Mariluna

Ce n'est pas le loup. Ce n'est qu'Ethan qui sort de nulle part.

— Marie? hèle-t-il prudemment.

Lui aussi reste sur ses gardes. Je ne peux pas résister à la pensée de lui jouer un sale coup, surtout pas en songeant à la semi-frousse qu'il m'a fichue. Je me rends invisible, mais continue de rôder autour de lui. Il le sent, je le sais et cela le dérange. Je finis par me matérialiser à ses côtés en soufflant à mi-voix :

— Boo !

Ma piètre tentative pour l'effrayer le fait rire. Je prends mon air boudeur en croisant les bras comme une enfant gâtée. Je roule des yeux alors qu'il ne cesse de rire. Bon, c'était drôle, mais pas à ce point-là! Il a la fâcheuse tendance à exagérer toute réaction, ce qui m'énerve royalement. Je m'éloigne de lui en grommelant, énervée par son attitude. Il me rattrape rapidement.

— Attends-moi.

Je n'ai même pas envie de lui lancer une petite réplique assassine dont je possède le secret. Je me contente de faire comme si je n'étais pas énervée.

— Quelle explication as-tu donné à ma sœur? je lui demande.

Il me regarde un moment, comme pour jauger de ma question et puis, il hausse les épaules, indifférent en se passant la main dans ses épais cheveux noirs d'asiatique.

— Simon s'en est chargé.

J'arque un sourcil, sceptique. Il veut sans doute plaisanter. Il n'a pas vraiment laissé Simon dire à ma sœur qu'il n'allait pas être là pour une durée indéterminée de temps? Elle va sans doute me bombarder de questions quand je reviens … si évidemment elle s'est rendu compte de mon départ. Sans doute s'en rendra-t-elle compte : elle n'aura personne sur qui casser des œufs pendant les prochaines semaines, voire les prochains mois.

— Tu le laisses faire le sale boulot à ta place? je marmonne, ironique.

Il ricane. Je ne comprendrai jamais Ethan. Il sort avec ma sœur depuis un moment déjà et il ne lui a toujours pas dit la vérité sur qui il est. Je sais que Victor nous déconseille fortement de le faire; les chasseurs sont plutôt mal perçus en société, mais comment avoir une relation honnête lorsque l'on ment sur qui l'on est?

— Non, mais je me voyais mal lui dire : hé, Marisol, je serai parti durant des semaines traquer un loup-garou avec ta sœur. Ah, et au fait, je peux voler.

J'esquisse un sourire même si je n'aime pas le ton sarcastique qu'il a employé ni sa façon de m'inclure dans la phrase.

— Moi, je l'ai dit à Aaron et je ne sors pas avec lui.

Ethan me jette un regard lourd de sens. Je sais très bien à quoi il pense, mais, même si Aaron est médiocre – pour ne pas dire nul – pour garder un secret, je sais qu'il ne dira rien. Il aimerait tellement faire partie des chasseurs. Il n'a pas besoin de me le dire pour que je le sache.

— Quoi? Tu lui as dit? T'es folle?!

Je hausse les épaules à mon tour. J'ai confiance en Aaron.

— S'il en parle, personne ne le croira. Et ce n'est pas le plus fiable, de base. De toute façon, je lui dis pratiquement tout. Je ne pouvais pas omettre ce gros détail.

Je continue à marcher en silence même si j'ai horreur de cela. Ethan me suit sans faire de commentaire, même si je sais qu'il meurt d'envie de le faire quand même. Je ne dis cependant rien sur le sujet, pour éviter de le lancer. Après un moment, je me tourne vers lui. Je me sens souvent obligée d'engager une conversation avec les gens et d'entretenir un minimum de conversation. Je crains que les gens me trouvent plate si je ne dis rien. La plupart du temps, je parle tellement que c'en devient gavant. Le silence me pèse. Surtout lorsque je suis avec les autres. Seule, il ne me dérange pas, c'est même mon meilleur allié.

— Alors, tu vas le trouver ce loup ou c'est encore moi qui devrai faire tout le travail? je lance, d'une voix moqueuse.

