Disclaimer : Le petit côté néofantastique (pour ne pas dire réaliste magique) peut être revendiqué par un certain Julio Cortázar (dont je vous recommande la petite nouvelle "La casa tomada" qui doit se traduire approximativement par "La maison occupée"), le reste (c'est-à-dire le néant absolu de logique, le chat, le barman et le motard) est à moi.


Nowhere to go

Comme au cinéma, écran noir et bruit de massacre à grande échelle. Avec la voix off qui vient juste après faire le premier commentaire, quelque chose d'humoristique ou de bien glauque en général.

Il lève le nez de son verre, fait se croiser ses pupilles et la vitre. Il fait la moue. Panne d'électricité dans tout le quartier, visiblement. Il repose l'éponge dans l'eau en soupirant, dehors déjà des bruits de précipitation vers l'endroit du crash. Sauf que c'est étrangement silencieux.

Il s'éloigne de son bar les mains dans les poches de son tablier, grimace quand ses pieds protestent, ce job aura sa peau. Il pousse la porte, gling-gling habituel, c'est insupportable de savoir exactement tout ce que les objets vont vous dire quand vous les manipulerez. Ici le bête panneau de bois semble avoir un avis bien précis sur le sens de sa vie. Pauvre con.

Dehors, l'air est légèrement plus frais, ça fait presque du bien. L'orage que le monde attend depuis deux semaines se décide toujours à pointer du nez, ses instincts primaires lui signalent que d'ici une demi-heure au plus il pleuvra. Entre-temps la tension sera palpable.

Dehors, toute la ville est plongée dans le noir, on voit déjà quelques lueurs vacillantes aux fenêtres, bougies sorties de l'armoire et dépoussiérées pour l'occasion. Les enfants sont ravis, les parents râlent, la lessive qui se terminait enfin, le match à la télé, le frigo qui va se réchauffer.

Sa lueur qui vacille à lui, c'est celle du briquet, et puis celle de la cigarette allumée. Nicotine et sourire ironique pour ce monde de fous qui part en couille dès qu'il y a une panne d'électricité. Il s'appuie au mur, tape sa cendre à côté de sa chaussure, des années de pratiques pour réussir à viser même dans le noir.

Il n'a pas un regard pour les débris des deux voitures qui se sont rentrées dedans devant la boutique pas plus tard qu'il y a cinq minutes, sans doute surprises par l'obscurité brusque. C'est pour ça qu'on vous dit d'allumer vos phares même en ville, espèces d'andouilles. Les deux concernés sont repartis chacun de leur côté, constat à l'amiable ou pas il s'en fiche, il n'est pas concerné.

Pas loin de ses pieds, la coupelle de lait pour le chat errant du quartier est encore à moitié pleine. Ou à moitié vide. Il se baisse et la ramasse, le matou saura parfaitement à quelle porte miauler pour avoir le reste. Il termine sa cigarette d'une bouffée ou deux, soupire un grand coup en s'imaginant la soirée à venir. Strictement rien de folichon.

Comme tous les jours.

...

Gling-gling.

Il lève un sourcil un peu étonné, c'est rare que ce ne soit pas lui la cause première de ce bruit. Il laisse le chat à son assiette dans la réserve, attrape un torchon pour faire crédible dans son rôle, et en deux pas se retrouve derrière son comptoir toujours plongé dans le noir. Un motard dégoulinant l'attend de l'autre côté, déjà assis sur un tabouret.

Il se demande un instant ce qu'il doit faire dans ce genre de situation. Il ne sait pas. D'habitude il se contente de fournir en souvenirs les fantômes du passé, pas en boissons diverses les clients qui ne sont jamais là. Il se gratte la tempe, attend que l'autre l'aide dans sa démarche.

Mais il reste là à ne rien dire.

Dans le noir il ne peut même pas lire sur son visage s'il a l'intention de consommer ou juste d'attendre la fin de l'orage pour repartir. Dans le doute, il retourne à l'arrière-salle pour s'occuper du chat. Ça au moins il sait comment faire.

...

