Disclaimer : Héhé, pour une fois que je peux dire que ça m'appartient, j'vais pas me priver. Encore que... J'ai copié le style d'Alessandro Baricco, quand même. J'le signale pour que vous veniez pas crier au scandale.

Faire-part.

C'est à la télé qu'on l'a entendu pour la première fois. Ca nous a foutu un fameux choc, un choc du genre que t'en restes baba, la bouche ouverte comme un con, la fourchette levée avec la sauce qui goutte, qui tombe – plic ploc – et qui tache le pull. On l'a entendu aux infos pendant le repas (d'où la fourchette et la sauce). On y aurait pas vraiment cru sans ça je crois. On y a pas cru, en fait. C'est le faire-part qui nous a confirmé que c'était pas de la blague et que bon dieu de bordel on était invités. Ca on a pas pigé. Je veux dire, d'accord, on connaissait bien la mariée, mais quand même on était pas les seuls dans ce foutu bled, alors pourquoi nous ? Pourquoi pas le voisin d'en face avec le fusil au-dessus de la cheminée, ce fusil même pas désarmé avec lequel il a buté sa femme ? Pourquoi pas la fille du dessous qui deale de la drogue frelatée pour récupérer le fric sur les corps des gars après shoot ? Pourquoi pas le gars d'à côté qui bat sa mère tous les soirs parce qu'il rentre saoul et seul et que ça le fait chier d'avoir tué sa gosse dans un accident de voiture alors il la tabasse pour la paix du cœur et du corps ?

Nous on était pas directement concernés, quoi. Bon ok, la mort de ma sœur, ç'a été dur. Le suicide de mon frère aussi. Mais c'est pas comme si on l'avait voulu. C'est pas comme si c'était fait exprès qu'il l'aimait, la grande sœur, et qu'il a pas supporté qu'un gars la touche puis la découpe en rondelles, et que du coup il l'a buté – pan ! sans sourciller, sans trembler, comme ça je te dis, pan ! – puis qu'il s'est fait exploser la cervelle sur la tombe de la famille. Alors non, je vois pas pourquoi nous. C'est pas parce qu'on l'a croisée deux, trois fois, merci à la prochaine, qu'elle doit nous convier, quand même ? Elle doit en connaître des tas, des familles qui ont perdu un peu de leurs fils et de leurs filles, nous pas plus qu'une autre, on est pas abonnés, on l'a même jamais invitée à prendre un verre quand elle frappait à la porte comme ça, toc toc, poliment, pour pas déranger.

Moi j'avais pas envie d'y aller. Je l'ai dit aux vieux, ils ont grimacé. La lettre, elle était pour tout le monde. Noire et blanche, sobre mais décorée du minimum. Un mariage, tu parles. A rester le cul sur une chaise pendant qu'un cureton de campagne déblatère son bon dieu et son esprit qu'il est même plus ni saint ni sain tellement il est gaga depuis le temps qu'on l'emmerde. J'ai bientôt exam, je leur ai dit. Ca n'empêche que j'y ai pas coupé. Ils ont juste pu promettre d'être un poil moins regardant sur mes notes. J'ai dit que j'avais une chanson à finir pour le concert qu'on donnait dans pas longtemps. Pas grave, ils allaient m'aider, la vieille elle allait écrire les paroles – elle a un putain de don avec un stylo dans les doigts, t'y croirais pas – et le vieux il allait les mettre sur sa guitare comme ça lui chanterait. J'ai pas eu le choix, j'vous dit. Je voyais bien que ça les faisait chier, les autres, les vieux et les petits aussi – mon p'tit frère il me l'a dit quand je l'ai mis au pieu ce soir-là, il me l'a dit qu'il voulait pas y aller – mais bon, on était obligés, je veux dire, une invitation pareille, ça se refuse pas.

