Note : Premier chapitre de Bonnie. J'espère que le Prologue aura poussé certains à découvrir ce chapitre. Si vous avez quoi que ce soit à dire, je suis derrière mon ordinateur et je vous attends. Critiques ou compliment, je prends tout, et si vous voulez juste papoter je suis là aussi. :)


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Première Partie

Automne 1996

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1.

Entre les foyers et les familles d'accueil, je n'avais jamais eu l'occasion de prendre la route régulièrement. Monter dans une voiture, observer le paysage défiler devant mes yeux, ça ne m'arrivait pas souvent. Pourtant, chaque fois que j'en ai eu l'occasion, il y avait une chose à laquelle je pensais, une chose que je croyais voir. Depuis aussi longtemps que je m'en souvienne, il ne m'a jamais quitté. Un loup. Un loup immense, aux crocs acérés et aux yeux rouges. Il se cacherait derrière les arbres ou les buissons, dans les ruelles ou même derrière les portes des maisons. Quand nous passerions devant lui, il surgirait d'un bond, pour m'attraper et m'extirper par la vitre qu'il briserait. Seulement, je savais aussi que si ce loup apparaissait, lorsque nos têtes ne seraient plus que séparés par la vitre de la caisse, alors je pousserai mon grognement le plus terrifiant. Et le loup comprendrait, que moi, il ne m'aurait pas.

Ce loup, s'il avait été là ce soir, il aurait aperçu furtivement les feux de la voiture passer à une vitesse folle trancher avec l'obscurité de la nuit. Il aurait vu les feuilles et les arbres, sur le bas-côté, virevolter sur notre passage, appelés par le souffle. Je me disais même qu'il frémirait à l'entente de notre vrombissement.

Il pouvait surgir, je l'attendais.

L'autoradio crachait de la vieille pop et moi je chantais à m'en décrocher les cordes vocales. Ce n'était pas ce qu'il y avait de plus doux à entendre. Je n'avais pas le coffre de Sheryl Crow, mais je tentais tout de même de l'imiter. Je n'aimais pas particulièrement la vieille pop. Mais voyez-vous, mon corps enfoncé dans le siège passager et mes pieds sur le tableau de bord, ils en avaient rien à faire de la merde qu'on leur faisait écouter. Tout ce qu'ils voulaient c'était bouger. En rythme. Et apprécier le moment.

La ville était déjà loin derrière nous et à cette heure nous étions seuls. Pas une maison ne venait peupler les hectares de champs qui nous entouraient. Pas d'âmes qui vivent dans ce nulle part. Seulement quelques oiseaux qui surgissaient parfois des arbres pour nous couper le passage. Certains y perdaient malheureusement une ou deux plumes. C'était enivrant. La caisse fonçait à toutes blindes suivant gracieusement les courbes et virages de la route.

Une ligne droite. « Vitesse lumière ! ». J'ai lancé, les bras en l'air. Et j'observais, impatiente, l'aiguille dépasser les 160 km/h. Mon sourire s'élargissait à mesure qu'elle se rapprochait de son but. Il y avait pas à dire, la vitesse on la ressentait. Le corps enfoncé de force dans le siège à cause de l'accélération et l'auto qui commençait à trembloter. Les arbres défilaient à une vitesse folle derrière la vitre. Je sentais que l'on atteignait les limites. Celles de cette voiture familiale et celles de notre sécurité.

Adam a baissé la tête à hauteur du volant, les yeux rivés sur la route. Imitant un champion de course automobile. C'était plutôt ridicule compte tenu des housses en billes de bois qui tapissaient son siège et du sapin désodorisant qui pendait du rétroviseur. Mais j'ai lâché un cri de victoire. Tout était possible. Rien ne pouvait nous arrêter.

À cette vitesse l'adrénaline était puissante. On pourrait mourir si un virage nous surprenait, ou pire, se prendre la raclée du siècle par le père d'Adam. Croyez-moi, j'étais persuadée qu'il ne serait pas ravi de retrouver sa voiture en mille morceaux ou simplement d'apprendre qu'Adam l'avait empruntée sans son autorisation, alors même qu'il n'avait pas l'âge d'avoir le permis.

