Le texte devait commencer par : Alfredo, le clown, allait faire son entrée sous le chapiteau lorsque... Être dans le milieu du cirque, le reste c'était à notre appréciation.


Drôle de journée


Alfredo, le clown, allait faire son entrée sous le chapiteau lorsque son fils, Manuel, de cinq ans arriva en courant.

« Papa, il y a un problème avec maman. »

Le clown soupira et fit un pas en arrière.

Depuis une semaine, sa femme avait décidé de lui pourrir la vie. Elle voulait pouvoir faire partie du spectacle. Elle estimait que ce n'était pas parce qu'elle était enceinte de huit mois, maintenant, qu'on devait l'éloigner de la piste.

Elle pouvait faire autre chose. Elle n'était pas irresponsable au point de ne pas se rendre compte que faire du trapèze ce serait dangereux aussi bien pour elle et le futur bébé. Elle avait arrêté son numéro dès qu'elle avait appris pour sa grossesse, quelque peu imprévue. Elle en était à ce moment-là à presque trois mois.

Bien sûr, elle avait continué d'être active pendant les représentations pour Manuel jusqu'au dernier moment. Elle avait distribué les boissons et les amuses bouches entre les numéros. Seulement, à l'époque le cirque était moins grand. Il venait de se lancer. Il ne pouvait pas se permettre de perdre un faible revenu. Il ne s'était pas encore associé à un autre cirque plus renommé.

Mais maintenant, elle pouvait se reposer après avoir vendu les places d'entrée et les petits sachets de nourriture pour ceux qui voulaient visiter le mini zoo. Elle n'était pas inactive non plus. Elle n'était pas en dehors de la vie du cirque.

Justement, il n'avait jamais estimé qu'une grossesse puisse être considérée comme une maladie. De ce fait, on n'était pas obligé de prendre des pincettes avec une femme enceinte. Mais de là à la laisser tout faire pour qu'elle se sente à sa place, il y avait des limites.

Elle aidait à l'entretien du chapiteau après le spectacle. Elle donnait un coup de main pour démonter et remonter la tente à chaque fois qu'ils changeaient de ville. Elle nourrissait les animaux, pansait les chevaux avant le spectacle pour les apprêter avec le dresseur. Elle aidait également après pour enlever les panaches à plumes qu'on leur mettait sur la tête.

Qu'est-ce qu'elle voulait encore cette fois ?

Il devait monter sur la piste et faire son numéro. Est-ce qu'il pouvait prendre le risque d'y aller ?

Au moment où il décida qu'il ne pouvait plus faire attendre son public, il vit arriver un nouveau clown. Il cligna plusieurs fois des paupières. Mais c'était bien sa femme, Miranda, qui arrivait vêtue d'une robe arlequin et de grandes chaussures rouges en harmonie avec son propre costume colorés.

Le visage de sa bien-aimée était entièrement peint en blanc, comme le sien et elle avait, comme lui, fait de grands ovales autour de ses yeux. Si lui c'était orange, elle avait mis du bleu. Son nez était peint en rouge pour le faire ressortir.

Elle tenait à la main un seau rempli de confettis. Les marques rouges qu'elle avait faites autour de ses lèvres accentuèrent le sourire qu'elle lui offrit. Elle avait mis une perruque rose fluo ainsi qu'un petit chapeau ridicule.

Il voudrait se fâcher, ils n'ont rien répété. Il y a un risque pour le spectacle, seulement il n'y arriva pas.

Au moins, cette fois ce n'était pas trop dangereux. Ce n'était pas comme hier où elle voulait servir de cible humaine au lanceur de couteaux. Bernardo en avait perdu ses moyens tellement il avait peur de toucher le bébé.

Monsieur Loyal vint voir où s'éternise son clown et écarquilla les yeux avant de montrer le rabat pour les envoyer amuser la galerie.

Alfredo prit la main de Miranda et l'entraîna à sa suite. Ensemble, ils firent le tour de la piste pour aller s'arrêter au centre.

« Qu'est-ce que tu as dans ton seau ? demanda Alfredo en faisant signe de regarder à l'intérieur.

- C'est un puzzle mais je ne sais pas combien de pièces il y a » répondit-elle en inclinant le seau pour montrer le contenu à tous les spectateurs.

Des éclats de rire s'élevèrent, des voix d'enfants dirent :

« C'est pas un puzzle, c'est des confettis. »

Miranda s'avança vers la balustrade qui faisait le tour des gradins, là où il y avait eu le plus de cris. Alfredo la suivit se demandant ce qu'elle allait faire. Il n'aimait pas entrer en scène sans rien avoir préparé, il avait l'impression de naviguer en eau trouble.

Miranda déposa son seau et prit plusieurs confettis qu'elle étala sur le muret.

« Regardez, on sait les assembler, c'est un puzzle, affirma-t-elle.

- Non ! hurlèrent les enfants. C'est des confettis.

- Il fait quoi le con ? » demanda-t-elle en se tournant vers Alfredo.

