Chapitre 2

Gabriel? Je ne connaissais aucun Gabriel. Et même si j'en avais connu un, je n'aurais pas eu besoin des conseils de personne pour savoir que je devais m'en méfier. J'avais un flair d'enfer pour détecter mes ennemis. Cependant, je ressentais le sérieux de leurs paroles, mais aucun moyen de les questionner davantage. Je voulus les voir, pouvoir entrapercevoir leur visage, mais mes yeux ne rencontrèrent que les briques lisses qui constituaient l'enclos de ma prison. Les murs de l'endroit étaient gris, l'atmosphère triste et persistait ce sentiment d'insécurité qui ne voulait pas me quitter et ces voix n'aidèrent en rien ma cause. Je me figeai automatiquement, mais je reçus une bourrade dans le dos qui me poussa à avancer. Si seulement j'avais pu leur demander de quoi il en retournait, mais … allez savoir pourquoi, j'étais incapable de parler. Simplement y penser me révulsait. Or, la sonnette d'alarme dans ma tête résonnait depuis longtemps, depuis trop longtemps, si longtemps que je l'avais presque oubliée.

« Avance, me dit l'homme qui m'accompagnait d'un ton bourru, derrière lequel je percevais très bien la rudesse.

— Ne l'écoute pas ! persiflèrent les voix.

— La ferme ! » s'écria quelqu'un d'autre, beaucoup plus hostile.

J'entendis des bruits, quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre à un claquement de fouet ainsi qu'à un craquement sinistre et les voix cessèrent aussitôt. Le silence qui les remplaçait m'inquiétait bien plus que lorsqu'il y avait du vacarme. Je n'eus pas le temps de m'attarder, on me poussa encore dans le dos, aussi, me sentis-je contrainte à avancer, ce qui ne me plût guère. L'endroit me donnait de plus en plus la chair de poule. Envolé, ce sentiment de sécurité que j'avais éprouvé devant la porte de mon ancienne demeure.

Bientôt, je dépassai ce qui semblait être une porte. Elle était cadenassée – et avec un très bon verrou – et un signe défendait très clairement l'entrée à ceux à qui l'accès avait été interdit. Cette porte – et l'idée de ce qu'elle camouflait – me fit froid dans le dos. Peut-être était-ce là la clé à toutes ces voix? Je ne pouvais cesser de penser à la mise en garde qu'elles m'avaient adressée. Ce n'était pas une plaisanterie, même si j'avais souhaité que ce le soit. Si tel avait été le cas, personne ne les aurait forcés à se taire, ce qui rendait le cas de plus en plus louche. Il ne se passait sans doute pas juste des évènements étranges dans les parages. Les voix en étaient les premiers témoins, mais je refusais de m'arrêter simplement à cela. Il y avait plus. Qu'est-ce que ces murs renfermaient de si satanique?

Nous franchîmes une grande porte bien plus accueillante que la dernière que j'avais aperçue – quoi que ce ne fût pas bien difficile à battre. Du bruit en sortait. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant, lorsque mon bourreau ouvrit enfin la porte, que plein de jeunes de mon âge s'y trouvaient – donc quelques uns beaucoup plus jeunes. Or, ils avaient tous le sourire aux lèvres. Et un franc sourire qui leur contaminait les yeux, sans aucune lueur de peur. Disparue la crainte que j'avais crue discerner dans les voix.

« Va t'installer et tâche de te montrer polie. »

J'obéis aussitôt et l'homme me relâcha et sembla s'évanouir dans la nature. J'étais assaillie par la longévité de chacun et chacune. Les chiffres m'agressaient les yeux. Il y en avait tant que je ne parvenais pratiquement pas à me concentrer sur l'un d'eux pour savoir avec précision combien de temps il restait à sa vie. Je secouai la tête, décidant d'abandonner et trouvai une table vide pour m'y installer et baisser la tête pour reposer mes yeux. Je ne prêtai pas attention aux autres enfants – parce que c'était vraiment des enfants pour la plupart – qui parlaient et qui s'excitaient autour de moi. Où diable étais-je tombée?

« Salut », dit une voix à côté de moi.

Angélique et douce, mais elle sonnait diablement fausse. Je relevai les yeux et mon regard croisa des yeux verts émeraude. C'était un garçon. Il me paraissait plus vieux, mais je ne saurais dire avec certitude quel âge il avait. Ses cheveux bruns étaient coupés très courts et une étincelle de malice luisait au fond de son regard et il me parut aussitôt sympathique malgré le mauvais pressentiment que j'avais eu en entendant sa voix.

« Je suis Samuel, se présenta-t-il.

— Viktoria.

— Russe?

— Non, pas vraiment. »

Il me sourit, révélant des dents blanches, mais pas complètement droites. Ses canines paraissaient plus pointues que celles d'un être humain normal. Elles me firent aussitôt penser à la vision d'horreur à laquelle j'avais eu droit, quelques heures plus tôt.

« Est-ce que je peux m'asseoir?

