Note : Pour être sûre que vous n'ayez pas oublié...je ne suis pas Lou. Oui, oui, elle va encore dire des conneries.

Les temps d'insouciance - o1 : un mec, un mois, ça passe, non ?

Le voyage en voiture, est, comme je l'avais prédit, un supplice.

Evidemment, comme je "sors" avec Ares, je suis dans la même voiture - ma voiture, je précise.

C'est un vieux Land Rover - un Defender, pour les connaisseurs - soit un vieux 4x4 bleu marine tout carré avec des banquettes en plastique à l'arrière, qui se lave au jet d'eau (je ne dirai pas au Kärcher, parce qu'après on va me traiter de Sarkozyste).

Mais comme je l'ai répété à mes parents toute ma vie, je n'ai pas besoin de conduire, j'ai besoin d'un chauffeur, donc c'est Ares qui se tape la conduite.

Après, vu mon humeur absolument joviale, Charlie a décidé de limiter la casse et de venir me supporter pendant deux heures, accompagné par Caro.

Caro est ma meilleure amie d'adolescence.

Elle a deux ans de plus que moi, et je la connais parce qu'on était dans le même cours de yoga.

On a tout de suite accroché - ce qui n'a pas du tout été le cas avec le yoga, et surtout la prof de yoga, que j'ai essayé d'étriper après deux heures de cours (et une position du lotus ratée alors qu'elle savait très bien que j'étais raide comme un piquet).

J'ai arrêté le yoga après une semaine, mais j'ai continué à voir Caro.

D'ailleurs, avec son mètre quatre-vingt pour 60 kgs après une grossesse, je me dis que j'aurais dû continuer le yoga.

Bref.

J'ai aussi été gratifiée du statut de marraine de son fils, Nathan, qui a maintenant un peu plus de deux ans (et qui est chez ses grands parents pour ces deux semaines, dieu merci).

Son mari, Nicolas, est dans la deuxième voiture. Avec Nico, c'est une longue histoire, donc je vais pas vous parler de lui tout de suite.

Ils voyagent tous les deux comme des malades, pour affaires, et jusqu'à maintenant, j'ai réussi à éviter de garder leur crapule de gosse.

Après avoir complètement fermé la maison, ainsi que verrouillé le portail, nous sommes partis.

Charlie a branché son ipod à la voiture, donc je n'aurais pas à souffrir du manque de bonne musique dans la cambrousse.

Je regarde une dernière fois le pré rempli de moutons, tentée d'aller serrer dans mes bras l'un d'entre eux, tellement je suis contente de ne plus jamais les revoir.

"Qu'est-ce qu'il y a ?" me demande Ares avec un petit sourire, sûrement surpris par mon air content (pour une fois que ça arrive).

Ca a pour effet de me remettre de mauvaise humeur.

Il peut pas la fermer ?

J'ai le droit d'être de bonne humeur de temps en temps sans qu'il ait besoin de l'annoncer à toute la planète (voiture).

Je ne prends même pas la peine de lui répondre oralement, et plisse les yeux pour lui lancer un regard mauvais.

Il me fixe encore quelques secondes, avant de reporter son regard sur la route avec un sourire en coin.

Il se fout encore de ma gueule.

Mais quel connard.

"Lou, tu pourras me filer les photos qu'a pris Ares ?" me demande Charlie de l'arrière de la voiture.

"Pas de problème," je réponds, tentant de garder un fond de bonne humeur dans ma voix.

Paris, me voici.

J'ai tellement hâte de retrouver un environnement non hostile à l'homme.

Pas besoin de prendre la voiture pour aller acheter un paquet de clopes ou aller boire un verre de Martini.

"Si tu veux, y a mon appareil photo dans le sac de Lou," propose Ares, toujours en conduisant.

"Bonne idée," s'exclame Charlie, et Arès pointe sa main "libre" vers mon sac à main.

J'en sors l'appareil photo, et je sens le mauvais plan.

D'abord, je ne veux pas savoir ce que j'ai pu faire ou dire pour qu'il mette des choses dans mon sac sans que je ne le sache ou voie.