Et puis la nuit, dans mon lit, j'ai repensé à tout ça. J'arrivais pas à dormir de toute façon, pas moyen de fermer l'œil avec les voisins du dessus qui gueulaient en se tapant dessus. J'ai réfléchi, tu vois, j'ai fait marcher la machine en haut. Je me suis dit, et la frangine, elle en aurait dit quoi de tout ça, bordel elle aurait dit, y se foutent de nous, il aurait ajouté derrière elle, le frangin, comme un écho mais en un peu différent quoi, comme un écho transformé parce qu'il l'aimait lui, la frangine. Bordel elle aurait dit, y se foutent de nous, il aurait ajouté, c'est que des conneries, elle aurait continué, mais sans ce petit tremblement qu'elle avait dans la gorge et dans les yeux après que ce con deux étages en haut lui fasse du mal et avant qu'il la découpe en morceaux et avant que le frangin il lui fasse la peau avec le fusil même pas désarmé du voisin d'en face. Bordel, elle aurait dit. Bordel, j'ai pensé. J'ai réfléchi à tout ça et j'ai senti le même tremblement dans ma gorge et dans mes yeux, et j'ai eu mal pour eux. Bordel, j'ai pensé. J'me suis juré que je penserais très fort à eux quand j'irais au mariage, bien sapé, la petite sœur dans les bras parce que maintenant je suis le plus grand et que le vieux il s'occuperait de la vieille en chaise roulante, la petite sœur dans les bras et la main du petit frère dans la mienne parce qu'il est timide et qu'il voudrait pas me lâcher. Je penserais très fort à eux parce qu'ils auraient mérité de se faire chier avec nous le cul sur un banc froid et dur pendant deux heures. Bordel, elle m'a soufflé, y se foutent de nous, il m'a dit.

Ce mariage quand même, j'y croyais pas. C'est seulement quand j'ai vu la robe blanche et la robe noire que j'ai vraiment pigé. Ca a fait tilt, bêtement. Planté comme un con, le frangin à la main, la frangine dans les bras, le nœud papillon un peu trop serré et un peu trop de travers. Elles sont arrivées ensemble. Celle en noir, celle que j'avais déjà vue, je l'ai pas reconnue direct. Trop bizarre de la voir sans son immense manteau gris sale, manquait comme un truc pour que je mette son nom sur sa silhouette. Mais quand j'ai vu son visage, j'ai fait tilt et je me suis dit putain qu'elle est belle. Comme ça, sans transition. Putain qu'elle est belle. Ca m'a pas quitté. Pas une ride, l'air de se foutre de toi parce que la dernière fois que tu l'as croisée dans un couloir t'avais sept ans et que maintenant t'en as dix de plus, maintenant tes vieux ils en ont vingt de plus, et qu'elle elle a pas pris une ride. A t'en dégoûter du temps, j'me suis dit. Et putain qu'elle est belle, j'ai ajouté mentalement.

J'ai posé mon cul sur cette foutue chaise et j'ai maté celle en blanc, pas que je sois du genre voyeur, j'veux dire, en tout cas pas le jour d'un mariage et pas la mariée, mais j'étais curieux. Celle en blanc, je l'avais jamais vue. Paraît qu'elle était là pour la naissance des deux petits, mais moi j'y étais pas. On a juste dû se croiser dans les couloirs de l'hosto sans se reconnaître. Et quand la petite toute petite elle est morte à la naissance, elle était là aussi, ou c'était sa copine en noir ? J'étais pas là non plus, moi j'étais avec mes potes à charrier une fille. Elle était pas prévue si tôt non plus la petite toute petite, alors j'étais pas prêt, et quand j'suis arrivé on m'a pas laissé entrer dans la chambre toute blanche. Faut pas que tu vois ça, ils ont dit, alors j'suis resté dans la salle d'attente comme un con avec le petit que j'avais chopé à la garderie au passage. Je crois que j'ai chialé un peu, aussi.

