niveau de luminosité, mais à présent que les rideaux avaient été tirés, la pièce était baignée d'une noirceur à laquelle les deux femmes préféraient ne pas être confrontées.

Une série de chandelles blanches ayant été allumées tout autour de la grande pièce aux parois de marbre, Éléonore leva un regard vers celle que le destin avait choisie pour l'accompagner sur sa route jusqu'à la mort. Celle-ci se tenait toujours au même emplacement que lorsqu'elle l'avait quittée, debout devant la grande fenêtre close. Son regard ébène semblait perdu dans le néant alors qu'elle touchait discrètement sa joue, que la dame de la maison avait caressée un instant plus tôt. La rejoignant d'un pas mesuré, Éléonore prit dans sa main celle de la jeune femme, s'attirant de la part de cette dernière un regard interrogateur.

« N'avez-vous donc jamais été touchée, Lianna? Vous semblez troublée par mon contact. »

« Je ne mérite en rien votre amitié, Éléonore. Le simple fait d'utiliser votre prénom est déjà d'une disgrâce à la promesse que je vous ai toujours vouée. Votre toucher ne devrait pas m'être destiné. »

« Et il l'est, pourtant. Je me plais à me considérer votre égale. La vie ne nous réserve-t-elle pas à toutes deux le même sort? »

« Vous êtes née pour mourir dans la dentelle, et je suis née pour souffrir dans mes haillons. »

« Je vous couvrirai de dentelle. »

« Je n'en aurais cure. »

« Alors je me vêtirai de vos haillons. »

« Ce serait pour moi le plus cruel de sorts que de vous voir ainsi vêtue. »

Un lourd silence unit un instant les deux femmes, leurs regards se soutenant désespérément l'un et l'autre. Après un moment, Lianna baissa la tête, une attitude à laquelle il lui était difficile de renoncer après tant d'années. Serrant plus fortement la main à la peau brune qui reposait dans la sienne, Éléonore glissa son autre main sous le menton de celle qui s'obstinait à se croire inférieure à elle, lui relevant délicatement le visage pour que leurs regards se croisent à nouveau.

« J'ai envie de mourir aux côtés d'une amie. Serez-vous cette amie, Lianna? »

« Si tel est votre désir, je ne peux que l'exaucer. »

« Pas de ça. L'amitié se doit d'être sincère et, surtout, réciproque. »

« Voilà qui est juste... Et c'est précisément pour cette raison que notre amitié est impossible. Une riche dame telle que vous ne peut partager les sentiments d'une pauvre esclave telle que moi. Il serait utopique de croire le contraire. »

Éléonore secoua violemment la tête, serrant un peu plus fortement encore la main de Lianna avant de la libérer de sa prise.

« Cessez, Lianna! Cessez de ne voir que les bijoux qui ornent mon cou et la dentelle dont je me pare! Voyez-moi telle que je suis, une femme, tout simplement. »

Sur ces mots, elle tira brusquement sur son collier d'argent, celui-ci se brisant avant de tomber bruyamment sur le sol de marbre. D'un geste cette fois beaucoup plus lent, elle tira sur la boucle de soie qui serrait sa longue robe blanche, celle-ci glissant tout aussitôt sur son corps pâle et fragile. Lianna ne fit aucun mouvement, son regard figé sur le vêtement gisant aux pieds d'Éléonore.

« Lianna, regardez-moi, maintenant. »

« Je n'en ai pas le droit, Mademoiselle. »

« Qui dicte ces règles? Personne. Aujourd'hui, vous avez les droits d'une reine. »

Une larme cristalline roula sur la peau brune de la femme, qui ferma les yeux en entendant ces paroles. Éléonore tendit la main pour essuyer l'unique larme, s'attardant pour caresser doucement la courbe de sa joue. Lianna leva subitement ses yeux noirs pour fixer ceux d'Éléonore, tout en évitant de regarder le corps nu qui se tenait face à elle. Elles se regardèrent longuement, n'échangeant aucun mot, n'effectuant aucun geste. Puis, Éléonore abaissa sa main pour saisir celle de Lianna, enlaçant leurs doigts pour y déposer une myriade de chastes baisers jusqu'à ses poignets. Elle pouvait sentir l'autre femme frémir à chaque fois que ses lèvres frôlaient sa peau brune. Lorsqu'elle leva un regard vers elle, Éléonore eut la satisfaction de constater que Lianna observait timidement son corps mis à nu, laissant son regard courir sur la courbe de ses hanches et de ses jambes.

« Aujourd'hui, Lianna... Aujourd'hui, tu seras ma reine. »

Éléonore fit passer sa main libre derrière la nuque de Lianna, l'attirant doucement à elle pour presser ses lèvres contre les siennes. Celle-ci resta statufiée durant plusieurs secondes avant de répondre gauchement au baiser, laissant timidement ses lèvres caresser celles d'Éléonore. Puis, soudainement, elle détourna lentement la tête, tout en évitant de croiser le regard aux accents de miel de sa maîtresse.