Ca ressemble un peu trop à mon goût à un compte commun - dans l'idée du moins, parce que pas question de partager mon argent avec lui - et j'aime pas du tout ça.

Et je ne veux même pas entendre parler de ces vacances.

J'entends le bruit de l'appareil photo qui s'allume dès que Charlie le récupère.

Je retiens ma respiration, attendant qu'il commence à parler d'une anecdote quelconque.

"Oh, putain, celle-là, elle est gé-niale !" Rit-il, suivi de très près par Caro.

"Laquelle ?" Demande Ares en levant les yeux dans son retro central pour regarder les deux derrière.

"Lou devant le Hyper U avant-hier."

J'ai envie de commettre un meurtre.

Je crois que cette photo est la dernière que j'ai laissé prendre Ares, avant de lui confisquer son appareil photo.

xx

xxxxx

Quelques jours plus tôt...

Je dois rester calme, même si je déteste cet endroit.

Je déteste vraiment cet endroit.

Malheureusement, les "adultes responsables" que constituent mon groupe d'amis ont décidé qu'on ferait les courses par groupes de trois.

Déjà, à la base, on est huit.

C'est pas exactement un multiple de trois.

Mais je passe.

Les mêmes "adultes responsables" ont réussi à merder dans leurs courses, ce qui fait que Ares, Charlie et moi avons été forcés avant-hier d'aller refaire un stock de nourriture.

Ces adultes sont peut-être "responsables", mais ils sont aussi "complètement cons" et "désorganisés".

J'ai gardé cette pensée pour moi, parce que c'était la fin du séjour, et rien que de savoir ça m'égaillait légèrement.

Bref.

J'étais de corvée Hyper U, et c'était l'Hyper Angoisse.

Avez-vous déjà observé la population d'un Hyper U (je ne veux même pas parler de l'Hyper U en lui-même) ?

Même s'ils sont tous englobés dans la catégorie "beaufs", une analyse plus poussée peut les différencier très précisément.

Je ne vais pas vous énoncer mes 67 catégories et sous catégories, mais pour faire court, rien qu'être dans la même pièce qu'eux est difficilement supportable.

Y a ceux qui puent, les alcooliques, les femmes qui n'ont pas compris le principe de la contraception, les maris qui battent leurs femmes, les incultes qui pensent que le Pérou est en Asie du Sud Est, LA famille noire du coin, les racistes qui regardent bizarrement ladite famille, les familles fascistes militaires (ou flics) et j'en passe.

Et le truc absolument invivable dans cet endroit, est de trouver parmi toute cette population, LE rayon qu'on recherche.

Parce que n'est pas Hyper qui veut, et que quand Hyper U dit qu'il est Hyper, il ne déconne pas.

Pour moi qui suis habituée à ma petite épicerie du coin, à mon boucher, à Picard, à la limite, la vie chez U est dure pour moi.

Je suis donc Ares à la trace, faisant semblant d'être très intéressée par les rayons dans lesquels on passe, afin de ne pas être envoyée en mission - exempli gratia trouver du beurre demi-sel.

Surtout que j'ai déjà assez froid comme ça.

Il fait 28 degrés dehors, alors le petit short noir et les spartiates sont obligatoires, et dans le Hyper U, il fait Hyper Froid à cause de la clim à 14 degrés.

"On a bientôt fini ?" je maugrée alors qu'on y est depuis 20 minutes, et que le caddie à l'air assez rempli à mon goût.

"Il nous reste le poisson et les fruits et légumes," dit-il calmement en entrant dans la partie...fruits et légumes, justement.

Je soupire.

J'en ai marre.

"Vas choisir des carottes," propose Ares en levant les deux sourcils et haussant les épaules - pour montre que c'est juste une suggestion, histoire de ne pas m'énerver encore plus.

Je m'apprête en effet à protester, mais en même temps, c'est pas comme si j'avais quelque chose de mieux à faire.

J'y vais en traînant des pieds.

Et évidemment, les pèquenots ne font rien comme tout le monde.

