Note : Le chapitre 9 comme promis ! Bonne lecture !


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9.

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On était finalement descendus de ce silo. Ces fameuses 34 marches, ces neuf mètres de hauteur. Malgré un printemps doux, nous n'avions apporté ni veste, ni gilet et la nuit commençait à se faire fraîche. Ce n'était pas pour me déplaire car ainsi cette discussion avait pu être close.

On a donc repris sa voiture pour se rendre chez moi. Il était plus de minuit et je m'étonnais qu'il ne rentre pas chez lui retrouver Christie. Malgré la levée de ce secret cette soirée devait lui sembler agréable.

Adam qui n'était jamais entré ici s'est exclamé « Voici donc l'antre du loup » en passant la porte d'entrée et a commencé l'inspection de mon lieu de vie. J'étais déjà prête à ouvrir mon frigo pour nous servir un verre de vin blanc, mais il me questionna dans ma marche.

« Qui c'est ? »

Adam pointait du doigt cette vieille photo qui trônait depuis mon arrivée sur cette commode proche de la porte d'entrée. Celle que Suzanna m'avait montrée à mes dix-sept ans, le jour même où j'appris la mort de ma mère.

« Maman et papa. »

Alors que je n'avais souhaité la garder étant adolescente, j'avais demandé à Suzanna si je pouvais la récupérer il y a dix ans. Elle était restée cachée au fond d'une boîte pendant un long moment. Puis les années étaient passées et mon jugement avait changé, j'avais maintenant besoin de la voir, de la garder près de moi. Je la regardais aujourd'hui avec fierté et affection. Ces personnages sur papier glacé, usé par le temps, comptaient tellement pour moi. Ce n'était qu'une image, pourtant elle m'était précieuse. Elle représentait tout ce qu'il me restait d'eux.

Adam a pris quelques secondes pour la détailler, l'approchant un peu plus de son visage. Puis tendrement, il a lancé à mon attention : « Tu lui ressembles beaucoup. »

Il n'aurait pas pu me faire plus plaisir. Je les aimais aujourd'hui, eux que j'avais tant ignorés, parfois même haïs. Alors que je connaissais maintenant la vérité sur toute cette tragique histoire je me les étais appropriés, je leur avais fait une place dans mon cœur.

Cette femme au regard si puissant je l'avais détaillée. Chaque centimètre de son corps que laissait voir cette photographie avait été épié pendant de longues heures.

J'avais longtemps cherché une ressemblance dans le moindre de ses traits. Et je l'avais trouvé. Je voyais en elle la longue arrête de mon nez, mes lèvres plutôt charnues et mes pommettes rebondies. Je les voyais, mais seule je pensais que mon esprit me jouait des tours, que je m'appropriais certaines similarités dans l'espoir de me rapprocher d'elle.

Finalement, il s'avérait que je ne m'étais pas menti. Si Adam les voyaient, alors cela voulait dire qu'elles existaient.

Je ressemblais à ma mère et j'en étais fière.

Muée par le bonheur de cette affirmation, je sentais que je ne pourrai que passer une bonne soirée.

Guillerette, épanouie et heureuse j'ai posé deux verres pleins sur la table basse et lancé la chaîne hi-fi, faisant tourner un des disques que nous écoutions régulièrement tous les deux. Un verre à la main, rempli à chaque fois qu'il était vide, Adam a continué sa visite. Au gré des objets qu'il découvrait une histoire était racontée, un souvenir rappelé à nos mémoires. Porté par l'alcool et la musique parfois nous dansions. Profiter de ce moment était ce qu'il y avait de plus important.

Puis épuisés et légèrement inhibés notre discussion s'est continuée sur le canapé, l'un en face de l'autre, proche, nos genoux se touchaient et nos discours étaient enthousiastes.

Les nombreuses choses que nous nous sommes racontées ce soir-là commençaient par ces mots : « Tu te souviens ? ». Parce qu'on avait tant de choses en commun, on en avait partagé tellement.

« On a vécu tellement de choses. Depuis nos 9 ans, tu te rends compte ?

- C'est impressionnant oui. On a grandi ensemble. Peu de gens vivent ce genre de choses, j'ai ajouté.

- Je crois que ça va même plus loin que ça. On avait une relation particulière. Tout le monde le disait.

- Je ne dirais pas forcément particulière. Différente plutôt.

- Ça allait à l'encontre de ce qu'ils connaissaient surtout.