J'excelle dans le sarcasme et je ne me gêne pas pour l'utiliser, même si, parfois, la plaisanterie est douteuse et de mauvais goût. C'est souvent cela qui m'évite de répondre à des questions embarrassantes. Et quoi de mieux qu'une touche d'ironie pour semer une plus grande confusion?

Ethan me regarde avec une lueur amusée au fond du regard. Il tente de me regarder d'en haut, comme pour prouver sa supériorité, mais il ne me dépasse que de quelques centimètres, aussi, cet essai se révèle vain.

— Je me débrouillerai, assure-t-il.

Je ne demande qu'à voir. Je ne réponds pas puisque je vois le groupe qui semble nous attendre droit devant. Kat me lance un drôle de regard et je sais exactement ce qu'elle veut dire. Je l'ignore exprès : je n'ai pas envie de subir ses leçons de morale. Elle est plutôt mal placée pour en donner, mais ce n'est pas moi qui irai le lui dire.

Victor prend la parole avant que je ne puisse rassurer Kat, même si je n'en ai pas vraiment l'intention.

— Simon a tout réglé. Demain, ce sera comme si vous aviez toujours été là. Personne ne vous accordera une minute de leur temps, mais ce sera parfait parce que personne ne sera sur ses gardes. Je compte sur vous pour en profiter. Sur vous tous.

Il prend une légère pause et promène son regard glacial sur le groupe de chasseur devant lui. Je jette un coup d'œil au groupe. Simon manque à l'appel. Je me demande ce qu'il fabrique. Il est toujours là pour les séances d'entraînement, et aujourd'hui, nous laissons tomber l'entraînement pour aller dans le réel, et il n'est pas là. C'est bizarre. Il aurait dû être l'un des premiers au rendez-vous. Je sais déjà que poser des questions à Victor ne sert strictement à rien, sauf si c'est une question qui concerne notre apprentissage. Sinon, impossible de lui soutirer de l'information. Nous ne connaissons que son nom. Et encore là …

— Soyez prudents, nous met-il tout de même en garde. Celle-là pourrait bien être la plus vicieuse et la plus sournoise que vous rencontrerez. Ne la sous-estimez surtout pas. Et ne vous surestimez pas.

— Mais oui, s'impatiente Jordan. On est formés aussi.

— Il vous manque grandement d'expérience, vous n'êtes que des têtes folles qui ignorent le danger ainsi que les risques du métier pour lequel vous avez été sélectionnés, réplique calmement Victor.

Il s'interrompt subitement, les yeux dans le vague, comme plongé au plus profond de ses pensées. Quelques fois, j'aimerais vraiment savoir à quoi il pense. Peut-être que cela me permettrait de mieux cerner le personnage, mais en même temps, c'est ce qui fait son charme.

Du coin de l'œil, j'aperçois Kat tressaillir et je sais immédiatement qu'elle a capté les pensées de Victor. Ce qu'il a vécu, je l'ignore, mais une légère impression de pitié envahit les traits de mon amie. La pitié. Victor s'en aperçoit aussitôt et ses traits perdent leur expression mélancolique et se durcissent.

— Je ne veux pas de pitié.

Sa réplique s'adresse directement à Katarina qui se contente de baisser les yeux. Il la regarde un bref instant avant de se détourner. Le sujet est clos, il ne dira pas un mot de plus sur le sujet. Il sait pertinemment que Kat ne dira rien, mais elle sait des choses sur Victor que nous mourrons tous d'envie de savoir. Ce dernier décide d'ignorer la fébrilité de nos rangs – Kat va sans doute se faire assaillir de questions dès que Victor sera parti – et nous répète le plan d'action, bien qu'il l'ait déjà mentionné six fois depuis que nous avons appris que nous allions aller en mission.

— Les membres responsables de ce secteur nous verront demain. Ils savent. Vous pouvez leur faire confiance. À eux seuls, précise-t-il.

Nous acquiesçons et il hoche pensivement la tête.

— Le soleil devrait se lever d'ici peu. En position, ordonne-t-il.