A Paris, dans la petite épicerie ou chez le maraîcher, quand on cherche des carottes, on les trouve tout de suite.

Elle sont oranges, parfois avec leur queue verte, toutes jolies.

Là, évidemment, il y a trois milliards de putains de types de carottes.

Je lis brièvement les pancartes au-dessus, et tombe sur "produit local".

Je jette un regard sur les carottes.

Elles sont pleines de terre et ont une drôle de forme. En plus, il reste le vert, et à l'autre bout de la carotte, il y a une racine.

Mon regard dévie sur le bac d'à côté, et les carottes sont joliment oranges, sans terre, et ont la forme d'une carotte.

Je soupire.

J'en prends une dans chaque main, perplexe, avant de me retourner vers Ares qui est deux mètres plus loin en train d'étudier un ananas.

"Ares," je commence avec sarcasme et un sourire mauvais, avant de continuer un peu plus fort. "On prend les carottes pleines de terre et de racines des cul-terreux ou les carottes OGM toutes propres toutes belles ?"

La mâchoire d'Ares semble se décrocher alors que lesdits cul-terreux nous lancent un regard à la fois choqué et indigné.

Je ne peux m'empêcher d'être follement contente de moi.

Petit à petit, je vois la bouche de Ares se refermer, et lutter comme il peut pour ne pas sourire.

Il y a des moments où Ares est très supportable.

Comme maintenant.

Ses yeux débordent de malice, et pour une fois, c'est pas dirigé contre moi.

Il a l'air diabolique, surtout avec son sourire carnassier et ses yeux très verts, et j'ai envie de le manger tout cru.

Et je ne veux pas flamber ni quoique ce soit...mais ça a l'air pareil de son côté.

Bref.

Ares se racle la gorge avant de parler.

"Les carottes locales," dit-il avec diplomatie. "Elles seront bien meilleures."

Il me fait un clin d'oeil, auquel je réponds avec un grand sourire mauvais, avant de prendre un douzaine de carottes pleines de terre.

Il est tout simplement hors de question que je m'occupe de la préparation de ces carottes.

Oui oui, je sais, je suis sensée est bobo, qui aime les produits des petits agriculteurs, et faire les marchés et foires, mais maintenant que je suis entrée en contact avec lesdits agriculteurs, je ne peux plus.

Au moins, les gens qui ont créé les OGM, ils avaient un minimum de savoir scientifique.

Après l'épisode des carottes, je suis retombée dans mon stade d'ennui et d'irritation extrême, avec la seule envie de me tirer de là.

Ares a eu beau essayer de me distraire pendant la queue à la caisse - d'abord en pointant son index à répétition dans mes côtes, et ensuite en me mordillant l'oreille - j'ai saturé.

Je suis partie les attendre dehors avec un "Putain Ares, tu m'emmerdes" pas vraiment justifié parce que vraiment, j'aime bien qu'il me mordille l'oreille (sauf qu'une vieille au teint rougeaud nous regardait fixement, avec l'air d'aimer ça), auquel Ares a juste levé les yeux au ciel et souri en coin.

Je viens d'allumer ma deuxième cigarette quand Charlie et Ares sortent avec un caddie plein de sacs.

Ares passe le caddie à Chalie, et allume le Reflex numérique suspendu autour de son cou (c'est une horreur, il l'amène absolument partout).

Je sais très bien qu'il va prendre une photo de moi en train de faire la gueule avec ma clope, alors je lui facilite la tâche.

Je lui lance le regard le plus mauvais que j'arrive à faire - ce qui n'ai pas difficile vu ma bonne humeur - ma main gauche avec la cigarette remontée près de mon visage, et ma main droite appuyée sur ma hanche. Je tapote impatiemment du pied droit.

Il prend la photo, avec un sourire véritablement content.

Je lève les yeux au ciel, avant de fumer ma clope en allant vers la voiture.

Ares rit avec Charlie alors qu'il lui montre la photo, et ils suivent vers la voiture.

C'est Ares qui finit ma cigarette.

Et ensuite, je menace de lui casser son reflex s'il s'en sert une autre fois pendant le séjour, et que oui, chéri, je sais qu'il vaut 2500 euros, et j'en ai rien à foutre.