- Ça c'est parce que les gens se brident à longueur de temps. Ils n'osent rien. Ne vont jamais en dehors des règles qu'on leur dicte. Ils suivent des lois, des principes pour lesquels on ne connaît pas la source. Qui les a inventés ? À qui ça a profité ?

- Qui ça a bloqué ?

- Exactement, j'ai répondu très impliquée. C'est pour ça que je n'ai jamais voulu les suivre. Ces règles dictées par une société que je ne reconnais pas. Je n'appartiens pas à une ville, à un pays. Je n'appartiens pas à une communauté. Je n'ai pas ce type d'identité. Je pense que … j'appartiens à la Terre. Oui, c'est ça. À mon corps aussi. Voilà ce que je respecte. Parce que je reconnais ces identités-là. Je ne respecte pas les lois, les mœurs ou la morale. Je respecte les principes qui me semblent les bons, les valeurs que je me suis forgée. Je respecte ce qui est bon pour mon corps et ma tête. Ma propre vision du bien et du mal. »

Je m'étais emportée. J'étais presque debout, mon verre levé à hauteur de mon visage. L'alcool et la passion que j'avais pour ma liberté avaient fait leur effet. Adam m'avait écouté sans en perdre une miette, je l'avais vu.

« Voilà quoi. J'ai dévié complètement de sujet, non ? » J'ai demandé en me rasseyant et Adam à rit.

C'était bon. C'était vivifiant. Ce moment était une pure merveille. Lui et moi, pratiquement aussi proche que dix années auparavant. Adam et Bonnie, sur un canapé, riant à gorge déployée et s'échangeant des sourires complices.

« Complètement, oui. Mais j'ai toujours aimé te voir engagée à ce point. C'est ce qu'il y a de plus vrai chez toi.

- Dis pas de conneries, j'ai dit en balayant sa phrase d'un geste de main.

- Je t'assure Bonnie. Tu es entière. Je sais que les gens n'ont pas toujours acceptés tes actes, qu'ils t'ont souvent regardé de travers. Et tu sais à quel point j'ai toujours eu envie de leur en coller une, de les remettre à leur place. Mais au fond ils n'avaient juste rien compris. Ta vision de la vie est tellement différente de la majorité des gens, finalement ils ne pouvaient même pas la comprendre. C'étaient des ignorants incapables d'admettre que la pensée n'est pas la même pour tout le monde.

- Toi, tu me comprenais.

- Parfois non. Il y a certains de tes comportements pour lesquels je n'arrivais pas à déterminer la source. Mais il y a une chose que je gardais en tête. Quoi qu'elle fasse, elle reste égale à elle-même. Elle suit sa ligne de conduite, le chemin qui la mènera à ce qui l'a rendra heureuse. »

J'avais réussi. J'avais trouvé ma voix, celle que j'ai toujours cherchée. J'avais atteint mon but. Devenir celle que je devais être.

« Tu l'es ?

- Quoi ? j'ai demandé alors que j'étais déconnectée.

- Heureuse ?

- Oui. Oui, je suis heureuse. Évidemment parfois c'est dur, mais il y a des choses qui sont atteintes et ne peuvent pas être défaites. Tu vois ?

- À peu près oui.

- En fait je me vois comme un oiseau qui ne s'arrête jamais de voler, mais parfois il y a des trous d'air dans le ciel, alors je tombe un peu, mais pourtant je ne pose jamais les pieds à terre. Je suis toujours en vol, j'ai expliqué en imageant mes paroles de mes mains.

- Ouais, sois tu es devenue une poète incomprise sois tu as trop bu, il a rigolé.

- Ma métaphore ne te plaît pas ? j'ai demandé faussement outrée.

- Bah, l'oiseau doit être fatigué à force de voler.

- Putain c'est vrai t'as raison, il peut pas voler tout le temps le pauvre. Bon on va dire qu'il se repose de temps en temps. C'est vrai que sinon c'est inhumain. Il doit être à bout de forces. »

Évidemment ce n'était qu'une métaphore foireuse. Je savais qu'au fond Adam il avait bien compris que ce qu'il fallait retenir c'est que j'avais changé, que j'allais mieux, que j'étais enfin celle que j'aurais dû être.

« Et toi Adam, est-ce que tu es heureux ? »

C'est là qu'il m'a adressé un sourire en coin. Ce genre de sourire qui sont toujours accompagnés d'un regard tendre.

