Disclaimer : Le titre est à Indochine, la phrase de résumé aussi. J'ai définitivement abusé de leur dernier album.

Le métal en Lorraine.

Tous les matins c'est sa mère qui part en traînant les pieds, les cernes marquées, les traits tirés par la fatigue qui s'accumule. Aucun répit, jamais. Le jour, c'est l'usine, les machines qui tournent sans arrêt, le bruit, le contremaître – un sale planqué celui-là – et les jambes lourdes à force de rester debout. Le soir, c'est le souper, les bêtes, les enfants, la lessive, le ménage. La nuit c'est l'inquiétude, l'espoir, l'angoisse et l'envie que tout s'arrête là. Et encore essayer d'oublier ces deux places vides à table, et celle dans son lit froid.

Reflet de la peur dans les yeux de son frère. Dernière image qu'elle a de lui, la fin d'une vie imprimée sur son visage. Et le devoir, toujours.

Elle essaye d'aider sa mère, mais les jours sont trop courts et les économies trop brutales. Compter, toujours, combien elle peut se permettre de dépenser. Combien elle peut donner à ces gens, ces hommes, harassés, déjà morts peut-être, qui lui demandent un bout de pain. Et compter encore quand les autres, les ennemis, les traîtres, les salauds, viennent exiger un cheval ou le peu d'argent qu'il leur reste. Se serrer encore un peu plus la ceinture et essayer d'oublier les cris de ses frères et sœurs qui ont faim.

Et son père, qui meurt chaque jour un peu plus, dans la boue et le froid, la terreur et le manque. D'un foyer. D'un endroit chaud, accueillant. De sa famille, aussi. Si au moins il est encore vivant.

Elle regarde au loin, derrière l'horizon rougi par les tirs d'obus. La clameur ne lui parvient pas, et au front tout le monde est devenu sourd. Le silence plat de la campagne, cette guerre si lointaine qui a pris tous les hommes du village. A l'église, le dimanche, le manque est presque méprisant, du côté gauche.

La lettre a beaucoup intrigué les petits. L'une des places restera éternellement vide. Elle ne s'en rendra sans doute compte que quand les autres rentreront, brisés, mutilés. Vivants. Quand son père rentrera avec. Brin d'espoir auquel elle s'accroche. Elle n'a pas encore le droit de l'enterrer.

Elle se frotte la joue avec sa manche, reprend son râteau. Les semailles n'attendent pas.