Pour une fois, il sourit beaucoup moins.

xx

xxxxx

A l'arrière de la voiture, Caro et Charlie commentent les photos qui défilent, avec des rires, des "tss" ironiques, des "il est pas au top, là, Nico !", des "aww trop meugnon", "elles sont très belles, tes photos, Ares" (et j'en passe), et Ares ajoute quelque chose de temps en temps, quand il reconnaît de quelle photo ils parlent.

Je l'observe conduire, contemplant la meilleure façon de le plaquer.

Je cherche la date de ce fameux verre avec Charlie, et -

Un mois.

Ca fait un mois pile poil que je suis avec Ares.

Etrangement, c'est passé super vite.

Surtout qu'habituellement, je peine à rester trois semaines avec la même personne.

Un éclat de rire me sort de ma contemplation.

Et je préfère ça.

Ca me perturbe vraiment; j'ai pas encore réussi à le faire me détester.

Et je n'arrive pas non plus à le détester complètement.

J'ai de plus en plus hâte d'arriver à Paris.

Faut juste que je récupère les photos un peu compromettantes qu'a pris Are -

"T'as fais quoi des photos de nous ?" Je demande avec panique et discrétion à Ares.

Son visage se tourne sèchement vers moi, et rien qu'à ses yeux je crains le pire.

"Elles sont sur -"

Sans même écouter la fin de sa phrase, je me retourne vers Caro et Charlie.

"NON !" J'hurle, en tendant mon bras entre les deux sièges de devant, pour atteindre l'appareil.

Le réflexe automatique de Charlie est de plier ses bras pour protéger l'appareil de ma prise.

"Qu'est-ce qu'il y a ?" demande-t-il avec un ton vraiment curieux.

Ouf. Ca veut dire qu'il n'a rien vu de...personnel.

Parce qu'il faut le savoir...je suis maladivement pudique.

Bon, pas au lit, certes (car ça peut poser des problèmes), mais dans la vie de tous les jours, oui. Et jamais je ne me baladerais à poil chez moi. Surtout s'il y a un mec avec moi. Si une pote est là aussi, d'ailleurs.

Par contre, si j'ai un problème avec le visuel, parler crûment me pose absolument aucun problème. Charlie dit pour m'emmerder que "c'est que de la gueule". Ca se voit qu'il n'a jamais couché avec moi.

"Passe moi l'appareil," je dis sèchement entre mes dents, avec un regard qui dit bien 'je ne déconne pas'.

Ca a le mérite d'attirer leur attention.

C'était tellement prévisible que j'aurais dû m'en douter.

Et comme ils ne sont pas cons et que de deviner quel genre de photos je veux éviter qu'ils voient est assez évident, ils comprennent tout de suite.

Le sourire de Charlie se fait carnassier et il a l'air très content de lui.

"Hmm, et on peut savoir exactement ce que tu veux cacher ?" Demande-t-il avec une voix taquine et sarcastique.

"Charlie, passe-moi l'appareil !" Je répète sèchement, n'ayant pas du tout envie de rire.

Et comme Charlie doit prendre son pied à me faire chier, il fait mine de regarder l'écran de l'appareil.

Je maudit les réflexes numériques.

Ses mains, qu'il avait mis au-dessus de son épaule gauche pour éloigner l'appareil de moi, sont à nouveau sur ses genoux, avec l'écran bien visible pour ses yeux.

"Charlie !"J'hurle, hystérique. « Tu fais ça, je te jure... »

Il rigole, et Caro fait mine d'être ultra-intéressée par les photos, elle aussi.

Elle aussi, d'ailleurs, sourit d'oreille à oreille.

"Caro ! Charlie ! L'appareil bordel de merde !" J'hurle encore plus fort, me sentant complètement impuissante avec ma ceinture de sécurité et ma petite carrure et mes petits bras (enfin, proportionnels à ma taille gargantuesque de...1m56) qui m'empêchent de récupérer l'appareil photo.

Je suis tellement hystérique que Charlie me tend l'appareil.

