Les rues de New York étaient à cette heure du matin un véritable bazar, sous une pluie diluvienne qui n'améliorait en rien la situation. Les conducteurs pressés zigzaguaient dangereusement pour se frayer un chemin dans la dense circulation. Une ribambelle de taxis jaunes défilait, klaxonnant à tout rompre dans le brouhaha déjà lourd de l'heure de pointe. Sur les trottoirs, une foule de gens voulant éviter cette guerre automobile coulait en une marche régulière le long des édifices en verre. À la sortie d'une bouche de métro sur la Fifth Avenue, un jeune homme se fondait dans le lot, marchant au rythme imposé, le visage à demi dissimulé par le col relevé de son imperméable noir.

Il quitta le rassemblement devant les escaliers de marbre de la Johnston Corp., important fournisseur en matière de téléphonie, et fut heureux de se retrouver enfin au sec. Dans l'ascenseur qui le menait au quatrième étage où se situait son bureau, les visages arboraient tous le même air exagérément sérieux des hommes d'affaires. Lorsque les portes métalliques s'ouvrirent, le jeune homme sortit avec le même air que les autres pour se rendre à son bureau.

Son collègue, Yannick, était déjà arrivé et s'évertuait à faire entendre raison à une personne au bout du fil. Il était matinal, pour faire changement, celui-là. Il le salua vaguement en posant son imperméable sur un crochet, puis prit place à son bureau pour prendre les messages sur sa boîte vocale, pendant que démarrait son ordinateur. Il entendit sa propre voix prononcer son nom, « William Gardner », puis une femme à la voix un peu robotisée lui annonçant qu'il avait « deux nouveaux messages ». Le premier venait de son patron, qui lui demandait un rapport pour la fin de la semaine. Le deuxième rectifiait qu'il voulait le rapport le lendemain avant cinq heures. William coupa le répondeur dès que le message fut terminé et déplaça sa chaise pour se planter devant l'ordinateur. Il débuta le rapport en question, duquel il ne détourna pas son attention pour plusieurs heures.

William était un homme élégant en soi, bien qu'un sourire de temps en temps l'aurait probablement rendu plus charismatique. Cheveux châtains au ras du crâne, yeux bleus perçants, des traits un peu carrés même s'il était un peu chétif, une tenue toujours seyante, une posture de militaire à la silhouette élancée. Il était peu porté sur les relations sociales, d'après ce qu'avait pu constater son collègue de bureau, pour sa part très loin d'être de désagréable compagnie. Par contre, son patron n'avait rien à redire contre William. Travailleur obsessif, il peaufinait tout jusqu'à la quasi perfection et restait souvent après les heures régulières de bureau sous le faux prétexte d'éviter les heures d'achalandage de la circulation.

Yannick, quant à lui, était un homme plutôt charmeur, assez décontracté, avec beaucoup d'entregent. Ses cheveux noirs étaient toujours en un désordre à la mode, ses yeux d'un brun sombre accentués par une forte arcade sourcilière et son sourire toujours au rendez-vous. Il avait une carrure un peu plus forte que Yannick et quelques piercings à l'oreille. Son look branché et son humour faisaient sa popularité auprès des nombreuses femmes du bureau.

La journée passa vite, tant William était absorbé par le rapport qu'il espérait finir pour le lendemain matin. Comme souvent, il avait dîné sur un coin de son bureau pendant qu'il avançait un peu son travail. Durant l'après-midi, il avait cependant été un peu retardé par les appels téléphoniques plus fréquents que d'ordinaire, si bien que, lorsque les aiguilles affichèrent cinq heures et que les employés commencèrent à évacuer le bâtiment pour retourner à leur petite vie tranquille, William décida de rester au bureau un peu plus tard pour terminer son document, pendant que les chiffres étaient encore frais à sa mémoire.

Ce n'est que vers six heures moins le quart qu'il remarqua la présence inhabituelle de Yannick, resté devant son ordinateur de l'autre côté de la pièce. Intrigué, il pivota sur sa chaise et le regarda franchement, les sourcils froncés.

« Toujours là? Ce n'est pas dans tes habitudes, les heures supplémentaires… »

« Ah… Je sais bien. Un ami doit m'apporter une livraison ce soir. J'en ai absolument besoin pour demain, alors… je n'ai pas trop le choix de l'attendre. Il a dû rester coincé dans un de ces foutus embouteillages. Au moins, grâce à lui, moi, je les éviterai! »

« Ouais… »

La réponse ayant amplement suffit à satisfaire sa mince curiosité, il se replongea dans son travail. Yannick, pour qui la discussion était un passe-temps beaucoup plus intéressant que le travail assidu, saisit cependant cette rare opportunité pour engager la conversation avec son collègue taciturne.

