Chapitre 2

— Baya, tais-toi, je maugrée.

Il parle sans cesse et je ne parviens pas à trouver le sommeil. Je suis stupide de le blâmer, mais ne pas pouvoir dormir aussitôt que ma tête touche l'oreiller m'enrage au plus haut point. Nos nuits ne sont pas les plus longues et j'aimerais bien pouvoir en profiter au maximum.

— Désolé, souffle-t-il à mon égard.

Il sait que j'apprécie le silence. Il se tait. Je me retourne dans mon lit et tente en vain de trouver le sommeil. Je me sens fatiguée. Je veux dormir. Mais le sommeil refuse obstinément de venir me chercher. Je me retourne encore, change de position encore et encore. Je fais beaucoup plus de bruit que Baya et c'est extrêmement énervant. Mais lui ne dit rien. Il se contente de respirer calmement sans même commenter. Ce qu'il peut être patient. Si j'avais été à sa place, je lui aurais lancé un paquet de bêtises depuis un bon bout de temps. Mais lui, non. Il reste parfaitement maitre de lui-même et il ne s'énerve que très rarement. Je ne me souviens d'ailleurs pas de l'avoir déjà vu agacé. Pendant que ces pensées occupent mon esprit, ma conscience sombre tranquillement dans l'oubli et je finis par trouver le sommeil.

Une voix impérieuse me réveille brusquement le lendemain matin. Les yeux à peine ouverts, je vois le Maitre se promener entre les lits et réveiller tout le monde d'un bon coup de fouet sur la base du lit. Encore chanceux que ce soit le lit qui écope du coup, pensé-je amèrement. Il arrivait souvent aux Maitres de distribuer des coups de fouets. Pour nous endurcir. Est-ce vrai, je n'en sais rien. Ce que je sais par contre, c'est que le son est diablement efficace. Tout le monde est debout en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « Baloo » et nous nous activons déjà à faire notre lit. Le coin plissé parfaitement, le drap replié sur le couvre-lit, l'oreiller bien en place et le couvre-lit bien plat et placé.

— En rang, aux douches. Déjeuner dans trente minutes tapantes.

La voix du Maitre cingle autant qu'un fouet à mon oreille. Une sale voix grinçante et qui vous fait hérisser le poil de bras. C'est l'un des vétérans parmi les Maitres alors nous lui devons encore plus de respect. Logique: il est encore plus à cheval sur le règlement et ne manque pas de nous punir physiquement, sans utiliser une quelconque souffrance mentale. Il croit encore aux bonnes vieilles méthodes. Je ne le contredirai pas. Il a raison. La souffrance fait apprendre la leçon assez rapidement. Et elle reste ancrée dans nos têtes. Comme si le fouet creusant la blessure faisait entrer la leçon et la plaie, la longue guérison, la cicatrice refermait cet espace prévu pour la leçon et l'y enfermait à tout jamais.

Baya me rejoint dans la file en essayant de ne pas se faire voir. Je le salue rapidement en restant silencieuse. C'est la règle pour le matin. Le silence est d'or. Nous nous dirigeons vers les douches. Chacun se déshabille et se lave. Le fait de me retrouver sans aucun habit ne me dérange plus vraiment. Tout le monde est nu, personne ne rit de personne. Au début, c'était gênant, mais nous avons grandi ensemble alors la question ne se pose plus. Le fait que mon meilleur ami est nu à mes côtés en train de se laver en ce moment ne m'affecte aucunement. C'est à peine si je vois qu'il est nu. Question d'habitude, je suppose. La douche ne relaxe pas vraiment. Elle dure à peine dix minutes et l'eau n'a rien de réconfortant. Elle n'est pas chaude, mais plutôt tiède, pratiquement froide. Je ne ressens plus vraiment le froid, mais prendre une douche chaude serait un rêve auquel je ne peux malheureusement que songer. Je n'ai jamais expérimenté la sensation de l'eau chaude sur mon corps. Tour ce que je connais se résume à cette eau froide qui me glace le sang. Je m'ébroue comme un loup une fois sortie de la douche. Le Maitre a coupé l'eau, forçant tout le monde à en sortir. Malin de sa part. Certains s'éternisent sous la douche sans cette astuce. Quelques grommellements me parviennent. Je ne peux m'empêcher d'esquisser un léger sourire en entendant des voix se plaindre. De quoi exactement? Du fait que le temps alloué aux douches ne dépasse pas dix minutes? Ne me faites pas rire. Baya m'accroche au passage et m'entraîne avec lui.

— On rentre dans l'école normale aujourd'hui.

— Je sais.

Vous vous rappelez, j'ai dit que nous suivions aussi des cours avec des « normaux »? Eh bien, ça commence maintenant pour nous. Les Maitres nous forment un peu avant de nous relâcher dans la nature. Bien évidemment, ce n'est qu'une façon de parler car nous continuons à subir leurs enseignements. La tension est palpable. Personne ne sait à quoi s'attendre et la peur de l'inconnu occasionne beaucoup d'énervement parmi les enfants, ce qui déplait fortement au Maitre. Il ne se gêne pas pour nous le faire remarquer:

— Silence! tonne-t-il.

Sa voix résonne dans mes oreilles et chacun se tait sans même prendre le temps de finir sa phrase. La finir pourrait nous faire gagner une dizaine de coups de fouets, à supposer que le Maître soit dans un bon jour, ce qui n'est pas toujours le cas, ce l'est même rarement. Plus s'il ne l'est pas.

— Je ne répéterai pas les consignes, ce serait nous faire perdre du temps. Vous savez quoi faire. Ne l'oubliez pas.

Quoi faire. Rien, en fait. Rien tant que la Faucheuse ne nous a pas attribué de cible, mais la connaissant, ça ne saurait tarder. Le Maitre s'en va et nous laisse nous habiller avec les sobres vêtements qu'ils ont déposés à notre intention sur nos lits respectifs. Nous nous dirigeons ensuite tranquillement vers la cafétéria. Le repas s'effectue pour la majeure partie en silence. La plupart d'entre nous communiquent par la pensée ce qui évite d'avoir une salle bondée qui papote sans arrêt. Pratique en classe, mais attention! Le Maitre entend chaque conversation. Il existe une manière de le détourner de la conversation, faisant en sorte qu'il ne l'entende pas: mais personne ne l'a trouvée. Et il ne faut pas compter sur personne pour nous la révéler. Le Maitre vient interrompre notre déjeuner en tapant des mains. Son air sévère toujours affiché au visage parvient à soutirer quelques sourires aux plus nerveux. Moi, il ne me fait pas rire du tout.

— C'est l'heure, dit-il.

Nous nous regardons tous, consternés. Nous le savons tous. Nous n'ignorons pas ce qui va se passer. Même si la plupart d'entre nous sont très enjoués à l'idée d'aller dans une école dite normale, nous savons tous que c'est la pire des malédictions. Pire même qu'être enfant de dieu ou enfant de personne dite céleste. L'école nous fait tisser des liens. Avec d'autres enfants qui n'ont pas été choisis. Des enfants ordinaires. Cette rencontre change notre perception de la vie et de ce qui nous a été enseigné. Certains enfants vont quitter l'ordre, c'est inévitable. Mais on ne quitte pas l'ordre, il vous vire.