— Bien sûr. »

Il prit place à côté de moi. Bien que j'ignorais pourquoi il se montrait gentil avec moi, je n'avais pas du tout envie de le questionner sur le sujet.

« Tu sais où on est ? lui demandai-je.

— Comme tout le monde, dit-il en haussant les épaules. Nos parents n'ont plus voulu de nous dès qu'ils ont constaté que nous n'étions pas normaux.

— Tu fais quoi de spécial?

— Tu l'ignores ? s'étonna-t-il.

— Oui.

— Tous les enfants ici possèdent une capacité que personne d'autre ne peut avoir. Normale personne, s'entend. »

Je hochai la tête à ses paroles, buvant littéralement ses mots. J'avais bien sûr compris que je n'étais plus comprise dans la gamme de personnes normales, mais cela ne me dérangeait plus. Je savais maintenant pourquoi mon père et sa femme me regardaient toujours avec des yeux suspicieux, cherchant les premiers signes d'une quelconque mutation génétique. Je les aurais eus sur mon dos toute ma vie. Je ne voulais pas m'aventurer sur un terrain dangereusement glissant en me prétendant mieux ici qu'à la demeure que j'avais appelé « maison » pendant une quinzaine d'années, mais cela me semblait bien parti pour le devenir.

« La plupart des jeunes ici le sont parce qu'ils se transforment en animaux. C'est le cas le plus commun. Quelques rares lisent les pensées ou font déplacer des objets. On est classés en catégories. Il y a les « transmuteurs », car on « transmute » comme ils disent. L'appellation vient du mot transformation et mutation, crut-il bon de préciser. Les médiums, enchaîna-t-il par la suite, ceux qui lisent les pensées des morts, les télépathes, généralement, ils peuvent aussi communiquer par la pensée. Il y a les télékinésistes, ceux qui font bouger les choses. Et finalement, il y a les uniques extrêmes.

— Ils font quoi, ceux-là?

— Là est la question. Nous l'ignorons. »

Soit il était fou, soit il avait raison et je ne savais pas lequel je préférais.

« Pourquoi sommes-nous ici?

— La pièce qui révèle ce que nous sommes afin d'être classés. »

Un bruit me détourna de ma nouvelle connaissance. Je constatai qu'un homme se tenait sur un podium placé à l'avant de la salle. Il me paraissait bien vieux et pourtant, sa longévité s'étirait encore et encore. Curieusement, à son arrivée, les conversations stoppèrent et tous se mirent à le fixer. Il dégageait une autorité nouvelle, mais qui se faisait sentir parmi tous les jeunes de la pièce.

« Nous allons commencer. »

Il fit signe à quelqu'un de venir. La personne appelée se pointa avec ce qui ressemblait étrangement à une radio. Un bouton fut pressé et quelques personnes se mirent à gémir et à se tenir la tête. Des gens en noir, arrivés de nulle part, firent leur apparition et les entraînèrent avec eux comme de vulgaires sacs de patate. J'aurais pourtant juré que tout allait se passer dans une paix universelle, je pensais que les jeunes savaient ce qui les attendait. Une horreur s'était emparée de mon corps lorsque j'avais aperçu ces gens en noir. De quoi faire faire des cauchemars à tout le monde. Même aux plus âgés.

Une exclamation de panique s'empara des « mutants » qui tentèrent de fuir, mais la seule issue possible se referma en un bruit sinistre. Un autre bouton fut enfoncé et cette fois, des enfants se mirent à tomber, comme s'ils perdaient connaissance. Encore une fois, d'angoissantes personnes vinrent les chercher et se volatilisèrent en les emportant avec eux. En voyant le nombre de personnes diminuer sans cesse dans la pièce, sachant que mon tour allait venir, je sentis mon cœur battre de plus en plus vite. Je ne voulais pas entrer en contact avec ces fantômes de noir habillés.

Le bouton suivant fut appuyé et des dents se mirent à pousser, comme les miennes et celles de Samuel. Ce fut plus qu'un vent d'effroi qui s'empara de moi lorsque des mains squelettiques se saisirent de moi, ce fut une indescriptible frayeur. Le vent souffla sur mon visage et peu après, je me retrouvais cloîtrée entre quatre murs, sans que je n'aie pu crier ou tenter quoi que ce soit, la peur me paralysant sur place. La pièce dans laquelle j'avais été jetée était comme ce que je pensais être la prison excepté qu'il n'y avait pas de fenêtres. Je percevais sans mal la marée de panique qui envahissait tout le monde à vitesse grand V. J'étais seule dans cette cellule et une grille me séparait du corridor. Je m'en approchai prudemment, tous mes sens en alerte, le cœur battant à cent mille à l'heure, et jetai un coup d'œil. Des dizaines d'enfants se trouvaient dans la même position que moi et nous partagions tous ce regard d'inquiétude grandissante.

« Il y en a trop, maugréa une voix.

— Balance-les deux par cellule, quelle différence ça peut faire », rétorqua un autre.