« Dame Éléonore, je vous en prie… Nous sommes toutes deux destinées à l'enfer si vous poursuivez dans cette voie… »

« Enfin, Lianna, écarte les rideaux et ouvre les yeux! Nous sommes déjà en enfer! » Voyant l'esclave se détourner, elle adoucit la voix, laissant finalement transparaître sa tristesse. « J'espérais simplement t'offrir un instant de paradis… »

La dame de la maison resta plusieurs secondes à fixer la silhouette immobile de Lianna, puis se détourna avec l'intention de quitter la pièce. Presque aussitôt, l'esclave pivota et lui saisit la main, avant de se pendre à son cou avec toute la force de son désespoir.

« Éléonore, je vous en supplie, ne me laissez pas… Je suis terrifiée. Restez à mes côtés, jusqu'à la fin, quoiqu'il advienne… Je serai votre reine, je serai votre esclave, je serai tout ce que voudrez, tant que vous restez près de moi… Restez… »

Des sillons cristallins dévalèrent les joues de Lianna, qui retint toutefois les sanglots qui lui nouaient la gorge. Ce n'est qu'à l'instant où les bras nus d'Éléonore se refermèrent sur elle pour l'étreindre avec force qu'elle laissa éclater sa douleur en un torrent de lamentations. Atterrées par l'émotion commune qui les submergeait, les deux femmes se laissèrent glisser sur le sol de marbre. À genoux, elles restèrent longtemps blotties l'une contre l'autre, y puisant tout le réconfort que réclamaient leurs âmes troubles. Le calme revenu, Lianna leva la tête vers sa maîtresse, la lueur d'un pâle sourire sur les lèvres.

« Éléonore… je ne comprends pas… Comment une princesse peut-elle… »

Un chaste baiser effleurant ses lèvres lui fit oublier ses dernières incompréhensions. Éléonore prit le visage basané de Lianna entre ses mains blanches et délicates, et leurs regards se soudèrent, le miel et l'ébène se fusionnant dans un tourbillon de cendres brûlantes. Le Vésuve, dans sa gloire toute-puissante, terminait d'un souffle ardent son triste carnage, figeant dans l'éternel les deux amantes et leur « Je t'aime » à peine murmuré…

Jil s'éveilla dans la solitude de sa tente, gardant les yeux fermés pour tenter de s'imprégner des dernières images de ce rêve... Ce rêve si réel... Tout concordait : l'architecture de la maison pompéienne où il se déroulait, l'ordre dans lequel se déchaînaient les différentes attaques du volcan éveillé, la position de ces deux corps aimants...

Elle se leva et enfila quelques vêtements à la hâte. Elle attrapa, sur sa table de travail, la lampe à l'huile depuis longtemps éteinte, puis se précipita hors de la tente. Tous les autres campements du site étaient baignés dans la noirceur de la nuit avancée. Elle marcha d'un pas rapide jusqu'à l'endroit où elle avait laissé les deux amantes, endormies à tout jamais dans un monde qui ne leur appartenait plus, où seul leur amour demeurait éternel. De la poche de sa veste, elle sortit un carton d'allumettes, en fit craquer une, puis approcha fébrilement la flamme vacillante de la mèche noircie de la lampe. La lumière se dissipa autour d'elle, telle l'aura grandissant du soleil matinal, illuminant la sombre silhouette des amantes fusionnées. Un faible sourire apparut sur son visage alors qu'elle se penchait pour s'asseoir près d'elles, un sentiment paisible régnant dans son esprit et dans son cœur.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi dans l'immobilité de la nuit; puis, des bruits de pas s'approchèrent lentement, avant de s'arrêter derrière Jil. Une voix de femme brisa le silence rétabli, une voix bien connue de l'archéologue.

« Que fais-tu là, à cette heure de la nuit? »

La rousse tourna la tête vers l'autre femme, lui offrant un mystérieux sourire. C'était la nièce d'un des archéologues affectés à ces fouilles d'importance; elle occupait ses journées à observer les faits et gestes des professionnels, avec l'espoir d'acquérir un jour leur compétence. Les deux femmes s'étaient rapidement liées, un peu isolées dans ce monde d'hommes. La jeune femme se tenait à quelques pas de Jil, les mains derrière le dos; la brise balayait doucement ses cheveux d'un noir de jais, et son regard azur scintillait comme les étoiles qui les observaient de là-haut. Elle vint finalement s'asseoir auprès de Jil, attendant patiemment une réponse à sa question.

Après un moment de doux silence, Jil prit la main de l'autre femme dans la sienne.

« J'ai fait un rêve… Laisse-moi te le raconter. »

-Fin-