"C'est bon," dit-il d'un ton blasé et déçu, "on te taquinait. On n'allait pas mater tes photos de cul avec Ares, déstresse. Cochonne."

A ma plus grande horreur, il sourit et me lance un regard faussement lubrique.

Comment voulait-il que je sois calme ?!

Il sait que je suis ultra-pudique, merde.

Ares a l'air d'en avoir rien à foutre.

Je comprends pas comment il peut trouver ça normal que des gens qu'il connaît à peine le voit à poil.

Remarque, c'est surtout lui qui a pris des photos, et des photos de moi.

...

Quel connard.

"C'est pas des photos de cul," je mens effrontément entre mes dents.

Je récupère l'appareil photo avec soulagement.

Et pour ma défense... je ne fais pas des photos comme ça souvent.

Même jamais. Je ne fais jamais ce genre de photos. Ce n'est pas du tout mon style, et j'ai horreur de ce genre de photos. Sans parler du fait que je suis la personne la plus pudique de la planète. Etre en maillot de bain, pas de problème - en sous vêtements c'est pareil, mais après... Jamais je ne me changerai avec quelqu'un dans la même pièce que moi, par exemple.

Les photos, c'était y a cinq jours, en rentrant d'un bar pourri je sais plus trop dans quel bled.

On s'est foutu une mine monumentale, et quand Ares a sorti son appareil photo pour immortaliser ma cuite, quand on est rentré à la maison, j'avais déjà enlevé ma robe.

Je vous rassure, il n'y a rien de hardcore – je suis toujours un minimum habillée dessus.

"C'était sympa ces petites vacances, non ?" Demande Charlie gaiement après un quart de seconde de silence. J'ai l'appareil d'Ares, que je pose au-dessus de mon sac.

"Très," dit Ares en regardant Charlie par le rétro central. "Le seul truc qui me déprime c'est que je recommence à bosser demain."

Ca me fait sourire.

J'ai encore 12 mois, 2 semaines de vacances.

"Ne m'en parle pas," soupire Caro. "En plus je dois aller chercher Nathan chez les parents de Nico."

Ca me fait sourire encore plus.

Caro n'est pas super ami-amie avec ses beaux-parents.

Peut-être parce qu'elle travaille chez HSBC France, à un poste à gros budget et gros emploi du temps, et qu'ils espéraient que Nicolas soient le pater familias qui fournisse tout à sa famille.

Dommage, parce que Nico bosse pour Caro.

Le monde est très bien fait, si vous voulez mon avis.

Hehe.

"J'aimerais tellement pas être vous," je leur dis simplement, avec un sourire paisible.

Je ne vois absolument pas ce qu'il y a de mal à se réjouir du malheur des autres.

Y a pas un vieux dicton qui dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres ?

Bah voilà.

J'aime mon propre bonheur.

xx

Quand on arrive Boulevard Saint Germain, j'ai envie de chanter ma joie.

Dans trois minutes, je suis sur le trottoir devant chez moi, avec mes valises et sans Ares.

"Conduis jusqu'à chez toi et je ramènerai ma voiture devant chez moi après," je lui dis.

C'est vrai que c'est un peu vache de le laisser me conduire en bas de chez moi, lui faire garer ma bagnole au parking et ensuite lui dire "ah, au fait, mon avion décolle demain aprèm ".

On a déjà déposé Charlie, et l'immeuble de Caro est à exactement trente-cinq secondes du mien. Heureusement, Ares vit aussi dans Saint Germain, parce que je vis très mal le fait de conduire dans Paris. J'ai un vélo, avec un petit panier devant, et je me déplace autant que possible avec. Sauf peut-être en hiver. Et c'est vrai que le taxi, c'est pas mal non plus. Enfin bref.