« Tu comptes rester tard? »

« Le temps de clore ce dossier. »

« Ça n'a aucun sens, tu restes ici tous les soirs… »

« Ça me regarde », conclut William sur un ton qui ne laissait place à aucune argumentation. Le silence ne dura pourtant pas bien longtemps, Yannick revenant aussitôt à la charge avec son sourire habituel.

« Bon, en attendant, je me prendrais bien un café pour patienter. Je t'en apporte un? »

William hésita un instant. Ce n'était pas dans ses habitudes d'accepter qu'on fasse quelque chose pour lui, mais le goût amer du café et le regain d'énergie qui l'accompagnerait le tentaient définitivement.

« Ce n'est pas de refus. Je commence à fatiguer. »

« O.K., je reviens alors… »

Yannick sortit du petit local où ils travaillaient côte à côte. Ils avaient rarement à travailler ensemble car leurs postes étaient indépendants, mais se considéraient tout de même chanceux d'avoir hérité d'un des seuls locaux non surpeuplés de l'étage. William était analyste financier, alors que Yannick était le principal conseiller aux comptes à payer. Ils avaient à peu de choses près la même formation et jouaient tous deux avec les chiffres, mais traitaient des dossiers totalement différents. Tous deux avaient quelques employés à charge, pour les aider à la comptabilité, mais n'étaient pas tout à fait considérés comme étant leurs patrons dans les faits.

William eut à peine le temps de concentrer de nouveau son attention sur les colonnes de chiffres que la voix de Yannick interrompit à nouveau le cours de ses pensées.

« Ouille, chaud devant… »

« Merci, » marmonna William lorsque le gobelet de café fut déposé sur le coin de son bureau. Il pesta intérieurement de ne pas pouvoir mieux se concentrer pour terminer son rapport dans les temps. Apparemment, il ne se débarrasserait de Yannick que lorsque celui-ci aurait en main la cargaison qu'il attendait. Acceptant la fatalité, il décida de prendre une rare pause-café et détourna le regard de l'écran plat. D'ailleurs, les yeux commençaient à lui piquer et sa vision s'embrouillait légèrement. Il prit une gorgée du liquide brûlant et leva les yeux vers Yannick, sentant son regard posé sur lui.

« Pourquoi tu me regardes comme ça? »

« Tu es un véritable mystère, William. Y'a pas à dire. J'ai beau me creuser les méninges, je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu te donnes corps et âme à cette compagnie. Ce n'est pas comme si on avait la moindre gratitude pour les efforts supplémentaires fournis… »

« Y'a quand même la paie à considérer. »

« Oui, mais… c'est donc ta seule motivation? »

« Bien sûr que non… J'ai l'air radin? »

« C'est toi qui l'as dit… »

William ne répondit pas. Cette conversation tournait en rond et cela l'enrageait. Il sentait que toutes ces questions ne servaient à Yannick qu'à passer le temps devenu trop long en attendant son ami. Il prit une nouvelle gorgée de café et fit mine de retourner à son fichier, se doutant bien tout de même que l'autre ne s'arrêterait pas si facilement.

« Mais sans blague… il doit bien y avoir quelque chose que tu essaies de cacher, non? C'est impossible d'être aussi refermé sans raison. »

« J'ai mes raisons et tu n'as justement pas à les connaître. »

« On travaille ensemble depuis quoi… trois ans? »

« On travaille dans le même bureau, oui, mais je ne vois pas d'où vient le 'ensemble'. On s'adresse à peine la parole. »

« On ne peut quand même pas dire que c'est de ma faute… »

William ne répondit rien, bouillonnant de rage à l'intérieur. Il avait envie que cette conversation se termine. Comme pour réaliser ses vœux, la sonnerie de téléphone de Yannick retentit. Celui-ci se précipita dessus avec l'espoir que ce soit celui qu'il attendait. Son ton ravi ne laissa aucun doute.