Il s'éclipse aussi rapidement qu'il est apparu. Jordan se tourne vers Kat et je sais déjà ce qu'il va lui demander – elle aussi, d'ailleurs. Il a du culot, Jordan. Pourtant, on aurait pu penser qu'il en connaissait un minimum sur le respect puisqu'il souhaitait entrer dans la police avant de savoir qu'il était un chasseur. C'est tout le contraire, oui. Ses cheveux horriblement longs et parfois atrocement sales, lui pendaient pratiquement devant les yeux et cela ne me donnait pas du tout envie de respecter son autorité. Par contre, ses yeux … Regarder ses cheveux nous incitait immédiatement à observer ses yeux. Et des yeux … Il en avait une méchante paire. Bleu pour le contour et vert au milieu. La plupart des filles que je connais sont folles de ses yeux. Une chance qu'il les a, ses beaux yeux. Cela compense pour son … comment dire, je ne voudrais pas dire excès de poids parce qu'en fait, j'ignore s'il s'agit de muscles ou bien de peau, mais il est assez bien bâti, disons-le comme cela.

— Qu'as-tu vu? lui demande-t-il effrontément.

Je pose un regard glacé sur Jordan. Kat possède ce don pour démasquer les vilains et non pas pour divulguer les pensées de ceux qui ne sont pas prêts à les partager avec le monde entier. À mon avis. Elle entend clairement cette pensée que je lui ai destinée. Je le sais parce que je la vois qui se mordille la lèvre en se trémoussant sur place. Elle ne regarde pas de mon côté – c'est à peine si elle ne se camoufle pas le visage derrière ses cheveux châtains – et je sais que c'est simplement parce qu'elle m'a entendue et elle sait que j'ai raison. Or, ce n'est pas tout le monde qui partage mon avis et je sens déjà notre équipe – qui devrait être soudée – prête à se diviser en deux. Mon expérience passée m'a servi à quelque chose, aussi, protéger les pensées secrètes de Victor fait partie de mes priorités. Même si je sais bien que je ne paierai pas ma dette ainsi. Comme si je n'allais jamais pouvoir la payer. Cela m'énerve un peu de me sentir si torturée, mais en même temps, je m'accroche à cette douleur et à mes erreurs. Elles me rappellent que je ne suis pas qu'une simple carcasse dénudée d'émotions.

— Vous avez entendu Victor? j'interviens sèchement. En position, j'ordonne, glaciale.

J'attends les murmures de protestations qui ne viennent curieusement pas. Je ne vois que des hochements de têtes approbateurs. Abby et Jordan – quelle belle paire, leurs couleurs de cheveux s'agencent à la perfection – s'évanouissent dans la nature, prêts à attaquer la bête de face et à nous protéger en cas de danger ou de grave incident. Ethan et Tess – encore là, chapeau à Victor pour avoir réuni les asiatiques d'origine du groupe – partent de leur côté. Quant à moi, je reste silencieusement avec Kat. Malheureusement, nous ne sommes en rien assorties. Elle a nettement plus de formes que moi – peut-être plus de ventre aussi, mais je m'abstiendrais de lui parler de cela. La peau de son visage me semble toujours lisse, il faudrait que je lui demande quelle crème elle utilise. Je me tourne vers elle avec un regard entendu. Se fondre dans le décor, encore une fois, c'est le plan.

Déjà, le soleil pointe le bout de son nez à l'horizon. Victor a clairement donné ses instructions. Il doit d'ailleurs être non-loin d'ici, à tous nous observer, notant le moindre de nos faits et gestes pour évaluer si nous sommes prêts – ou pas – à passer à la vitesse supérieure. Je ne peux pas m'empêcher de penser aux multiples tatous qui ornent l'intérieur de son avant-bras. C'est le symbole ultime de la valeur des chasseurs. Chaque symbole signifie quelque chose : le nombre de loups-garous exterminés, le nombre de vampires tués, de centaures détruits, etc. Et aussi de compagnons sauvés. Ainsi, on a une petite idée du genre de chasseur qui se tient devant nous si l'on sait bien décoder les symboles car ils se ressemblent tous. Bien évidemment, personne de notre petit groupe – excepté Victor – en a, donc l'histoire de ces tatous reste assez vague dans nos esprits. Les maîtres-chasseurs doivent avoir une bonne raison pour nous tenir à l'écart de cette histoire. Victor nous a juré que la vérité allait nous être révélée en temps voulu. J'ai hâte que ce moment arrive. Katarina, qui a suivi le fil de mes pensées, les interrompt subitement.