On arrive en bas de chez Ares - en bas d'un immeuble absolument canon. C'est exactement le type d'immeuble qu'un Américain (ou autre touriste) se visualise quand on parle de Saint Germain des Près. Le genre d'immeuble qui coûte un bras et une jambe, mais qui, dans l'esprit d'un touriste, est typiquement parisien, accessible à tout le monde (voire même un truc pas cher d'artiste façon Toulouse-Lautrec). Ares, Américain, je rappelle, vis exactement "l'expérience parisienne" dont tout Américain rêve. Alors que si vous voulez mon avis, la vraie vie parisienne, pour un étudiant, c'est plutôt une chambre de bonne au dernier étage, de 9 mètres carrés avec les chiottes sur le palier. Ou encore un appart à Bastille ou République. Mais je m'égare.

C'est maintenant ou jamais. Et je suis pas assez salope pour me barrer, éteindre mon téléphone et le bloquer sur Facebook sans donner d'explications. Surtout que, honnêtement, j'ai passé de bons moments avec lui.

Mais comme on dit, toute bonne chose a une fin.

Tiens...

Peut-être que je peux lui dire ça - où est-ce que ça fait trop froid et détaché ?

Putain.

Voilà pourquoi jamais, ô grand jamais, je n'entretiendrai de relation longue (à moins d'être sous Prozac - merci Eli Lilly - Valium et plein d'autres choses sympas). Si on me dit : "plaque untel sans faire de dégâts, où je te tue", je peux tout de suite répondre : "je préfère que tu me tires une balle à toute autre méthode". Si, si, je vous jure. Si je suis efficace pour sortir avec des mecs, ou pour les ramener chez moi le soir, ou même les allumer (parce que c'est tellement drôle), je suis la pire pour plaquer.

C'est dramatique.

Charlie aime bien souligner à chaque fois qu'avec le "nombre de mecs que tu te tapes, c'est étrange, quand même". Mais je l'ignore. Après tout, quitter l'appart d'un mec avant qu'il ne se lève, ou dire après une maigre semaine "écoute, le cul est ouf, mais ça va pas marcher", ce n'est pas pareil que de dire à un mec d'un mois qu'on se casse à l'autre bout de la Terre, et qu'il a été une sorte de bouche trou. Un bouche-trou fort agréable, certes, mais un bouche-trou quand même. Et en plus, Ares n'est pas con comme les autres mecs canons avec qui je sors. Lui, il a un minimum de matière grise, ce qui va rendre la rupture plus pénible.

Et encore, ce n'est qu'après un mois.

On ne peut pas vraiment dire, dans mon cas, qu'il s'agit d'une relation vraiment longue, mais pour moi, c'est un bon début. Et en plus, il est vrai que le problème d'une "vraie" relation longue, c'est bien la rupture. J'ai déjà eu une rupture de ce genre - et putain que ça fait mal.

Mais c'est de l'histoire ancienne, et je le vis bien, donc passons.

Ares se met en double file devant sa porte, et sors de la voiture. Tout de suite, je me retourne dans mon siège pour voir ce que Caro pense de la situation.

"J'y vais ?" Je lui demande, affolée malgré moi. "Je le plaque ?"

"A moins que tu veuilles commencer une relation à distance - ce que je te déconseille vu ton historique relationnel," me dit Caro avec sarcasme, "je propose que tu lui expliques la situation. Et je t'en prie, aies un minimum de tact. Pour une fois t'as pas sélectionné un con fini."

Ahem. Merci de l'information superflue.

"C'est parti," je soupire alors qu'Ares ouvre le coffre de mon 4x4.

Je lance un dernier regard complice et emmerdé à Caro avant de sortir de la voiture climatisée et d'être frappée par la chaleur étouffante d'un mois d'août à Paris. Et le bitume est méchamment brûlant.

Je fais semblant d'aider Ares à sortir sa valise du coffre - avec des grands gestes, parce qu'en vrai, j'ai tout juste assez de muscle pour porter mon sac à main - et pour bonne mesure, je referme le coffre de la voiture.

Je frotte mes mains pour virer la poussière du coffre qui s'est posée sur ma paume, et suis Ares jusqu'à sa porte cochère.

Ok.

Je sais comment je vais m'y prendre.

Il faut juste que j'arrive à réunir un air désolé et un ton désolé.

Allez Lou, tu as menti et manipulé les gens toute ta vie, tu peux le faire !