Pourtant à ce moment-là, je n'avais que faire des réprimandes ou même de la mort. Il y avait cette sensation. Il y avait ces frissons. J'aurais pu mourir. Ça aurait été ma plus belle mort. Sur la route, à plus de 160 km/h avec Adam.

Il n'avait peut-être pas le droit de la conduire cette caisse. Il avait même apprit seul. Mais je n'avais pas peur. Ce n'était pas la première fois et j'avais confiance en lui. Et s'il se trompait. S'il se trompait et que nos carcasses venaient heurter le sol quelques mètres plus loin. Que des morceaux de nos corps se retrouvaient précipitamment exposés, à la vue de tous, sur l'asphalte. Alors je ne pourrai pas lui en vouloir. Nous serions morts ensemble.

« Bonnie, baisse le son. On arrive »

En me rasseyant correctement j'ai pu apercevoir le petit village au bout de la route. Je pouvais même en distinguer son silo. Notre point d'arrivée. Ici, au milieu de nulle part. Adam a commencé à rétrograder pour récupérer une vitesse normale et j'ai coupé le son de l'autoradio. Sheryl nous excusera, il nous fallait rester discret. Certaines cheminées crachaient une fumée opaque et quelques fenêtres étaient encore éclairées. Il ne fallait pas que les flics viennent une nouvelle fois nous déloger.

On claqua donc silencieusement les portières et tenta de diminuer le bruit de nos pas sur le gravier. Nous avions enfin devant nos yeux notre but. « Le géant de métal », comme nous l'avait présenté un garçon, que nous avions rencontré quelques mois plus tôt, trônait, majestueux, devant nous. C'était un silo tout à fait banal. Un silo à grain, qui devait être là depuis un moment car pourvu de rouille à de nombreux endroits. C'était un silo banal, mais j'avais pour cette espèce de monstre sans cœur, mais pas sans âme, un respect qui venait du fond de mes tripes. Aussi grand soit-il, il tenait debout, fier et utile.

De là-haut, on pouvait observer tous les villages environnants et même la ville. Et c'était spécifiquement pour cette vue que nous venions ici. Ou plutôt pour l'autre vue : la face du monde. Des étendues de champs à perte de vue qui se perdaient au loin dans l'obscurité de la nuit. Seules deux lumières, qui ne pouvaient n'être rien d'autre que des phares de bagnole, et le faisceau de la lune nous laissait entrevoir les routes lointaines.

Sans plus attendre nous commencions notre ascension. Je les avais comptés, il y avait 34 barreaux pour atteindre le sommet. Ce qui nous amenait à un peu plus de 9 mètres de hauteur. Cela nécessitait de ne pas être sensible au vertige et d'avoir quelques muscles dans les bras, mais l'effort était très généreusement récompensé. Ça en valait la peine.

Là-haut, il nous restait deux choses à faire. La première consistait à ne pas tomber dans le trou. Les silos se remplissent par le dessus ils possèdent donc un trou béant pour le remplissage du grain. Ce n'est pas que c'était dangereux. Adam avait déjà sauté dans ce trou; les grains amortissent la chute. Ça l'avait fait marrer. Ça l'avait fait marrer même quand on s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas remonter tout seul. Une corde avait suffi pour le repêcher, mais ce soir on avait pas tellement envie de perdre du temps.

Alors il ne fallait pas tomber dans le trou.

La deuxième chose à faire était simple. Nous n'avions qu'à passer nos jambes à travers les barreaux de la barrière de sécurité. La ville dans notre dos et le monde s'ouvrait à nous.

Les pieds dans le vide je me sentais comme assise sur le toit du monde. Je respirais.