— Et Simon, il en a, lui?

Je m'arrête un moment. Si je sais que Victor en a, c'est que je l'ai surpris un jour, alors qu'il changeait de chandail. Il porte habituellement un chandail à manches longues qui cache son avant-bras. Si les symboles tatoués sur l'avant-bras indiquent aux autres chasseurs la valeur dudit chasseur, ils indiquent aussi aux cibles qui sont des chasseurs expérimentés. Beaucoup de chasseurs ont perdu la vie car ils exhibaient leurs tatous et maintenant, ceux qui restent choisissent souvent de les camoufler sous des manches.

Quant à Simon, je ne me souviens pas de l'avoir vu en chandail à manches courtes. Or, avoir des manches longues ne signifie par nécessairement qu'il n'a aucun tatou. Il a beaucoup d'expérience, sans doute moins que Victor – qui n'est pas si vieux que ça – mais il ne parle jamais comme Victor. Il ne raconte jamais d'expériences de sa vie, jamais d'histoires de chasseurs, contrairement à Victor qui nous en narre l'expérience de temps à autre pour essayer de nous préparer au danger. Souvent, Simon ne parle pas. Il laisse la parole à Victor qui sait exactement comment capter notre attention.

— Je ne sais pas, je souffle en réponse, même si je sais qu'elle a sans doute suivi mon raisonnement mental.

Je la vois hocher la tête du coin de l'œil et je me mets à marcher. Il faut être en position à l'heure. Un chasseur doit être ponctuel. Je fais taire mes pensées, j'ai horreur quand quelqu'un les épie.

Nous nous planquons dans un endroit tranquille et discutons un moment avant de finalement entendre le sifflet. Celui des chasseurs. C'est notre signe. Comme il est « mental », il n'y a que les chasseurs visés qui l'entendent. Je hoche la tête en direction de Kat et, l'air de rien, nous nous dirigeons vers le bâtiment scolaire qui s'élève devant nous. Nous sommes un peu en avance, question de prendre nos marques et de faire une reconnaissance des lieux, histoire de voir si le loup n'aurait pas fait un tour à l'école. Leur école est imposante, certes, mais décevante. La pierre est terne et l'établissement n'a rien d'accueillant. Il ressemble étrangement à une prison et cela ne suffit qu'à me faire froid dans le dos. Je m'attendais à quelque chose de plus spécial. Surtout en sachant la ville le repaire du loup.

Peu après, des jeunes commencent à arriver. Ils ne nous regardent pas, comme si le fait que nous soyons là soit parfaitement normal. Ils me semblent tous normal. Trop normal. C'est à se demander pourquoi le loup a choisi cette ville-là.

— Sûrement parce que les gens sont discrets, me fait remarquer Kat.

Elle n'a pas tort. Ils me paraissent tous plus ou moins oubliables. Ce qui signifie que le loup a une idée en tête. Et une bête qui pense n'est jamais une bonne nouvelle.


Finn

Je n'ai pas de temps à perdre. Je sais où ils résident, je sais comment les aborder, je sais quoi leur dire. Et je sais qu'ils se feront un plaisir de m'arracher la tête en trois secondes. D'un autre côté, je n'ai pas envie de leur donner cette satisfaction. Au moins, ils partiront et laisseront James tranquille. Justement, le voilà qui revient.

— Tu rentres?

Je hoche la tête. Tant pis. Une autre fois, peut-être. Je rentre dans la maison. Je m'attends déjà à subir ses foudres – il se retenait trop dans la voiture – mais absolument rien ne vient. Il reste diaboliquement calme. Pourquoi? Il me rendra fou.