"T'en fais une tête," remarque Ares avant que je puisse dessiner un air désolé sur mon visage.

Et il ne me facilite pas la tâche, le bougre !

"Euh..." Je commence, et j'ai envie de ma frapper la tête contre un mur. Je suis certaine que Caro est en train de sa taper la plus grosse barre de rire de sa vie dans la voiture. "Tu sais, ce tour du monde dont je t'ai parlé ?"

"Ouais ?" demande Ares, en tapant le code d'entrée, sans avoir l'air trop préoccupé par mes états d'âme.

"Et bien... mon vol est demain après midi," je dis avec le ton le plus sincèrement désolé possible.

Je baisse les yeux, parce que je trouve que ça me donne un air embarrassé. Alors qu'en fait - j'ai juste peur qu'Ares me regarde droit dans les yeux, qu'il voie que NON, je n'ai pas l'air désolé, et qu'il le prenne mal (ce qui est en soi légitime, parce que je suis un peu en train de me foutre de sa gueule).

Ares se retourne, comme prévu, alors que le verrou de la porte cochère fait un "bzzzz" pour montrer qu'il peut ouvrir la porte. Mais Ares n'ouvre pas la porte. Je vois ses pieds pivoter pour me faire face.

"Merci de me prévenir à l'avance," dit-il avec un sourire dans la voix. Un peu de sarcasme, peut-être, mais rien de bien méchant.

Il sourit ? Surprise, je lève les yeux de ses pieds pour croiser son regard. Tant pis s'il voit que j'ai pas exactement l'air désolé et compatissant. Je vois à sa tête qu'effectivement, il n'a pas du tout l'air en colère. Certes, il ne sourit pas, mais il n'a pas l'air dramatiquement affecté par ce que je lui ai dit.

Je sais, ce que je vais dire va sembler absolument arrogant, mais : c'est tout ce que ça lui fait ? Je dis pas que je suis un être tellement divin que je brise des coeurs à mon passage, mais j'ai eu des réactions beaucoup plus dramatiques. Et son ego masculin n'est même pas blessé, rien ?

"Euh... de rien ?" Je propose, me sentant complètement désemparée. Et... vexée.

Oui. Je suis vexée. Même si je suis aussi soulagée. Peut-être que cette fois, pour la première fois, j'ai réussi à plaquer quelqu'un avec - est-ce que j'ose le dire ? - tact ? Je me fais une petite danse de victoire mentale, avant de me souvenir que je suis encore en pleine rupture.

Pfff. Ca prend du temps, en plus, ces merdes.

Ares lève les yeux au ciel et pousse même le vice jusqu'à sourire. Je suis ravie de réussir à avoir tellement de tact qu'il n'ait pas l'air détruit (ou simplement blessé) - mais de là à ce qu'il ait l'air même amusé et qu'il sourie... ça va finir par blesser mon ego.

"T"inquiète," dit-il en haussant une épaule. "Merci pour les vacances et passe une bonne année sabbatique, veinarde."

Je crois que ma mâchoire tombe sur le trottoir. Je rêve - où c'est lui qui est en train de finir de me plaquer ? De se débarrasser de moi le plus vite possible ?

Je veux bien qu'on me plaque - Dieu sait que ça m'est arrivé et que je l'ai mérité - mais qu'on me plaque alors que je voulais plaquer ?! Certes, ça me rend la tâche facile, et ça pourrait m'alléger la conscience si j'en avais une, mais... mon ego ?! Ce mec n'a-t-il aucun respect pour l'ego féminin ?

"M-merci," je dis de manière pas très articulée. Je me racle la gorge. "Et merci de le prendre aussi bien."

Ares me regarde, et accompagné d'un clin d'oeil et d'un sourire en coin, il sort la phrase qui m'achève :

"Pas de problème. Le cul était absolument génial, mais ça n'aurait pas marché entre nous."

Mon estomac se serre de désarroi. Il me ressort ma phrase - que j'utilise quand je plaque sans tact, de surcroît ! Comment ose-t-il après tous les efforts que j'ai fait ?! Mais qui est ce mec ?! Je ne peux pas dire après seulement un mois que je connais Ares - mais il n'est pas du tout comme ça.