« Enfin! Tu as pris ton temps, dis-donc… Oui, bien sûr, je comprends… Attends, je viens t'ouvrir. »

Il raccrocha et sortit du bureau en sifflotant. William se demanda s'il valait mieux partir en vitesse avant qu'il ne revienne, ou attendre qu'il soit parti pour pouvoir terminer son travail. Il opta pour la seconde option, déterminé à finir son boulot avant de quitter, ainsi il pourrait se concentrer sur autre chose le lendemain. De toute façon, il n'avait rien prévu ce soir-là. Il fit un effort de concentration pendant qu'il était seul, mais bientôt des voix se firent entendre dans le couloir et Yannick pénétra dans le bureau, en compagnie de son ami.

Le cœur de William ne fit qu'un tour. Il reconnaissait la voix qui répondait à celle de Yannick. Pour confirmer ses suppositions, il tourna subtilement la tête pour jeter un regard discret à l'homme qui se tenait derrière lui. Très grand, le crâne rasé, le teint foncé, des yeux chocolat… C'était bien lui. Khaled. En reportant ses yeux sur l'écran de son ordinateur, William ne put s'empêcher de se remémorer leur rencontre dans un bar gay près de chez lui et la nuit sans suite qu'ils avaient passée ensemble.

Comme le sort s'acharnait toujours sur lui, William entendit Yannick expliquer :

« Mon collègue de travail, William. Un vrai 'workaholic, si tu vois ce que je veux dire. »

« D'ailleurs, on ne s'est pas déjà rencontré? »

Sans même se retourner, William répondit du tac au tac : « …Je ne pense pas, non ».

« J'en suis sûr… Je n'ai connu qu'un seul William dans ma vie et… enfin, il était très dur à oublier. »

Résigné, William poussa un long soupir et se retourna enfin. Les yeux de Khaled pétillèrent en le dévorant des yeux, sans aucune vergogne.

« Désolé… Oui, je me souviens maintenant. »

« Je me croyais plus mémorable que ça… Il faudra que je travaille là-dessus. On pourrait aller boire un verre, si tu veux, et puis… »

« Non merci… »

Le teint rouge, William jeta un regard à Yannick, qui semblait surpris, même s'il ne disait rien. Pour une fois, William regrettait les paroles incessantes de son collègue, plus rassurantes que ce silence prolongé. Après quelques secondes de malaise, Khaled s'éloigna de William, résigné. « Dommage… Une prochaine fois, peut-être. Yan, est-ce que tu as tout ce qu'il te faut? »

« Heu… oui, oui. Merci. »

« Pas de quoi. On se rappelle pour ce week-end, ok? »

« Parfait. Ne fais pas trop de bêtises d'ici là. »

« Ne compte pas sur moi. »

« Je le sais bien. Allez, à bientôt Khaled! »

« Bye! »

Avec un dernier regard vers William en guise d'au revoir, le dit Khaled sortit du bureau et disparut dans le couloir. Devant le mutisme inhabituel de Yannick, William commença à se dire qu'il aurait mieux fait de rentrer chez lui en même temps que tout le monde. Il s'était toujours promis que personne dans ce bureau ne connaîtrait le moindre détail de sa vie personnelle, encore moins de ses pratiques sexuelles. Et maintenant, la plus grande gueule de l'immeuble savait qu'il avait eu une aventure d'un soir avec son ami de longue date, ouvertement homosexuel.

William n'avait qu'une seule envie : se frapper le crâne à répétition contre l'écran de son ordinateur. Mais il n'osait même plus bouger d'un centimètre. Que se passerait-il si Yannick était homophobe? Non seulement il deviendrait insupportable de travailler dans le même bureau, mais en plus l'autre risquait de tout faire pour que la nouvelle se répande.

Il sursauta vivement lorsque la voix de Yannick brisa enfin le lourd silence.

« Alors c'était ça, ton grand secret? »

« Apparemment. »

« Je comprends mieux maintenant. »

William ne répondit pas, se contentant d'attendre d'en savoir plus sur la réaction de son collègue. Il ne voulait pas faire un faux pas en supposant trop hâtivement que celui-ci digérait mal la nouvelle. Après tout, Khaled était son ami. Si l'homosexualité lui avait posé le moindre problème, il n'aurait certainement pas gardé contact avec lui. Rassuré à cette idée, William osa se lever pour aller se poster face à Yannick, les paumes contre la surface de son bureau.