Bref, j'ai maté celle que j'avais loupée toutes ces fois-là et j'ai bien aimé son corps moulé dans la robe blanche. Un peu moins sa tête – les blondes, c'est pas mon truc – mais le corps j'ai aimé. Un peu pareil que celui de celle en noir, mais en plus doux, plus rond, plus élancé. J'ai maté pendant un bout de temps, puis j'ai fait gaffe aux petits pour pas qu'ils fassent de conneries – et foutu bon dieu, ça en fait des conneries, des mômes pareils, ils te foutraient un cirque dans un palais en cristal sans réfléchir, surtout depuis que la petite marche à quatre pattes, oh là là le bazar je te dis pas, c'est infernal. La cérémonie a duré trois plombes, j'ai pu mater tant que je voulais, et puis j'avais toujours un œil sur les deux autres mioches qui jouaient à cache-cache sous les chaises, c'est bon que les gens ils gueulaient pas, j'en ai même vu un choper la frangine sous les bras pour la hisser au niveau de son visage et lui faire gouzi-gouzi comme ça, j'ai failli me lever pour lui foutre une raclée, j'veux dire, c'est ma sœur, c'est la seule qui me reste, on la touche pas, mais il l'a reposée en me montrant du doigt à la gamine qui a rampé jusqu'à moi en me ramassant toute la poussière de l'église au passage, pour le fun – elle elle en a rien à foutre de toute façon c'est pas elle qui fait la lessive.

Après ça je crois que le temps a passé un peu plus vite, juste assez pour qu'on en arrive au moment du champagne petits fours salutations ah mais comme il a grandi. Sauf que nous on était un peu paumés au milieu de ce monde. Les vieux, ils causaient à gauche, à droite, avec cousine untel, voisin machin, copine de travail ça fait plaisir de te voir là t'es invitée par qui, la mariée, oui nous aussi. Avec les petits j'ai pas eu le temps de me faire chier, mais sans eux je crois que j'aurais eu de quoi, y'avait personne que je connaisse à part celle en noir, et j'avais vraiment pas envie d'aller lui causer, surtout après l'avoir vu embrasser celle en blanc, ça m'a fait tout drôle, des papillons dans le ventre et dans la tête, j'en avais jamais vu de vraies avant, même dans les films. J'repensais aux grands qui auraient bien rigolé en se faisant des histoires sur les couples qui baladaient pendus aux bras des mariées, celui-là il la trompe depuis vingt plombes mais elle veut pas le reconnaître, celui-là en fait il est pédé et elle l'aime pas mais c'est pour faire bonne figure, celle-là elle est hyper jalouse de sa sœur en face qui arrête pas de mater son mec, et tout ça. Ils auraient vraiment rigolé, et moi ça m'aurait plus amusé que de ramener la frangine au sol quand elle grimpait aux nappes et de consoler le frangin en larmes quand il se rétamait après avoir marché sur deux, trois pas pour atteindre la chaise roulante de la vieille.

Repas, vingt-cinq plats, à t'en faire exploser la panse, comme je te dis. J'ai même pas retenu tout ce dont j'ai pu m'empiffrer, les trois-quarts je connaissais pas le nom, j'y allais au flair, ça ça a l'air bon, ça j'veux même pas y toucher. J'étais coincé entre une énorme vieille femme qui puait le parfum bon marché et une petite toute maigre avec des lunettes en fond de bouteilles de bière que t'aurais cru que c'était du recyclage pur et dur et qui faisait que causer bouquins avec l'autre gars à côté d'elle – j'dois dire que ça, ça m'arrangeait, parce que la grosse, elle a essayé de me taper la papote, elle a eu du mal, après trois répliques je regardais ailleurs. J'avais un peu peur pour les petits, y'avait bien quelqu'un pour s'occuper d'eux mais j'avais peur que le frangin il fasse une scène parce qu'il voulait pas de poisson et que la frangine elle se retrouve avec un biberon de lait alors qu'elle est allergique, j'aurais dû lui dire au gars qui est venu me les prendre, que la petite est allergique au lait de vache, j'espère que la vieille l'a fait, sinon il va nous arriver des emmerdes, et ça je veux pas.