— Je t'interdis, dit-il calmement, d'aller voir les chasseurs.

Je le dévisage, interdit. Comment a-t-il su?

— Je lis en toi comme dans un livre ouvert, ne l'oublie pas, cingle-t-il. Si tu vas les voir, tu auras affaire à moi, peu importe s'ils t'ont déjà tué.

Je sais qu'il ne plaisante pas, mais sa menace cache autre chose. Chose que je suis incapable de déterminer. Je me laisse tomber dans une chaise et je regarde James qui brasse les aliments dans le frigidaire, à la recherche d'un truc à se mettre sous la dent. Je le regarde s'activer sans faire mine de bouger. Je n'ai pas faim, de toute façon.

James ne m'adresse pratiquement pas la parole de toute la soirée. La nuit, il veille religieusement sur moi pour s'assurer que je ne m'éclipse pas en douce. Pourquoi a-t-il si peur que je m'échappe? Parfois, il me donne l'impression d'avoir envie que je quitte sa vie, mais je sais bien qu'il me chercherait comme un fou. J'ignore pourquoi. Je sais simplement qu'il le ferait.

Je me tourne et me retourne dans mon lit. Je n'arrive pas à oublier l'expression horrifiée de Lena. Qu'est-ce qui m'a pris? Je ne suis jamais violent. Je ne peux pas l'être. Je ne veux pas l'être. Pauvre fille. Et moi qui lui ai dit qu'elle pouvait me faire confiance. D'ici demain, elle va avoir crié sur tous les toits qui je suis. Je me retourne encore dans mon lit. Et si elle décidait de se taire? Pourquoi se tairait-elle? Ce serait stupide de sa part.

J'entends la porte grincer. Du coin de l'œil, j'aperçois James qui passe sa tête au-travers de la porte. Il vient de prendre sa douche – l'odeur de savon me frappe de plein fouet, mais ses cheveux habituellement blond comme le blé lui collent au crâne et paraissent aussi noirs que la nuit et cela n'est en rien dû au manque de lumière présent dans la pièce. Il attend un moment, histoire de s'assurer que je dorme bien et s'éloigne à pas de loup. J'attends qu'il soit loin pour pouvoir respirer à nouveau. Pourquoi me surveille-t-il avec tant d'insistance? Il ne l'a jamais fait, pourquoi maintenant? Je sais, les chasseurs vont sûrement se multiplier dans les jours qui suivent – si ce n'est pas déjà le cas – mais il y a quelque chose de plus. Quelque chose qu'il ne me dit pas et qui m'énerve.

Le lendemain matin, je me dépêche et j'arrive à éviter James. En fait, je ne l'évite pas, il n'est tout simplement pas là. Il a laissé un mot sur ma porte qui dit « Ne sors pas. À ce soir. » Je ne sais même pas pourquoi je me dépêche : je suis suspendu pour trois jours. Je flâne toute la journée et à la fin des cours, j'arrive à rassembler mon courage et je me pointe sur le terrain de l'école. Des étudiants sortent par masse. Je les observe tous un à un et camoufle mon visage dans l'ombre de mon capuchon de veste. Puis, je la vois sortir. Enfin. Je me dirige vers elle à grand pas, puis stoppe. Elle doit venir à moi. Ou elle paniquera. Je recule jusqu'à la rue des Ormes. Je sais qu'elle l'empruntera. J'attends patiemment qu'elle daigne passer devant moi et je bondis de l'ombre. Elle pousse un petit cri en me voyant. Je rabats ma capuche et elle croise mon regard. Une lueur de peur passe dans ses yeux. Je vois sa bouche s'ouvrir telle une grimace horrifiée. Elle va crier. Je saute pratiquement sur elle et lui pose une main sur la bouche. Je sens ses dents tenter d'entamer ma peau. Si elle savait à quel point c'est inutile. Elle commence à paniquer et à s'agiter. Tu lui rappelles de mauvais souvenirs. Je m'en souviens aussitôt et la relâche immédiatement. Elle s'empresse de s'éloigner de moi et elle marche – court pratiquement – d'un pas rapide jusqu'à chez elle. Je la suis.