À moins qu'il soit diaboliquement fort.

Tellement fort qu'il ait réussi à se foutre de ma gueule pendant un mois. J'en souris d'oreille à oreille. Il est fort. Il est fourbe. Ça me donne terriblement envie de lui arracher des fringues et de le molester.

Mais si je voulais bien qu'il me facilite la tâche en n'étant pas affecté par notre rupture - je ne voulais en aucun cas que ça se retourne contre moi, et qu'en plus, je passe pour une conne. S'il croit qu'il a gagné... il se met le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.

Il ne le sait peut-être pas encore... mais c'est moi le mec dans la relation. C'est moi qui décide. Qui dit où et quand. C'est moi qui plaque. C'est moi qui l'aie utilisé pour mes vacances. Et c'est MOI qui ai le pouvoir de séduction féminin.

Intérieurement, un sourire purement machiavélique se forme sur mon visage. Il faut changer de tactique ? Okay, c'est parti.

"En parlant cul..." je dis d'une voix soudainement plus suave, plus douce. Je m'avance vers lui, passe à côté de sa valise pour me retrouver collée à lui. "... Il y a quelque chose qu'on n'a pas fait..." Je me mords la lèvre inférieure d'une façon que je sais être sexy, et attrape son polo pour le tirer vers moi. Je sens ses muscles sous ma main, et j'en ai déjà des frissons. "Et je n'ai jamais eu l'occasion de le faire..."

"Ah ouais...?" demande Ares avec une voix qu'il veut sûrement être amusée et détachée, mais qui est en réalité un peu trop rauque et essoufflée pour être crédible.

Je crois que je n'ai même pas assez d'imagination pour commencer à deviner les idées qui s'enchaînent dans l'esprit d'Ares. Ses pupilles se dilatent et ses yeux déjà vert gazon s'assombrissent encore plus.

"Ah ouais..." J'acquiesce simplement dans un murmure que je veux être sensuel, tout contre sa bouche.

Je réalise, avec sa bouche près de la mienne, qu'il est effectivement en train de tomber dans le panneau - puisque son corps s'est incliné pour être plus proche de moi (parce que oui, je suis dramatiquement petite, alors que lui est plutôt très grand).

Ares ne quitte pas mon regard, et ne fait aucun effort pour réduire l'espace qui nous sépare. Sa chaleur corporelle m'irradie et son odeur m'envahit pendant que j'attends son prochain mouvement. Je vois vaguement son bras bouger derrière lui, et au nouveau "bzzz" de la porte cochère, je comprends qu'il a tapé le code. Sans bouger son corps, il pousse la lourde porte en verre et fer forgé pour l'ouvrir.

"Alors suis-moi, qu'on remédie à cet oubli tout de suite," dit-il dans un murmure rauque. Il se recule d'un pas, et le bras tendu, il me tient la porte d'entrée.

Je regarde vaguement vers ma voiture garée en double file avant de conclure que Caro a un cerveau et son permis de conduire.

À peine dans l'ascenseur, il m'installe avec impatience à moitié sur sa valise, à moitié contre un côté de la cabine, et vient m'arracher une bonne partie de mes fringues.

Qui est fourbe et génial, maintenant, hein ?

Dans chaque chose chiante et pénible - ici, une rupture - il faut y trouver des avantages, tout de même.

Voilà pourquoi, deux heures plus tard, avant de claquer la porte d'entrée de l'appart (dont je n'ai vu qu'une chambre et le hall d'entrée) d'Ares, quand il me demande ce que c'était, ce qu'on n'avait pas fait, je lui ai répondu avec un sourire diabolique et un clin d'oeil : "break-up sex".

TBC

break-up : rupture

Ce n'est pas la fin d'Ares. Prochain chapitre, il y a du monde de Finding Nemo. Prochain chapitre, il se passe des choses. Et peut-être que Lou commencera à vous paraître plus sympathique ;)

Merci pour toutes vos reviews !