C'est tout à la fin, après qu'ils ont dansé sur les tables comme les foutus beaufs qu'ils étaient, et après qu'ils ont pris le pousse-café, après tout ça j'ai été dehors chercher un peu d'air frais pour échapper à toute cette putain de fumée de cigarette qui me rentrait par tous les pores de la peau, même que j'avais peur de me faire intoxiquer à force. J'suis sorti dans le petit jardin, tout frais tout calme, tout silencieux aussi, ça faisait du bien, et j'ai bu un verre entier de liqueur, je sais pas laquelle, je l'avais jamais fait, c'était pas mauvais mais sans plus, l'alcool dans la famille ça a jamais vraiment été un bon trip, la clope non plus en fait, juste le coca et les chewing-gum, et encore. Là, avec mon verre vide, j'respirais le frais, j'aimais bien ça, j'avais la tête qui bourdonnait de tout ce bruit et de tout ce qui s'était passé, et puis ça faisait du bien aussi pour une fois de plus avoir les deux petits à surveiller, pas que ça arrive rarement mais toute une journée avec eux sur le dos ça fait long à la fin, j'crois qu'ils faisaient la sieste d'ailleurs, les pauvres ils devaient être fatigués.

Y'avait personne d'autre, c'était peinard. Ca sentait le silence, ça sentait les fleurs, ça sentait la sérénité. Moi j'avais un truc dans le cœur, je sais même pas quoi. J'regardais le soleil se coucher, tu sais, juste ce moment où les nuages sont tous roses et jaunes et oranges et puis le ciel d'un bleu foncé tout limpide juste en face, le genre que tu vois à peine l'Etoile du Berger, même pas la lune, et que t'aurais bien envie de l'atteindre, cette lune, juste comme ça, pour le plaisir, pour te dire que t'auras fait quelque chose et pas rien en plus, attraper la lune et la bercer. Mais j'ai pas pu l'attraper, la lune, parce que celle en noir est sortie à ce moment, s'est éclipsée de la fête qui continuait de battre son plein de l'autre côté de la porte vitrée coulissante, a quitté un instant son statut de star.

- Salut, elle m'a dit.

- Salut, j'ai répondu, comme ça, parce que j'avais rien d'autre à dire.

- Tu t'embêtes ? elle a demandé.

J'ai pas eu besoin de lui répondre, elle a pigé toute seule, elle est intelligente mine de rien. Non je m'embêtais pas, je m'emmerdais. Nuance.

- Ca fait longtemps qu'on s'était pas vus, elle a enchaîné en s'asseyant sur la pierre froide à côté de moi, elle froissait sa robe noire mais visiblement elle s'en foutait.

Elle avait la peau super pâle aussi j'ai vu, ça faisait bizarre. Je croyais même pas qu'elle soit capable de retenir toutes les personnes qu'elle croise le long de sa vie, elle a une mémoire pas possible alors, elle doit connaître tout le monde, surtout que ça fait un bail quoi, dix ans, elle aurait eu le temps de m'oublier vingt mille fois entre deux.

- Tu te souviens de moi, dis ? elle a continué.

- J'aurais eu du mal de t'oublier.

- Ouais c'est ce qu'on me dit toujours.

Elle a sorti une clope d'un paquet qui traînait, l'a portée à ses lèvres, a dû voir ma grimace parce qu'elle l'a jetée direct dans les plantes un peu plus loin. Des géraniums. Affreux, d'un rose criard, du genre que j'en voudrais pas dans mon jardin pour tout l'or du monde. Moi ce que j'aime, c'est les bleuets.

- C'est super moche ces fleurs, elle a dit sur un ton je-m'en-foutiste au dernier degré, et moi je me suis dit qu'elle était marrante, quand elle perdait son rôle d'encapuchonnée de service.

- Dis, j'ai commencé.

Elle m'a regardé, ça m'a fait tout bizarre à l'intérieur, ça m'a fait comme si j'étais tout nu devant elle et qu'elle aimait ça. Moi j'ai pas aimé.