« Maintenant oui, je suis heureux. »

Le ton de sa voix, sa posture, son regard. Tout en lui, alors qu'il prononçait cette phrase m'a perturbée. Bon ou mauvais sens, je n'en avais aucune idée. Je me disais que la voix tendre et posée d'Adam me remuerait toujours le cœur. Je me disais que c'était une de ces phrases que l'on dit en sous-entendu. Maintenant ? Mais quand a commencé ce maintenant ? À la seconde sur ce canapé, quelques semaines plus tôt quand je suis réapparu dans sa vie, quand sa future femme l'a demandé en mariage ?

J'ai voulu lui demander. J'ai voulu en savoir plus, mais son comportement m'en a empêché, m'a stoppé dans mon interrogation car une autre est apparue. Pourquoi Adam approchait-il à l'instant son visage du mien ? Pourquoi ses lèvres étaient-elles si proche des miennes ?

Cette fois-ci la réponse n'a fait qu'un tour dans ma tête et je me suis comportée comme une vierge effarouchée.

Il n'a pas eu le temps de m'atteindre. Pas même de m'effleurer. Je me suis levée brusquement, heurtant pratiquement son visage de mon épaule. J'ai fuis ce canapé en direction de la cuisine en entonnant : « Tu reprendras bien un verre de vin ? »

Je l'ai entendu bredouiller un faible « euh, oui merci » et sans me retourner j'ai senti qu'il n'était pas serein, qu'il se donnait contenance sans vraiment parvenir à y arriver.

Mon sursaut trop brutal du canapé m'a donné le vertige. J'ai même failli tomber à la renverse. Mon oreille interne n'a pas supporté. Une de mes mains avait déjà atteint la poignée du réfrigérateur, je m'en suis donc servi pour me retenir. Je partais en vrille complètement, peut être que l'idée d'ouvrir une nouvelle bouteille de vin n'était pas la meilleure.

Avait-il réellement essayé de m'embrasser ? Pourquoi avait-il fait ça ? Que lui avait-il prit ? Le moment était parfait. Toutes les interrogations étaient levées. Nous étions enfin Bonnie et Adam, ceux-là qui s'étaient toujours connus. Ceux-là qui riaient comme avant. Et il fallait qu'il gâche tout.

On avait pas tant bu que ça. Il était pleinement conscient de ses actes.

C'était tellement plus simple avant. Avant on s'en foutait. Avant c'était comme ça la normalité. Si je voulais l'embrasser je le faisais. Le prendre dans mes bras, toucher son corps, lui donner envie de moi. Parce qu'avant il n'y avait pas de sous-entendu, pas d'obstacle. Parce que c'était notre façon de nous aimer. On en avait le droit.

Mais maintenant il savait. Il savait que je l'aimais d'une toute autre manière que ce qu'il pensait savoir. Et lui, il allait se marier.

C'était la panique. J'ai jeté un coup d'œil vers le canapé. Il avait le regard fixé devant lui, les bras ballants et l'air complètement perdu. Je n'avais pas rêvé, son comportement le trahissait. Il avait bien tenté ce que je croyais l'avoir vu faire.

Peut être avait-il compris que c'était une erreur ?

Ressaisis-toi. Ouvre cette porte de frigidaire, sors la bouteille de vin et retourne t'asseoir. Fais comme si rien ne s'était passé. Tout ça ce n'est pas grave au fond. Voilà ce que je me suis dit.

Mais je n'ai pas eu le temps mettre ces actions à exécution.

Des mains sont venues attraper ma taille et un souffle se fondre dans mon cou. C'était comme si l'on venait de m'envelopper dans du coton. Les mains d'Adam sur mon corps, plus rien ne comptait. Son front contre mon crâne, nous étions si proches. J'ai relâché ma prise sur la poignée pour me retourner face à lui quand une de ses mains est venue remonter jusqu'à mes côtes.

Alors plus rien n'existait. Simplement nos deux corps collés l'un à l'autre et nos regards qui s'interrogeaient.

A-t-on le droit ?

Fini la vierge effarouchée. Bien sûr que nous en avions le droit. On était Adam et Bonnie. C'était une putain d'évidence.

Alors enfin, j'ai ressenti les lèvres d'Adam se coller aux miennes. Et son corps rejoindre le mien pour le plaquer contre la porte derrière moi. C'était comme un vieux film à l'eau de rose. Ce genre de film dans lequel la fille la moins populaire du lycée tombe amoureuse du quarterback. Au détour d'un couloir il la plaque contre ces casiers en métal et lui roule la galoche de l'année.

Le quarterback c'était Adam. Ce n'était pas Adam ce petit garçon de 8 ans. Celui que j'avais rencontré dans ce parc. Non, c'était un Adam dans le corps d'un homme de 35 ans. Un enfant qui avait grandi avec moi. Enfin j'ai pu l'embrasser en ayant conscience de tout l'amour incroyable que je lui portais.