— Lena, laisse-moi t'expliquer.

Elle ne répond pas.

— Lena, je suis désolé, je ne voulais pas, je … J'ai perdu le contrôle.

Elle fait subitement volte-face. C'est à ce moment que je vois à quel point son beau petit visage est effrayé. Ses sourcils parfaitement épilés sont si froncés qu'ils se touchent presque, sa mince lèvre inférieure tremble comme si elle craignait être victime d'un autre assaut dans la seconde. Le pire, c'est sûrement ce que je peux lire dans le fin fond de ses bleus yeux : de la peur. Elle est légèrement recroquevillée sur elle-même, comme pour tenter de se protéger même s'il n'y a aucun danger. Je ne lui ferai pas de mal. Je ne lui en ferai plus.

— C'est l'excuse que tu utilises pour soulager ta conscience?

La remarque me frappe comme un coup de poignard dans le dos, mais je ne bronche pas : sa colère est justifiée. Je m'attendais même à plus.

— Non, je proteste faiblement. Je … Excuse-moi, Lena.

Elle sait aussi bien que moi qu'elle me pardonnera. Ce n'est qu'une question de temps. Elle restera sans doute vigilante durant un moment, puis elle oubliera. Lena et moi, c'est une vieille histoire. Nous avions l'habitude de jouer au chat et à la souris. Il faut croire que maintenant, c'est moi le chat et elle la souris. J'esquisse l'ombre d'un sourire en prenant conscience que les rôles sont soudainement échangés.

— Je pensais que tu ne tuais personne.

— Et c'est le cas.

— M'aurais-tu tuée si James n'avait pas été là? me demande-t-elle.

Je reste muet. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si James n'avait pas été là pour m'arrêter. L'évidence apparaît dans ma tête comme sur un plateau d'argent. Je l'aurais probablement tuée. Un frisson me parcourt l'échine. Elle le remarque. Elle rejette sa sublime chevelure blonde derrière son épaule. Elle rajuste son sac à dos. C'est un tic qu'elle a lorsqu'elle est nerveuse. Son regard se fait fuyant et je fais un pas en avant. Elle ne recule pas, c'est bon signe. Je réduis la distance entre nous et je n'ai plus qu'à tendre la main et je la toucherai. Je ne le fais évidemment pas.

— Là n'est pas la question, je marmonne.

— Si, elle me coupe. Je … Tu m'as fait peur.

— Je sais. Je suis désolé.

— Tu ne peux pas juste dire que tu es désolé, Finn. Ça serait trop facile, grommelle-t-elle.

Je le sais, mais ça marche à tous les coups. Spécialement avec elle.

— Je peux partir, si tu veux.

La carte du départ. Si ça, ça ne la fait pas flancher …

Elle redresse la tête.

— Non, elle dit. Arrête de me faire ça.

— Lena, je veux juste … Je …

Je suis à court de mots et je déteste. Je m'en veux de l'avoir pratiquement tuée, mais je ne peux absolument rien faire pour l'effacer.

— On ne peut pas revenir en arrière. Tu prends tout ou rien? je lui demande brusquement.

Ce n'est pas bien lui faire croire que je pourrais tout simplement trouver quelqu'un d'autre pour la remplacer. La vérité, c'est que je ne pourrais pas. Mais je ne laisse rien transparaître. Elle soupire. Elle va lâcher prise. Je le sais. Je le sens. Elle et moi, nous sommes faits pour être ensemble.

— Juste cette fois, Finn. Juste cette fois, murmure-t-elle avant de m'enlacer.

Je la serre pensivement contre moi. Un jour, elle comprendra. Un jour, elle comprendra pourquoi elle n'a jamais aimé personne d'autre. Ce n'est pas vraiment que je l'aime, c'est juste que je ne veux pas la voir avec personne d'autre. James pense qu'elle n'est pas pour moi. J'aimerais le croire, mais Lena n'ira jamais voir ailleurs. Je m'en suis assuré.