- Dis… Quand la petite tout petite elle est morte, tu te souviens ? T'étais là ?

Elle a regardé dans le vide, comme ça, pour demander aux étoiles qui se levaient peut-être, et pour se faire une idée du temps demain. Ou pour réfléchir, se dire qu'elle aurait dû se souvenir mais qu'elle avait oublié parce que bon, c'était le genre de chose qu'elle devait quand même vivre tout le temps quoi, c'était pas son boulot pour rien quand même, et que je devais bien comprendre qu'elle se souvenait peut-être de moi mais pas forcément pour toutes ces raisons-là et que la petite toute petite elle était tellement petite qu'elle l'avait pas vraiment vue et que du coup elle l'avait oubliée, c'était humain après tout.

- Oui… Elle était mignonne comme un cœur, ça m'a fait mal de venir la chercher.

- Alors t'étais là, ce jour-là ? Pourquoi je t'ai pas vue ? j'ai demandé, un peu surpris, un peu étonné, un peu déçu peut-être aussi, parce que même si je l'aimais pas trop parce qu'elle venait toujours me prendre quelqu'un, ben, mine de rien, elle était quand même sympa.

- Ouais, j'étais là. Et toutes les autres fois aussi. Pour ta grande sœur, ton grand frère, pour ta grand-mère, ton oncle, tes cousines et ton meilleur ami. Il était pas mal non plus d'ailleurs, celui-là.

J'ai laissé le silence s'étirer, se laisser digérer par ces paroles un peu bizarres que j'avais encore jamais entendues. Une grande gueule de loup s'esquissait dans les nuages tout là haut là haut dans le ciel et a gobé les étoiles les unes après les autres pour leur éviter de voir le jour une nouvelle fois. Moi j'avais plus rien à dire. Tout un tas de questions à poser, mais rien à dire. J'ai bêtement posé ma tête sur son épaule, à cause de l'alcool je me suis dit, parce qu'elle était attirante aussi un peu, et parce que j'avais besoin de la grande sœur qu'elle m'avait piquée un jour de décembre. Elle m'a un peu caressé le dos, n'a rien dit de plus, c'était normal pour elle faut croire, elle avait pas peur d'une crise de celle en blanc si jamais elle débarquait sur le perron. Ca doit être ça, la confiance, j'ai pensé.

- Pourquoi tu te maries avec elle ? j'ai demandé en fermant les yeux.

Elle m'a regardé, je l'ai senti même les yeux fermés, elle m'a regardé et m'a souri avec son cœur, là tout au fond de sa poitrine. Je l'ai senti, ça m'a fait chaud au corps, chaud à l'âme, mieux qu'une berceuse de la vieille quand j'étais môme et que je faisais des cauchemars. Elle était toujours aussi maternelle ?

- Elle est toujours trop froide pour bien comprendre. Moi il paraît que je suis trop chaleureuse. On se complète. On existe seulement ensemble. Tu sais, c'est ça qu'on appelle l'amour. Et deux personnes qui s'aiment, elles se marient, non ?

C'est comme l'impression de refaire mes primaires qui m'a assailli subitement. Elle me prenait pour un con, ou quoi ? Bien sûr que je savais ce que c'était, l'amour, j'avais pas des frangins et des vieux pour rien, merci, elle le savait mieux que personne, on a déjà assez souvent inondé le cimetière pour ça quoi. J'ai ouvert un œil, je l'ai regardée de là où j'étais, quelque part en bas tout en bas suspendu à un fil de sa volonté. Quand elle le voulait, elle me chopait et adieu la famille. J'ai frissonné à cette idée. Elle m'a frotté le dos un peu plus fort. Pourquoi je redevenais un tel gamin en manque d'affection quand elle était là ?