« Écoute… J'ai besoin de ce job et je n'ai pas envie que l'ambiance soit pourrie sur mon lieu de travail. Je peux compter sur ta discrétion? »

« Le silence, ça s'achète… »

« Va te faire foutre. »

Devant l'air furieux de William, Yannick se mit à rire franchement, à demi renversé sur son fauteuil pivotant.

« Allez, relaxe, William. Je plaisantais. Désolé si c'était de mauvais goût. »

« Définitivement, » soupira Yannick, levant les yeux au ciel devant l'humour tout à fait stupide de son vis-à-vis. Exaspéré, il retourna s'asseoir à son propre bureau, commençant à envisager sérieusement d'abandonner le rapport jusqu'au lendemain matin. Il n'avait plus la moindre concentration. Il sauvegarda ses documents, vérifia une dernière fois ses courriels, puis s'apprêta à fermer l'ordinateur. La voix de Yannick à côté de lui le fit tressaillir de nouveau.

« Tu sais, William… Je n'en ai peut-être pas l'air, mais moi aussi, je suis capable de garder un secret… »

Ne lui laissant pas le temps de répondre à son étrange remarque, Yannick sortit du bureau. Il avait déjà fermé son ordinateur et remis son veston, et il portait sous le bras la boîte livrée par son ami.

William fronça les sourcils en réfléchissant à cette dernière déclaration. Après avoir envisagé plusieurs possibilités, il conclut que ça ne voulait sans doute dire qu'une chose : son secret était en sécurité. Enfin, il fallait espérer.

Il revêtit son imperméable noir et sortit à son tour du bureau, abaissant au passage les interrupteurs imputés aux néons de son étage, où plus une âme ne restait. C'était une habitude trop bien ancrée pour être oubliée malgré ses préoccupations.

Comme tous les matins, William se laissa porter par la vague des marcheurs pressés d'arriver au bureau. Au-dessus de la ville, un soleil éclatant brillait déjà dans un ciel azur, où seuls quelques nuages blancs étaient restés pour témoigner de la pluie torrentielle de la veille. Dans son complet-veston gris, William clignait des yeux pour tenter de se réveiller un peu, la chaleur du métro et sa courte nuit n'ayant pas fait bon ménage.

En automate, il franchit les portes tournantes du bâtiment, monta les quatre étages en ascenseur et prit place à son bureau pour prendre ses messages vocaux et allumer son ordinateur. Une routine qu'il respectait depuis déjà quelques années. Il fut soulagé de voir que Yannick, même si le veston accroché au mur témoignait qu'il était déjà arrivé, n'était pas dans le local.

Il se concentra aussitôt sur le dossier qu'il avait dû interrompre la veille. Malgré un certain ralentissement des neurones causé par son état de fatigue avancé, il put travailler près d'une demi-heure sans interruption. Un café posé sur le coin de son bureau lui fit lever des yeux interrogateurs vers Yannick, qui lui sourit en retour.

« On ne t'a jamais offert un café? »

« Pourquoi tu m'apportes ça? »

« Ne sois pas sur la défensive, j'avais de la monnaie sur moi et une bonne action à accomplir. Et puis, vu ton air ce matin, je pense que tu en avais vraiment besoin… »

« Merci… »

« Ce n'était pas tout à fait un compliment. »

« Pour le café. »

« C'est rien… »

Prenant place à son bureau, un petit sourire narquois sur les lèvres, Yannick se tut et se mit au travail. Tout de même intrigué par le comportement de son collègue, William n'en but pas moins son café avec gratitude. Déjà, son cerveau reprenait vie et il avait confiance de terminer son travail avant l'heure exigée.

À la pause-déjeuner, William lança l'impression de son fichier enfin terminé et sortit chercher un sandwich au petit restaurant d'à-côté. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais considérant l'insomnie qui l'avait saisi la nuit passée, il avait opté pour quelques minutes de plus sous la couette, aux dépends de la préparation de son repas du midi. Sur le trottoir, beaucoup moins achalandé que le matin, il retira son veston et mit ses mains dans ses poches, ne pouvant résister à l'envie de siffler une mélodie joyeuse entendue à la radio en avant-midi. Le soleil brillait haut dans le ciel et il faisait une chaleur agréable qui lui donna envie de passer son heure de dîner sur la terrasse plutôt que de se cloîtrer de nouveau dans son bureau. Devant un panini au poulet cajun et un grand verre d'eau, il se força à arrêter un moment de réfléchir aux événements de la veille.