Le malaise qui a suivi le harcèle pendant quelques temps, grain de sable, le premier. Il essaie de se dire que ça va passer, que ce n'est qu'une mauvaise expérience parmi d'autres, qu'il n'y a pas de raison que ça recommence. Il essaie, mais il sait que ça sonne faux dès le départ. Il en parlerait bien au chat, mais l'animal n'a pas d'avis sur la question, il le lit dans ses yeux indifférents.

Désormais il garde le torchon sur son épaule, pour parer à toute éventualité. Ça ne le sauvera pas, mais ça l'aidera peut-être à garder contenance si quelqu'un passe de nouveau la porte.

L'électricité n'est toujours pas rétablie, et il continue de pleuvoir. Sans discontinuer, depuis des jours. Parfois il croit voir des étoiles là où étaient avant les lampadaires de la rue. Combien de temps ça dure, déjà, la persistance rétinienne ?...

Le monde devient fou, petit à petit. Comme s'il avait attrapé la gale, il se désagrège tout doucement, s'effrite, d'abord la façade, et puis le reste en son temps. Les immeubles de son quartier retentissent de cris et de bruits de verre brisé, les mêmes que lorsque le générateur est tombé en panne.

À force de vivre dans la lumière artificielle, il n'avait pas remarqué que le soleil était à peine visible. Même lorsqu'il est un instant dévoilé par les nuages qui continuent de pleuvoir, il ne brille pas comme avant. Mais ce n'est sans doute qu'une impression. Il en a tellement, des étranges, des inhabituelles, depuis que la fin du monde leur est tombée dessus. Des appréhensions et de stupides manies qui s'insinuent, s'invitent. S'installent.

Comme cette sensation de manque, depuis que le motard a laissé une trace d'eau qui ne sèche pas sous son tabouret.

...

Le chat fait le beau devant lui, persuadé qu'un ami en plus c'est double ration de lait. C'est con un chat. C'est rien qu'une sale pute, à ses heures. Il est presque jaloux que le motard ait plus de succès que lui. Ça doit être l'attrait de la nouveauté. Il essaie de s'en convaincre.

En face de lui, il est de nouveau assis à cette place qu'il s'est déjà attribuée, l'air de rien. Le matou sur le comptoir fait son cinéma, et c'est tout son monde qui participe à la désagrégation générale.

Il serait incapable de dire depuis combien de temps il pleut.

Le noir s'est installé jusque dans les recoins les plus lumineux, jusque dans sa tête où il le broie continuellement. Les stocks de bougies et chandelles se sont épuisés, depuis quelques jours plus aucune lueur ne vacille aux fenêtres du quartier, et les cris se démultiplient à mesure que le temps passe. Des cris et de bruits qui ne lui parvenaient jamais auparavant, bloqués par la forêt de lampadaires.

Il tend une cigarette au motard. En principe on ne peut pas fumer dans le bar, mais tout le monde se fiche des principes, de toute façon. Le briquet passe de main en main, et la flamme lui permet, l'espace d'une seconde, de voir le visage de son invité surprise.

Tout est vieux, chez lui, il a l'air de venir d'un autre âge. D'un âge où on se fichait pas mal d'avoir la télé à regarder le soir.

Ils se redressent en même temps. L'autre passe la porte, le bout incandescent de sa cigarette comme une lampe torche braquée devant lui, le casque au creux du coude. Le chat miaule, scandalisé par la vitesse à laquelle il est parti. Il chope le matou dans ses bras pour l'empêcher de sortir à sa suite.

Faut pas que tu sortes, gamin. Non, faut pas que tu sortes.

Dehors, le monde va continuer à s'effondrer sur ses bases. Ça ne pouvait de toute façon pas continuer comme ça. Le motard va faire un sale boulot, un boulot dont quelqu'un devait bien finir par se charger. Une éradication, ce n'est jamais que le passage vers quelque chose de nouveau, ça fait un peu mal sur le moment mais demain ça sera déjà oublié.

Il s'en fiche, il n'a pas peur, parce que le monde n'est jamais rentré chez lui. Il sera épargné, il le sait, il le sent. Et il a bien besoin d'un chat pour lui tenir compagnie durant l'éternité de solitude qui l'attend. Alors il le serre un peu plus fort contre son torse.

Faut pas que tu sortes.