Le clown fut mal à l'aise, les gros mots étaient à proscrire. Seulement, il se sentit rapidement soulagé quand il entendit les rires s'élever chez les parents.

« Oh là là là là, Miranda il fait rien le con, ce sont des confettis, des petits bouts de papier. C'est fait pour être jeté pas pour être assemblé » sermonna Alfredo en secouant la main.

Miranda fronça ses sourcils, regarda son seau puis le ramassa. Elle fit mine de jeter le contenu vers le public. Les enfants crièrent, rigolèrent, essayèrent de se cacher. Rapidement, elle se retourna et envoya le tout à la figure de son clown de mari.

« C'est vrai que c'est plus amusant que de les assembler. » dit-elle avant de s'enfuir vers la sortie.

Alfredo toussa et recracha une série de confettis. Il s'avançait pour l'empêcher de vider son seau sur le public. C'était le genre de choses qui n'était pas apprécié, ressortir d'une visite au cirque sale, beaucoup ont leurs vêtements du dimanche.

Les spectateurs rirent en se tenant les côtes devant la tête que faisait le clown en chef et les grimaces qu'il réalisait pour reprendre son souffle.

Seulement, il n'eut pas le temps d'y arriver que Miranda revint avec un autre seau, s'en suit une petite course poursuite. Alfredo fuyant devant sa femme, il venait de réaliser que c'était un seau rempli à moitié d'eau qu'elle avait cette fois.

Après avoir fait le tour, Alfredo sortit de la piste Miranda derrière lui. Il l'accueillit avec un grand sourire. Elle déposa le seau et se jeta dans ses bras.

« Qu'est-ce que je me suis amusée.

- Tout le monde à l'air d'avoir adoré, il faudra recommencer » dit le maître de cérémonie en passant à côté d'eux.

Il devait présenter la suite du spectacle, un numéro de jongleurs un peu dangereux fait de couteaux et de torches enflammées.

Alfredo prit la main de sa femme et l'emmena un peu plus loin qu'elle puisse s'asseoir. Ils ont encore une intervention à faire pour permettre aux ouvriers de monter la cage pour le show des lions. Le dernier spectacle de la journée. À la représentation du soir, ce sera le premier numéro de manière à ne pas désassembler et édifier la grande cage trop souvent.

D'ici une demi-heure, ils vont devoir assurer le divertissement des visiteurs pendant les dix minutes d'installation. En général, Alfredo faisait un numéro de gonflage de ballons et réalisait des animaux pour les distribuer en appelant les enfants. Il ne voyait pas comment il allait pouvoir intégrer sa femme à son spectacle. Il ne tenait pas à la faire parcourir les gradins avec son ventre volumineux.

Il était en train de chercher un moyen de lui dire sans la faire monter sur ses grands chevaux. Au figuré, parce que s'il la retrouvait sur un cheval pour l'instant, il n'était pas persuadé d'arriver à contenir sa colère. Pourtant, la fin de la grossesse de son épouse lui avait appris la patience.

Au loin, il vit arriver son fils en tenue de clown. Il n'avait pas de maquillage, mais ce n'était pas trop grave. Il sourit avant de dire :

« Vous aviez tout préparé.

- Je dois bien l'avouer, dit-elle. J'aimerai pouvoir continuer de t'assister jusqu'au moment où le médecin dira que je peux reprendre mon numéro de trapèze avec les trois autres. Être sous le feu des projecteurs me manque.

- Et qu'est-ce que tu vas faire du bébé pendant le spectacle ?

- Manuel a vécu dans la poussette, on pourra le customiser pour l'intégrer au spectacle quand on sera tous les deux sur la piste, proposa Miranda.

- Il faudra voir avec Monsieur Loyal, je ne peux pas prendre toutes les décisions, nous sommes associés. »

Il se leva pour se rendre vers le chapiteau et attendre son tour, son fils sur ses talons. Il n'y avait pas grand-chose à lui expliquer, mais tout de même. Il faut qu'une bonne partie des enfants soient heureux en quittant le cirque.

Miranda devait aller se démaquiller. Elle allait devoir reprendre sa place à l'entrée du mini zoo et s'assurer que les clients ne s'approchaient pas trop de certaines cages, ne donnaient pas de mauvais aliments aux bêtes. Ces dernières étaient également leurs outils de travail, en même temps que leurs compagnons de voyage.

Alfredo se retourna et lui sourit, il lui envoya un baiser volant. Elle l'attrapa et le mit sur son cœur avant de se dépêcher.

Il n'y avait pas à dire, il aimait cette vie faite de voyage, de découvertes, de nouveaux horizons. Il appréciait qu'elle soit aussi complète. Il faisait un travail qu'il adorait. Il ne faisait pas que le clown, il avait d'autres attributions, comme sa femme, il participait à beaucoup de tâches du quotidien.

Les jongleurs sortirent en saluant. Alfredo et Manuel allèrent faire leur entrée sous le chapiteau en poussant le petit chariot rempli de ballons dégonflés. Le premier spectacle de la journée était presque terminé et il était heureux.