Quand William retourna vers son bureau, un peu avant une heure, il entendit du couloir des bribes de conversation et se fit silencieux pour se faufiler jusqu'à son ordinateur sans trop se faire remarquer. Assise sur un coin du bureau de Yannick, une blonde s'évertuait à le convaincre de l'accompagner a que quelques uns de leurs collègues avaient organisé ce soir-là. William ne porta pas trop attention, se concentrant plutôt sur l'immense pile de papiers qui l'attendait sur la surface de son bureau. Avec le rapport qu'il avait dû produire en quatrième vitesse, le reste de ses tâches avait pris du retard. Lorsque Yannick sortit sa dernière excuse à la jolie demoiselle, William ne put cependant pas s'empêcher d'entendre chaque mot.

« Je suis désolé. C'est la fin du mois et je suis débordé, je crois bien que je vais devoir faire quelques heures supplémentaires ce soir. Vous vous amuserez sans moi. »

William n'en crut pas ses oreilles. Fin de mois ou pas, Yannick n'avait jamais consacré la moindre heure supplémentaire à ses journées de travail. Il y avait quelque chose de louche sous cette histoire. Soit il était très distrait ces derniers temps, soit il voulait seulement remettre la conversation qu'ils avaient eue la veille. Ou même un peu des deux. Et sans savoir pourquoi, William angoissait déjà à l'idée d'aborder de nouveau le sujet. S'il avait appris à accepter ses préférences sexuelles depuis longtemps, il était toujours et plus que jamais incapable d'en discuter ouvertement avec quiconque.

Nerveux, William se força à oublier la présence des deux autres et se concentra sur les quatre heures de travail qui le séparaient encore du moment fatidique. Moment qui vint trop vite, d'ailleurs. À cinq heures moins huit, William regarda sa montre pour la quinzième fois en moins d'une demi-heure. Son travail n'avait pratiquement pas avancé. Sa concentration étant réduite au minimum, il se demanda s'il ne valait pas mieux prendre la soirée pour lui. Un repos bien mérité après la nuit qu'il avait passée. Mais s'il partait maintenant, il en subirait les conséquences le lendemain. Son supérieur ne se gênerait pas pour lui faire remarquer tout ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire. À contre-cœur, il décida de rester encore quelque temps, histoire de terminer un minimum de travail. Au moins, Yannick était sorti du bureau et ne reviendrait peut-être pas avant quelque temps, lui laissant assez de calme pour se concentrer un peu.

Après quelques minutes de travail, ayant finalement réussi à vider son esprit pour centraliser ses pensées sur les colonnes de chiffres qui défilaient à l'écran, il n'entendit pas son collègue entrer et refermer la porte derrière lui. Celui-ci resta prostré derrière lui quelques secondes, rassemblant son courage, puis se pencha au-dessus de l'épaule du châtain. Sursautant, William tourna la tête vers le visage de Yannick qui en profita pour coller ses lèvres aux siennes avec une curieuse tendresse. D'abord tombé sous le charme de ce baiser spontané, William se rappela à l'ordre et tenta de repousser Yannick, qui raffermit son baiser en passant une main derrière sa nuque et l'empêcha de tourner la tête d'une main sur sa mâchoire.

Au contact de ses doigts sur la peau de son cou, William se raidit, puis s'abandonna au baiser, sa langue allant à la rencontre de celle qui la cherchait. Il lui semblait qu'on ne l'avait pas touché depuis une éternité. En effet, une quinzaine de mois d'abstinence le rendaient vulnérable au toucher de son collègue, qui se rendit rapidement compte que William cambrait le dos comme pour en demander plus. Yannick libéra alors ses lèvres rosées pour plonger dans son cou et couvrir sa peau de baisers, pendant que ses mains déboutonnaient la chemise blanche de l'homme qui s'offrait à lui. William en avait la chair de poule. Ayant retrouvé l'usage de sa langue, il commença à protester avec le peu de conviction qui lui restait.

« Yannick… arrête. Qu'est-ce… qu'est-ce que tu fais? »

« J'ai envie de toi… »

Les mots chuchotés à son oreille le firent frissonner. Le ton était sincère et chargé de désir. Une petite voix dans sa tête lui criait de le repousser, mais les poils hérissés sur sa nuque et les papillons dans son ventre eurent raison de lui. Son débat intérieur terminé, il constata que sa chemise avait été complètement déboutonnée et que Yannick la lui retirait avidement. Malgré l'air climatisé qui lui caressait le torse, il sentit une forte chaleur lui monter au visage. Les doigts de Yannick glissèrent sur son ventre, passèrent son nombril et ralentirent pour effleurer son entrejambe. Une bosse gênante pointait déjà et n'était pas insensible à la légère pression que Yannick exerçait avec sa paume. Il commençait à perdre ses esprits, incapable de raisonner ou de faire quoi que ce soit d'autre que de s'abandonner aux instincts que Yannick éveillait en lui. Il n'avait pas ressenti tout cela depuis trop longtemps.

