Disclaimer : Ceci est une traduction libre (1) d'un morceau d'anthologie du XIIIe siècle : La Mort le roi Artu. C'est le dernier volume d'un long cycle, appelé le Lancelot-Graal, qui, comme son nom l'indique, raconte les aventures de Lancelot, chevalier de la Table Ronde parti à la recherche du Graal. C'est cette quête qui donne un sens à la chevalerie arthurienne et à la Table Ronde. Une fois qu'elle est achevée, le temps mythique et béni de la paix arthurienne est terminé : les chevaliers s'entretuent sans raison, le royaume se délie et court à sa perte. Face à Arthur, de plus en plus seul et contesté – de ses deux meilleurs chevaliers, Gauvain et Lancelot, l'un est mort et l'autre l'a trahi –, se dresse Mordret, ancien chevalier de la Table Ronde qui a fait défection et envahi les terres du roi.

Note : Quelques petites notes de bas de page pour certains éventuels problèmes de compréhension.

La Mort le roi Artu

On raconte que, quand le roi Arthur eut renvoyé le corps du Seigneur Gauvain à Kaamelott, il revint au château de Douvres et y séjourna tout le jour. Le lendemain il en partit et, ému d'aller à la rencontre de Mordret, il chevaucha à toute vitesse ; la nuit il dormit à l'entrée d'une forêt.

Au soir, quant il fut couché et qu'il fut endormi dans son lit, il vit dans son sommeil que le Seigneur Gauvain venait vers lui, plus beau qu'il ne l'avait jamais vu, et venait avec lui un peuple de pauvres gens qui tous disaient :

« Roi Arthur, nous sommes morts et nous avons conquis la maison de Dieu avec le Seigneur Gauvain, votre neveu, par reconnaissance pour tout le bien qu'il nous fit ; et si vous faites comme il fit, vous ferez sagement. »

Et le roi répond qu'il est heureux d'entendre cela ; alors il court vers son neveu, il lui fait l'accolade et le Seigneur Gauvain lui dit tout en pleurant :

« Sire, gardez-vous bien de vous battre contre Mordret ; si vous vous battez contre lui, vous en mourrez, ou vous en serez mortellement blessé.

– Si, fait le roi, je me battrai contre lui, même si je devais en mourir, car sinon je serais indigne d'un roi, si je ne défendais ma terre contre un traître. »

Et le Seigneur Gauvain s'éloigna alors, en grande peine, en disant au roi son oncle :

« Ha ! sire, quelle tristesse, quel dommage que vous précipitiez ainsi votre fin ! »

Puis il se retourna vers le roi et lui dit :

« Sire, faites venir Lancelot ; vous le savez bien, que si vous l'avez à vos côtés, Mordret n'aura aucune chance contre vous, et si vous, pour une raison ou pour une autre, ne le faites pas venir, vous ne pourrez en réchapper. »

Et le roi dit qu'il ne le ferait pas venir, pour la bonne raison qu'il l'avait déjà tant trahi (2) qu'il ne pourrait supporter qu'il vînt à son appel. Et le Seigneur Gauvain s'en retourna, larmoyant, en disant :

« Sire, sachez que ce sera un grand dommage pour tous les chevaliers. »

C'est ce que vit Arthur dans son sommeil.

Au matin, quand il s'éveilla, il fit le signe de la croix sur son visage et se dit :

« Ha ! Seigneur Jésus-Christ, qui m'avez fait tant d'honneurs en me faisant porter cette couronne et gouverner cette terre, ne permettez pas que je perde l'honneur dans cette bataille, donnez-moi la victoire sur mes ennemis, ceux qui m'ont parjuré et trahi. »

Il se leva et alla écouter la messe, puis son armée déjeuna un peu, parce qu'ils ignoraient l'heure de la bataille contre Mordret. Ensuite ils se mirent en chemin et chevauchèrent tout le jour à petit train, pour ménager leurs montures.

Ce soir-là ils se logèrent assez confortablement dans la prairie de Lovedon. Le roi se coucha dans sa tente, tout seul, sans même ses chambellans.

Quand il fut endormi, il vit une dame, venant vers lui, qui le soulevait de terre et l'emportait sur la plus haute montagne qu'il eût jamais vue. Là-bas elle l'assit sur une roue, dont certains sièges montaient et d'autres descendaient. Le roi regarda sur quel siège de la roue il était assis et vit qu'il était à son sommet. La dame lui demanda :

« Arthur, où es-tu ?

– Dame, fait-il, je suis tout en haut d'une grande roue, mais j'ignore ce qu'elle est.

– C'est, fait-elle, la roue de Fortune. »

Alors elle lui demanda :

« Arthur, que vois-tu ?

– Dame, il me semble que je vois toute la terre.