C'était une sensation tellement agréable, le vide était partout. Sous nos pieds, au-dessus et autour de nous. Pourtant il n'avait rien d'oppressant, il n'était que synonyme de liberté. C'était pour ça que l'on venait ici. Pour que le vent nous fouette en proclamant : « Elle est là, la vie. Dans ton indépendance de mouvement, au fond de tes libres pensées, dans l'ouverture de ton regard et les infinies possibilités de chemins. »

« J'ai vu l'assistante sociale aujourd'hui. »

Adam ne fut pas surpris, il savait que je la voyais régulièrement. C'était son travail, à elle, de suivre les gens comme moi. Mais il m'a quand même demandé ce qu'elle me voulait. Parce qu'il est vrai que même si ces visites étaient régulières, il y avait toujours une raison.

« Discuter des conneries habituelles. Alors Bonnie, comment vous sentez vous ? » Je l'ai imitée avec une espèce de voix nasillarde.

« J'allais pas mentir. Elle est peut être complètement stupide, tu sais, mais elle est pas méchante. Et puis si j'avais pas répondu elle m'aurait pas lâché. Alors je lui ai dit que je me sentais bien. Mais ça lui a quand même pas suffit.

- Ça leur suffit jamais. »

Adam connaissait bien les rouages du système de l'ASE. Il avait toujours été à mes côtés, que mon domicile soit un foyer ou une famille d'accueil. Pendant 9 ans, il avait pu suivre toutes les contraintes qu'entraînait le statut d'enfant sans famille. Il les connaissait si bien qu'on pourrait croire qu'il en était lui-même un.

« Ouais, elle voulait aussi savoir si je m'étais bien intégrée chez les Desmoulins. Ah oui, elle m'a aussi demandé s'il y avait eu des gestes déplacés, des attouchements ou des trucs comme ça. Évidemment elle l'a pas dit comme ça. Apparemment c'est déjà arrivé à certains gosses. Elle était toute gênée en me demandant ça. »

Ça l'a fait rire. Mais Adam, il s'inquiétait quand même. Je le savais. Je le connaissais. Il ne s'inquiétait pas pour les gestes déplacés, il savait que j'étais capable de me défendre. Non, Adam il voulait être sûr que j'étais vraiment heureuse. Adam ça lui a toujours importé mon bonheur. Alors il a quand même demandé doucement. « Et en vrai, est ce que ça va ? ». Et moi je n'ai rien pu répondre d'autre que : « C'est juste que c'est pas chez moi. »

C'est juste que c'est pas chez moi.

Adam n'a pas répondu. Il m'a juste tendu une clope. Puis il en a sorti une pour lui aussi. Il n'y avait rien d'autre à faire que fumer et regarder devant nous. Ça ne servait à rien de répondre. Adam savait. Adam savait que je ne me sentais chez moi qu'à deux endroits. Avec lui et à cet endroit-là, celui que je n'avais pas encore trouvé, mais qui, je le savais, était fait pour moi.

La fumée de la cigarette enveloppait mon visage et s'échappait par mes cheveux avec le vent. J'adressai un sourire à Adam pour qu'il sache que, tout ça, ça ne me rendait pas triste et je retournai à ma contemplation. On était venu pour ça et personne ne pouvait être triste avec ce spectacle sous les yeux. Derrière moi il y avait la ville, devant moi, la vie.

C'était beau. Personne ne pouvait le nier. Dans ce paysage, je contemplais la beauté, mais surtout j'y voyais l'avenir. Du haut de mes 17 ans, je n'avais toujours connu que la ville derrière nous. Du haut de mes 17 ans je savais que ce n'était pas dans cette ville que j'étais chez moi. La déduction était simple à faire. Si ma vie n'était pas là, alors elle était ailleurs. Et cet ailleurs était juste devant moi. Alors que ma majorité arrivait à grand pas, je m'approchais de plus en plus de mon but.

« La semaine prochaine Émilie fait une soirée. On y va ? A lâché Adam à un moment.

- C'est qui Émilie ?