William se leva subitement de sa chaise, se tournant pour faire face à Yannick. En plongeant son regard dans celui de son collègue, il fut pris d'une drôle de sensation. Il ne pouvait supporter l'idée de baiser avec un homme qu'il croiserait tous les jours pendant longtemps. Retrouvant enfin sa raison, il plaqua ses deux mains contre le torse de Yannick pour l'empêcher de l'embrasser à nouveau et secoua vivement la tête.

« On… on ne peut pas… il vaudrait mieux arrêter. »

« Hm? Pourquoi? Il n'y a plus personne, j'ai vérifié… »

« Je ne veux pas. »

« Allez, tu en as envie. Ton corps ne ment pas, lui. »

Yannick avait l'air amusé. Un haussement de sourcils en regardant l'entrejambe de William appuya ses propos. Celui-ci se sentit rougir à nouveau et ferma les yeux.

« Comment est-ce qu'on pourra continuer à travailler ensemble après ça? »

« Tu l'as dit toi-même hier, on ne travaille pas 'ensemble' à proprement dit. »

« Ça ne fait aucune différence. On travaille dans le même bureau. Je n'en ai pas envie. Il y aura un malaise, tous les jours, ça va nous pourrir la vie. »

Résolu, Yannick recula de quelques pas pour abaisser l'interrupteur près de la porte. Dans la pénombre, il poussa doucement son collègue contre le bureau, le forçant à s'asseoir sur la surface de bois plaqué. S'immisçant entre ses cuisses, il se plaqua contre lui pour lui voler un baiser ferme puis, voyant qu'il ne résistait plus, l'embrassa plus langoureusement. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Yannick appuya son front contre celui de William, échappant un faible soupir. Dans l'obscurité envahissante, William pouvait à peine distinguer les traits de son visage.

« Si tu ne veux pas coucher avec moi, alors imagine que je suis quelqu'un d'autre. Qui tu voudras. Ça m'est égal. J'ai envie de t'avoir depuis trop longtemps pour te refuser ça. Mais s'il te plaît, ne me repousse pas. Pas maintenant… »

Face à cette déclaration, William se trouva la bouche entrouverte, sans aucun mot prêt à en sortir. Que pouvait-on répondre à cela? Il ferma les yeux en comprenant que Yannick, sans jamais le laisser paraître, éprouvait du désir pour lui depuis longtemps. Sous le choc, il ne put répondre que par un simple baiser. Ses jambes se serrèrent autour des hanches de son amant qui étouffa un grognement de plaisir. À travers le tissu rêche de leurs pantalons, leurs sexes s'étaient frôlés. L'excitation de Yannick était maintenant plus qu'évidente.

Enfin décidé à se laisser aller, William chercha dans le noir le col de la chemise de Yannick, qu'il entreprit de lui retirer sans rompre leur baiser. Il caressa longuement la peau de son torse et de son dos, appréciant le grain de sa peau et le relief de ses muscles. Il lui était difficile d'imaginer qu'il s'agissait d'un autre homme maintenant. Mais savoir que Yannick était attiré par lui depuis longtemps enivrait ses sens. Dire qu'il ne s'était douté de rien, tout ce temps. Ravalant difficilement sa salive, il déboutonna le pantalon de Yannick et le laissa glisser jusqu'à ses pieds, ainsi que son caleçon.

Complètement nu dans la pénombre, Yannick tira William par la cravate pour l'obliger à se lever. Il défit nerveusement la boucle de sa ceinture et entreprit de le dévêtir, puis se colla contre lui pour l'embrasser langoureusement. William se sentit défaillir en sentant le corps brûlant contre sa peau. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas éprouvé ces sensations… D'une légère pression sur ses hanches, Yannick l'incita à se retourner et il s'exécuta docilement, plaquant son dos contre celui de son amant. Avec une pointe d'amertume, il soupira en rejetant sa tête en arrière, contre l'épaule de Yannick.