- C'est tellement rare qu'on se retrouve ensemble, on se croise parfois, uniquement à la maternité, on se croisait, bonjour au revoir à la prochaine, merci bon boulot, et puis c'est tout, elle a continué comme ça, l'air de rien, comme elle raconterait une histoire, moi j'étais suspendu à ses lèvres. Quand la petite toute petite est née, je t'ai vu dans le couloir, j'ai eu envie de pleurer comme à chaque fois, t'étais un vrai paquet de misère, à croire que tu partageais un cœur avec ta vieille, et ton frangin, putain j'ai eu les boules, des yeux comme ça qui te bouffent c'est pas humain. Elle elle est venue derrière moi, m'a regardée méchamment comme si c'était ma faute – bon elle avait qu'à moitié tort mais quand même – et m'a filé un mouchoir. Tu parles d'une connerie, elle a un cœur de pierre. On croirait pas hein comme ça ?

La question m'a pris de court. J'ai regardé à l'intérieur, là où je pouvais voir la silhouette évasive se déhancher sur la musique, à l'intérieur. Et là, j'sais pas ce qui s'est passé, celle en blanc s'est tournée vers moi, m'a regardé là, droit dans les yeux, en plein dedans, plongée en apnée dans mon âme toute entière, et elle a dû y trouver quelque chose qui lui plaisait, je sais pas, quelque chose qui lui ressemblait peut-être, elle a arrêté de danser, elle est descendue de la table, elle a passé la porte d'un pas tranquille, comme ça, comme une promenade peinarde, elle est venue s'asseoir à côté de nous, elle a fait un bisou à sa nouvelle femme et elle a regardé le ciel, comme nous.

- Tu te souviens de la petite toute petite ? la noire a demandé à la blanche.

Elle m'a jeté un œil, un œil tout froid et tout sec, sans sentiment, sans rien.

- Nan, elle a répondu sur un ton qui voulait dire "ouais et comment", et elle a chopé une clope dans le paquet qui traînait toujours et sans faire gaffe à mon air incommodée – elle elle en avait rien à battre de me faire chier.

- C'était sa sœur, la noire a continué en enlaçant la blanche qui avait beaucoup moins de mémoire qu'elle et qui se souvenait jamais de grand-chose visiblement.

- Ah, elle a fait, la blanche, en fumant sa cigarette, comme ça, comme si elle s'en foutait, mais quelque chose me disait qu'elle s'en foutait moins que ça quand même.

Je sais pas pourquoi, moi, j'ai souri. Peut-être parce qu'elles étaient vraiment jolies ensembles, peut-être parce que la blonde à la peau si foncée en robe blanche signifiait l'exact contraire de la brune à la peau si pâle en robe noire, peut-être aussi parce que les petits sont arrivés avec le vieux qui m'a filé la frangine dans les bras, elle m'a pincé le nez, s'est suspendue à une mèche de cheveux, m'a fait un sourire qui lui mangeait les trois-quarts du visages, et le frangin a chopé ma main pour plus jamais s'en séparer en me regardant de ses trop grands yeux trop brillants qui me faisaient peur avant tellement ils étaient profonds. Un sourire et un regard qui reflétaient tellement d'immensité et tellement d'infini et tellement d'absolu et tellement de tout et de rien à la fois que j'ai senti quelque chose me chipoter à l'intérieur. J'ai regardé les deux mariées, j'ai souri moi aussi, elles m'ont fait un signe de la main, on a été aider le vieux avec la chaise roulante de la vieille, on a poliment dit au revoir et tout le monde est reparti.

C'est p'tet comme ça que j'ai compris que les deux grands qui nous regardaient de tout là-haut là-haut, ils souriaient aussi en voyant les souvenirs qu'on leur procurait, nous, là en bas tout en bas. Les morts restent pour veiller sur les vivants, et les vivants restent pour aider les morts à se sentir mieux. J'ai fait mon deuil pour entièrement me concentrer sur la vie des deux petits qui grandissaient au jour le jour, comme des gamins, à croire que c'était familial.

Et maintenant, quand je croise celle en blanc à la maternité ou celle en noir dans une rue, je leur souris, je leur dis merci, j'ai toujours un pincement au cœur mais je fais avec et je vis. Tout simplement.