– C'est vrai, fait-elle, c'est elle que tu vois : il n'y a pas de grand pays du monde dont tu n'aies été le seigneur jusqu'ici, et de toute la terre que tu vois ici tu as été le plus puissant roi qui fut. Mais tel est l'orgueil humain qu'il n'y a nul homme si haut assis à qui il n'arrivera de tomber du sommet du monde. »

Et alors elle le prit et le lança à terre si violemment qu'Arthur eut l'impression d'être brisé, et qu'il perdait tout pouvoir sur son corps et ses membres.

Ainsi vit le roi Arthur les malheurs qui devaient lui advenir. Au matin, quand il fut levé, il écouta la messe, puis il prit ses armes, et alla se faire confesser par un archevêque de tous les péchés dont il se sentait coupable envers son créateur ; et quand il se fut confessé et qu'il eut crié merci tant qu'il lui semblait nécessaire, il lui raconta les deux visions qu'il avait eues les deux nuits précédentes. L'évêque lui répondit :

« Ha ! sire, pour sauver votre âme, votre corps et votre royaume, faites demi-tour, retournez à Douvres, vous et toute votre armée, et faites venir Lancelot. Qu'il vienne à votre secours, et forcément il viendra avec plaisir ! Car si vous vous battez contre Mordret aujourd'hui, vous serez blessé à mort, ou tué, et nos troupes subiront de si grands dommages que le royaume ne s'en relèvera pas avant un siècle. Roi Arthur, c'est tout ce qu'il adviendra, si vous vous battez contre Mordret.

– Sire, fit le roi, vous me dites quelque chose d'étonnant, vous qui voulez m'empêcher de mener une bataille dont je ne peux me détourner.

– C'est pourtant ce qu'il faut faire, fit le sage homme, si vous ne voulez vous couvrir de honte. »

L'archevêque voulait freiner la volonté du roi Arthur, mais c'était vain, car le roi jura sur l'âme d'Uterpandragon son père qu'il ne ferait jamais demi-tour, et qu'il se battrait contre Mordret.

« Sire, fit le sage homme, c'est dommage que je ne puisse vous faire changer d'avis. »

Et le roi lui ordonna de se taire, car pour l'honneur du monde il ne laisserait personne s'opposer à sa volonté.

Ce jour-là le roi chevaucha vers les plaines de Salesbières aussi vite qu'il put. Il savait bien que sur cette plaine aurait lieu la grande bataille mortelle dont Merlin et les autres devins avaient si souvent parlé. Quand il eut pénétré dans la plaine, il dit à ses gens de se loger ici-même, car c'est ici qu'ils attendraient Mordret ; ils obéirent à ses ordres et installèrent le campement du mieux qu'ils purent. Ce soir-là, après le souper, le roi Arthur alla se promener en contrebas de la plaine avec l'archevêque. Ils se rendirent jusqu'à un rocher haut et escarpé ; le roi regarda une saillie de la roche qui le surplombait et y aperçut des mots taillés à même la pierre. Il regarda l'archevêque et lui dit :

« Sire, voici quelque chose de merveilleux : dans cette roche sont taillés des mots qui y figurent depuis longtemps ; regardez ce qu'ils disent (3). »

Et celui-ci regarda les mots qui disaient :

En cette plaine doit avoir lieu la bataille mortelle par laquelle le royaume de Logres restera orphelin.

« Sire, fit-il au roi, vous savez ce qu'ils veulent dire : si vous affrontez Mordret, le royaume deviendra orphelin, car vous mourrez ou vous serez blessé à mort. Il ne peut en être autrement, et pour bien vous en convaincre, je vous dis que c'est Merlin lui-même qui écrivit ces mots, et jamais une parole qu'il prononça ne se révéla fausse, car il savait les choses à venir.

– Sire, fit le roi Arthur, je vois tant de choses effrayantes ici que, si je n'avais juré, je m'en retournerais, quel que soit le courage que j'aie eu jusqu'ici. Mais que Jésus Christ me vienne en aide, car je ne partirai pas jusqu'à temps que Notre Seigneur ait donné l'honneur de la victoire à moi ou à Mordret ; et si elle ne m'incombe pas, ce sera par mon péché et par mon outrage (4), parce que j'ai à mon service, et en nombre, les meilleurs chevaliers qui font défaut à Mordret. »

Arthur prononça ces mots effrayé, épouvanté, plus que jamais, par tous ces présages qui lui annonçaient sa mort. Et l'archevêque pleurait amèrement de ne pouvoir le dissuader de prendre ce chemin.

Ainsi fut décidée la bataille qui vit mourir tant de bons chevaliers qui ne l'avaient pas mérité.

(1) Pour les curieux, il s'agit ici d'une traduction personnelle de l'édition de Jean Frappier, La Mort le roi Artu, parue chez Droz en 1964, pp. 225-229.

(2) Lancelot a trahi Arthur en devenant l'amant de la reine Guenièvre. Arthur l'a banni de la cour.

(3) Seuls les clercs, c'est-à-dire les prêtres, savent lire.

(4) Mordret est le fils incestueux d'Arthur et de sœur – Arthur, orphelin, a longtemps ignoré ses origines et donc les liens familiaux qu'il y avait entre lui et cette dame.