- Tu sais, une fille de ma classe. Brune, assez jolie. »

Je connaissais pas vraiment les filles de la classe d'Adam. On était pas dans le même lycée. Lui était dans le privé. Pour moi, c'est le foyer qui avait choisi. Et en venant habiter chez les Desmoulins quelques mois plus tôt ça n'avait pas changé. J'étudiais dans le deuxième lycée de la ville, public lui. Alors les amis d'Adam je les connaissais pas tellement. Mais j'avais l'habitude de le retrouver devant son bahut à la fin des cours. J'en connaissais certains de vue.

« La bourgeoise prostituée ? »

Pour définir cette fille il n'y avait pas de meilleurs mots. Et Adam n'a pas démenti. Finalement je voyais très bien qui était cette Émilie.

« Cette fille est bête, hautaine et elle a aucun respect pour son corps. D'ailleurs elle te mettrait bien dans son lit et …

- Elle a une maison, il m'a coupé. Ses parents ne seront pas là pour le week-end apparemment. Et Bonnie, un coin chaud pour faire la fête on peut pas cracher dessus. Sérieux il commence à faire froid en ce moment. Et puis il y aura de l'alcool à volonté. Cette fille a du fric.

- Vu comme ça. »

C'est vrai que ça se refusait pas tellement.

« Mais cette meuf elle voudra jamais que je passe le pas de sa porte. T'as vu les regards qu'elle me lance à chaque fois que je viens te voir. Cette fille est jalouse.

- Jalouse de quoi ? Il a demandé. »

Adam était aveugle. La plupart des filles mouillaient sur son passage. Même celles qui ne savaient pas ce que ça voulait dire. Et je les comprenais, Adam était un beau garçon. Il avait la tête de ce genre de mecs qui font partie d'un boy's band et qui finissent trempés par la bave de leurs groupies. Émilie était une groupie. Émilie mouillait devant Adam. Mais, croyez-moi, Émilie savait ce que ça voulait dire.

Adam était aveugle, mais on en avait déjà parlé des milliers de fois. Alors je lui ai lancé ce regard. Celui qui veut dire : Tu vois très bien ce que je veux dire. On passe notre temps tous les deux, mais elle tu ne lui adresses que quelques regards.

« N'empêche qu'elle m'a dit, ramène qui tu veux. C'est ce que je fais, il a dit pour éviter le débat.

- Elle va pas aimer ça.

- Il y aura tellement de monde qu'elle ne te verra même pas.

- Et de toute façon je m'en fous. » J'ai conclu.

Au final ça m'était complètement égal. Et Adam était du même avis. Adam pouvait emmener qui il voulait ? Alors j'irai. Cette soirée j'en profiterai à ma façon.

Deux heures plus tard, il avait fallu redescendre les 34 marches et quitter le paysage. Remonter dans la caisse, effectuer un dérapage magistral sur le gravier, qui me fit rire de plaisir nous avions eu ce que nous voulions, il n'y avait plus à être discrets. Et enfin faire le chemin inverse. Celui qui nous ramènerait jusqu'à notre lit.

Adam m'avait déposé devant la maison des Desmoulins avant de repartir chez lui. Il garerait probablement la voiture de son père au centimètre près, comme il l'avait trouvée, dans la petite allée qui longe la maison de ses parents. Puis il devrait passer discrètement la porte d'entrée pour se faufiler dans sa chambre au premier étage. Chez lui.

Pour ma part, j'étais là, immobile, les bras ballants, devant l'entrée de chez les Desmoulins. Devant le « chez soi » qui n'est pas chez moi. J'aurais moi aussi à entrer discrètement pour rejoindre la chambre que les Desmoulins m'avaient attribuée. « Fais comme chez toi !», ils avaient dit.

J'avais voulu y croire. Comme à chaque fois. Comme à chaque changement de foyer ou de famille d'accueil. Je voulais croire que, cette fois-ci, je pourrais me sentir chez moi. Malgré tout, encore une fois, ça n'avait pas été le cas.