« Attends. Je suis séropositif. »

Il y eut un instant de silence pendant lequel William crut que leur petite aventure se terminerait là. Ce ne serait pas la première fois qu'il se heurtait à un mur en laissant enfin sortir ces mots de sa bouche. Ces mots maudits. Un frisson lui chatouilla la nuque lorsque Yannick murmura contre son oreille :

« Ce n'est rien. J'ai ce qu'il faut. »

William appuya les paumes contre la surface de son bureau, la tête baissée, en entendant Yannick farfouiller dans les poches de son pantalon, abandonné sur le linoléum. Une vague d'émotions variées l'envahissaient petit à petit et il fit de son mieux pour les empêcher de prendre le dessus. Les mains chaudes qui se posèrent sur ses hanches et les baisers humides dans son cou suffirent à ranimer son désir. Il cambra doucement le dos, avide de sensations fortes, et la peau de ses fesses rencontra le sexe érigé de Yannick, qui ne se fit pas prier pour le pénétrer. William serra les dents en attendant que passe la douleur. Cela faisait si longtemps… Il échappa un gémissement de plaisir lorsque le sexe de Yannick trouva son point le plus sensible et que deux mains enserrèrent son érection. Il atteint l'orgasme un peu avant son amant, répandant sa semence sur la surface de son bureau.

Il jeta un rapide regard circulaire pour s'assurer qu'aucun document important n'avait été gâché. Rassuré, il se laissa finalement aller contre son amant, appréciant à nouveau la chaleur de sa peau et la douceur de son étreinte. Il ne s'était pas senti aussi détendu depuis longtemps. Ils restèrent immobiles un moment, puis il se détacha de Yannick pour commencer à se rhabiller. Celui-ci le suivit des yeux un moment, puis se résolut à faire de même. Ils avaient enfilé leurs pantalons et remis leurs souliers lorsque Yannick osa enfin briser le silence.

« William… »

« Hm. »

« Merci. »

Des lèvres se posèrent tendrement sur celles de William, qui se sentit fondre. Il ne put s'empêcher de sourire en plongeant son regard dans celui de Yannick. Ils finirent de se vêtir en silence et quittèrent l'édifice complètement désert, échangeant un sourire gêné avant de se séparer devant l'imposant bâtiment.

Le matin suivant, William suivit comme d'habitude la foule de travailleurs qui se pressaient sur les trottoirs, coulant des bouches de métro ou des taxis jaunes qui obstruaient la circulation. Il se sentait étrangement détendu, au milieu des gens pressés qui se heurtaient les uns aux autres dans un brouhaha incompréhensible. Il finit par atteindre les marches de marbre de la Johnson's Corporation, sur la Fifth Avenue, et s'engouffra dans l'ascenseur au milieu des hommes d'affaire exagérément sérieux qu'il croisait tous les jours à la même heure. Son estomac se serra lorsqu'il franchit la porte de son local, mais Yannick n'était pas là et il put se mettre au travail en s'efforçant, sans grand succès, de ne pas songer à ce qui s'était passé sur ce bureau le soir précédent.

Une tasse de café posée sur le coin de sa table de travail lui fit lever brusquement les yeux. Ils échangèrent un regard et le temps sembla se suspendre un instant. Un sourire étira finalement les lèvres de William, qui prit une gorgée de café, appréciant la chaleur qui l'envahissait agréablement. Yannick sourit à son tour en s'installant derrière son ordinateur et ils se mirent tous les deux au travail.

La matinée n'était pas très avancée lorsqu'une rousse en tailleur noir entra dans le bureau pour parler avec Yannick, battant l'air de ses longs cils noirs pour tenter de le convaincre d'aller dîner avec elle après le travail. William ne put réprimer un sourire en écoutant Yannick décliner l'invitation. La fin du mois, trop de travail, il allait devoir faire des heures supplémentaires pour compenser. Lorsqu'elle sortit du bureau, il tourna la tête et croisa le regard séduisant de Yannick posé sur lui. Il sentit le rouge lui monter aux joues et tenta de dissimuler son sourire amusé en aspirant une nouvelle gorgée de café.

La vie continuait. Dans la rue qui sillonnait plusieurs étages plus bas, entre les tours à bureau et les boutiques, rien n'avait changé.

Pourtant, pour William, la vie avait soudain un goût sucré auquel il n'aurait pas de mal à s'habituer.