Je fus violemment projetée au mur du fond. Rapidement, la grille s'ouvrit et quelqu'un fut jeté à l'intérieur. Aussitôt, la seule issue se referma. La forme qui gisait à mes pieds gémit. Je me penchai pour l'aider et fus contente, en avisant ses cheveux bruns courts, de découvrir qu'il s'agissait de Samuel. Il se releva d'un bond pour agir comme tous les autres enfants : il tenta de passer les bras au-travers du grillage, mais les retira précipitamment comme tous les autres qui l'avaient imité, comme s'ils s'étaient brûlés. Ce qui devait être le cas étant donné les cris surpris et douloureux. Je m'approchai de Samuel. Il agitait ses mains dans l'air comme pour éteindre un feu invisible. La douleur tordait ses traits, mais il ne cria pas et je ne pouvais rien faire pour l'aider puisqu'il refusait mon aide. Soudainement, le feu sembla s'éteindre, puisque ses traits se détendirent. Je n'eus pas le temps de lui demander des précisons qu'une voix à s'en glacer le sang retentit.

« Le prochain qui passe ses doigts au-travers des barreaux les perd », nous avertit sèchement une voix.

Un enfant voulut jouer le brave. Il fit mine de passer les doigts au-travers des barreaux. Une voix l'en dissuada aussitôt :

« Je n'essaierais pas cela si j'étais vous, jeune homme.

— Quoi qu'il pourrait servir d'exemple à tout le monde.

— Bon point. »

À peine la voix se fut-elle tue que des hommes en noir sortis de nulle part – encore une fois – se ruèrent sur la cellule où se trouvait le jeune enfant rebelle. Ils le forcèrent, je ne sais comment, à passer ses doigts au-travers de la grille. Je sentais que le petit garçon tentait de résister contre ce qui semblait être une force invisible. Aussitôt que ses doigts furent sortis d'environ deux pouces, une sorte de lumière rouge venue de nulle part trancha ses doigts. Ils tombèrent au sol avec un bruit sinistre. L'enfant qui pleurait déjà et suppliait déjà poussa des hurlements stridents. Du sang coulait au sol, mais la flamme-laser referma les plaies. Il fut férocement projeté sur le mur du fond de sa cellule. C'était horrifiant, horripilant, je dus me retenir pour ne pas leur crier des insultes.

« Dommage, ricana la voix, courir sans doigts, ce n'est pas l'idéal … pour un animal. »

Un sentiment d'horreur s'était emparé de moi. Je voulus protester, mais Samuel me posa la main sur la bouche pour m'intimer l'ordre de me taire.

« Sinon tu seras la suivante, marmonna-t-il dans le creux de mon oreille.

— Quelqu'un d'autre veut protester? Quelqu'un d'autre veut contredire notre volonté? »

Le silence se fit. Après cet exemple de sadisme, personne n'allait oser défier leur autorité. Je pouvais pratiquement sentir les tremblements qui agitaient les plus jeunes pensionnaires d'entre nous. Si je pouvais les percevoir, il était plus qu'évident que ces hommes en noir les avaient ressentis. Et quelque chose me disait qu'ils n'allaient pas se gêner pour s'en servir contre nous si jamais nous prenait l'envie de nous rebeller.

« C'est bien ce que je pensais. »

Le noir complet accueillit la fin de ses paroles.

« Bonne nuit », lança cette voix moqueuse.

Je me mis à respirer plus vite et plus fort.

« Ça va? s'enquit Samuel.

— Je déteste être dans le noir. »

Il vint s'asseoir à côté de moi. Il tenta de me réconforter en passant un bras par-dessus mes épaules.

« Tout va bien aller, je suis là. »

Sa voix avait un timbre rassurant et je me laissai aller sur lui, en tentant de calmer ma respiration. Je finis par la calmer et il se décolla de moi pour aller se coucher aussi. Il fallait que je me montre forte, que je cache ma peur aux yeux de tous. Je n'allais pas laisser personne jouer avec mes craintes les plus sombres. J'allais les enfouir au plus profond de mon être et personne n'allait les déterrer.

« Fais de beaux rêves.

— Toi aussi. »

Le sommeil ne venait pas. Je fixai le plafond. J'entendais certains enfants pleurer et d'autres – comme Samuel – qui dormaient profondément, comme si rien de ce qu'ils venaient de voir ne les affectait. Moi aussi, je devais avouer que je ne me sentais pas touchée. Ce que ce petit garçon avait subi était monstrueux, mais je ne parvenais pas vraiment à ressentir cette horreur.

Le sommeil dut venir me chercher puisque je fus brusquement réveillée par un bruit sonore et désagréable. Je me réveillai en sursaut.

« Déjeuner! » scandaient les voix.

Le soi-disant déjeuner était dégoûtant. Juste le regarder me levait le cœur.

« Mangez, vous avez une grosse journée qui vous attend. »

Et quelque chose me disait qu'elle n'allait pas qu'être grosse, mais qu'elle allait aussi être épuisante, exténuante et horriblement longue.