C'était bon, c'était doux, c'était fort et puissant, ça me transperçait, me bouleversait. J'en avais vécu des choses dans mes 35 années de vie, mais rien n'avait jamais atteint cette intensité. Rien n'avait d'égal à ce moment. C'était passionné, à bout de souffle, effréné, comme si il ne fallait en rater aucune goutte, comme si on pouvait nous l'enlever à chaque seconde.

Je voulais rire, pleurer, crier. Je voulais le serrer encore plus fort, je voulais qu'il englobe mon corps. Je voulais lui appartenir complètement.

J'étais amoureuse d'Adam. Je n'avais jamais cessé de l'aimer. Depuis mes 8 ans il avait été pour moi le garçon qui a bouleversé ma vie.

Puis il a relâché son étreinte doucement et j'ai pris peur. J'ai cru que c'était fini. Que le moment était passé, que je n'y aurais plus jamais le droit. Adam a du s'en rendre compte car il m'a rassuré par un regard tendre. Puis il a posé sa main sur ma joue et son pouce est venu caresser mes lèvres rougies.

« Je ne sais pas si c'est une erreur. Je ne sais pas si c'est ce que l'on aurait du faire depuis le début. Je me fous de tout. La seule chose qui m'importe c'est que j'en ai terriblement envie.

- La réponse est oui.

- Quelle réponse ?

- Tu m'as demandé tout à l'heure si j'étais toujours amoureuse de toi. La réponse est oui.

- Tu es si jolie. »

Cette nuit-là, j'ai retrouvé le corps d'Adam. Évidemment il avait un peu changé, mais c'était tout de même celui que j'avais toujours aimé. Sa peau, le galbe de ses jambes, la courbure de ses fesses, ses bras puissants. Ceux-là même qui m'ont portée jusqu'à mon lit, ceux-là qui retenait à peine son poids sur mon corps pour que notre contact soit total. Ses mains qui ont parcouru chacun de mes membres mêlant force et douceur. Son odeur. Indescriptible, mais tellement enivrante.

Nous avons retrouvé les sensations de nos 25 ans. Mais c'était plus fort. Plus intense. Plus vrai. Aujourd'hui mes sentiments étaient si présents, si réfléchis. On s'est appartenu. Ce fut comme une fusion des corps, des esprits, des amours.

Voilà donc ce que ressentent les gens qui s'aiment lorsqu'ils unissent leurs corps ?

Ce fut la plus belle nuit de toute ma vie.

Ca oui, la plus belle nuit de ma vie.

Puis le réveil fut solitaire et le bien-être de la sortie du sommeil avec le souvenir de la veille vite effacé.

Au réveil, Adam n'était pas à mes côtés. Le cadran de mon téléphone annonçait 8 heures et la lumière émanant de la fenêtre n'éclairait qu'une place vide, des draps froissés et une fraîcheur non désirée.

À la hâte mon corps nu s'est redressé pour parcourir du regard la pièce. Peut-être était-il déjà levé ? De mon lit, j'avais vue sur tout le studio. J'ai ouvert la porte de la salle de bain pour la découvrir vide. Il fallait que je réalise, Adam n'était pas là. Alors j'ai imaginé qu'il était peut être parti chercher un petit déjeuner. Nous le dégusterions sur le canapé devant une émission de télévision stupide. Comme avant.

Mais debout dans ce qui faisait office de salon j'ai pu apercevoir ce mot griffonné d'une écriture qui n'était pas la mienne sur un papier blanc posé sur la commode de l'entrée.

Je me suis précipitée pour le lire.

« Pardon ».

Voici tout ce qu'il y avait d'écrit. Là, vous-voyez, mon monde s'est écroulé. Plus rien n'avait de sens. Plus rien n'avait d'importance. Mais pas assez pour évincer la douleur qui venait d'atteindre mon cœur. Rien ne serait assez fort pour la balayer.

Adam venait de briser mon cœur.


Ouais, je sais ... Vous vous dites : Jusqu'au bout elle va la faire souffrir cette pauvre Bonnie ! Et je ne pourrais que vous répondre : Eh oui ! Ca ne serait pas drôle sinon. :)

Bon, en tout cas, avant de poster, dans quelques le chapitre final et l'épilogue de cette histoire, je serais curieuse de savoir comment vous imaginez la fin. A votre avis, que se passera-t-il dans le dernier chapitre ?

A très vite !

Mona