Note : Bonjour ou bonsoir à ceux qui passent par là. En pleine écriture de mon prochain roman, j'ai tout de même pris du temps pour écrire cette histoire courte qui s'est frayée un passage dans mes pensées pour le moins submergées d'idées en ce moment.

J'espère que vous passerez un bon moment.

N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.

Mona

L'image utilisée comme couverture est une production personnelle. "There was a girl who talked to Geese". Acrylique sur toile.

.

.

.

La fille sur le quai d'en face

.

.

.

Tu m'obsédais

.

Tout ça, ça a commencé dans une gare, à 25 mètres sous la Terre. Au-dessus de nous grouillait la place de la Nation sur laquelle les habitants de la capitale klaxonnaient leur impatience. C'était un jeudi. Il était 18h17 et mon train s'immobilisait quelques secondes pour recevoir des voyageurs pressés de se regrouper dans un wagon de trois mètres de large, d'aplatir leur joue contre les portes vitrées et de perdre l'équilibre à chaque coup de frein.

En un sens, j'aurai pas dû me trouver là. Le jeudi soir était comme la fête nationale pour les étudiants, leur soirée de liberté. La grande majorité d'entre eux prenait de l'avance sur le week-end pour abreuver les corps d'alcool, draguer les filles qu'ils ne pouvaient pas approcher dans une salle de classe et se fondre dans la masse de tous ces jeunes en études supérieures à la mentalité d'un collégien, le sexe en plus.

Tu sais j'étais pas différent d'eux quand on me me proposait d'aller boire un verre, moi je répondais toujours que je ne manquerais ça pour rien au monde. J'étais un mec comme ça, tu vois ? Il n'y avait rien qui me prédisposait à me mettre à l'écart. Rien.

Rien, sauf toi.

Ça faisait plusieurs semaines que je refusais l'invitation, prétextant vaguement que j'avais des choses à faire, avant de m'enfuir au pas de course. Ça faisait même des semaines, que tous les autres jours de la semaine je ne cherchais aucune excuse pour détaler sans un geste ni un regard envers mes congénères.

Ce jeudi en particulier, je devais pas me trouver là. Le jeune adulte sortant de ses cours que j'étais aurait dû, pour une fois, les suivre. Je sentais que je mettais ma santé sociale en péril à dire non une fois de plus. Le jeudi soir était sacré. Ceux qui ont le culot de refuser plusieurs invitations finissent par être évincés. Si je continuais, je deviendrai un paria au milieu des moutons que nous étions.

J'aurais pu faire un effort. J'aimais les soirées étudiantes. Comme la majorité des personnes de mon âge, j'appréciais ingurgiter de l'alcool jusqu'à en oublier mes inhibitions. J'aimais en profiter pour draguer comme je pouvais les filles que je trouvais à mon goût ou danser sur les derniers tubes à la mode dans les soirées parisiennes. J'étais un mec comme on en trouve partout.

Ouais, c'est ce que j'étais, pourtant je ne pouvais pas. Non, je ne pouvais pas, parce que la veille tu quelque chose avait changé. La veille tu m'as souris. Alors, tu vois, je refusais depuis des semaines, mais ce soir-là en particulier j'avais une excuse parfaitement acceptable.

Tu sais, c'était la même chose à chaque fois, je courais. Je courais à en perdre haleine, quitte à attendre plusieurs minutes que le train arrive, ce train, celui qui passerait à 18h17 dans cette gare où je te verrai. Parce que je ne pouvais pas te rater. Je ne pouvais plus rentrer chez moi sans t'apercevoir.

Je m'asseyais toujours du côté droit dans le sens de la marche, sur ce siège collé à la vitre dans le troisième wagon. C'était ma place, parce que d'ici j'étais au plus proche de toi. Toi, trois mètres plus loin, sur le quai d'en face.

Tu n'imagines pas le mépris que j'ai pu avoir pour la RATP lorsque des perturbations venaient foutre en l'air mon plan. Tu n'imagines pas le nombre de personnes que j'ai bousculé pour me retrouver à ta hauteur dans le couloir parce qu'un inconnu s'était assis sur mon siège.

Mais tout ça, tout ça c'était rien face à l'énergie qui gonflait dans mon corps lorsque le plan fonctionnait qu'à 18h17 mon train entrait en gare et que j'avais une trentaine de secondes pour t'observer avant qu'il ne reparte. Une vitre et trois mètres nous séparaient, mais tu étais là. Debout sur le quai d'en face.

C'était devenu un rituel. Un rituel qui s'achevait quand le train repartait, que tu disparaissais de mon champ de vision. J'aurais donné n'importe quoi pour ces trente secondes.

Tu m'obsédais.

La plupart du temps tu fixais le plafond, des écouteurs vissés dans tes oreilles tu dansais doucement, mouvant ton corps de gauche à droite, le faisant tourner sur lui-même. Parfois, tes pieds suivaient la ligne blanche, l'un après l'autre, collant les orteils au talon, avant, plusieurs mètres plus loin, de faire demi-tour pour recommencer dans la direction opposée. Tu déambulais sur une poutre invisible. Tu n'avais rien de commun avec tous ceux qui t'entouraient. T'étais en dehors du monde.

Tu me fascinais.

J'observais tes danses et tes mouvements comme on observe une œuvre d'art, une performance. Je t'observais sans gêne. T'étais déjà à moi. Tu étais mon moment. Mes secondes.

Pareille au chant des sirènes, sans le savoir, tu emprisonnais mon regard sur ton être, l'empêchant de se détacher.

J'étais subjugué.

Ça a duré des semaines entières. Ça aurait pu durer toute une vie. Ouais, ça aurait pu, mais la veille, il y a eu ce mouvement en plus, celui qui a tout a changé. Ton regard a dévié, il a croisé le mien. Il l'a croisé et tu as souris. Tu m'as souris. Et c'est la plus jolie chose que j'ai jamais vu.

Alors, tu vois, comment on aurait pu m'en vouloir de ne pas suivre mes amis dans leur nuit de débauche? On ne pouvait pas, alors j'ai refusé et j'ai couru. Aucune perturbation n'est venue trahir mon plan. Rien n'a obstrué le rituel. J'avais même réussis à m'installer sur ce siège, près de la vitre. Le train est entré en gare à 18h17 et tu étais là. Mon regard déjà planté à droite alors que nous traversions l'obscurité des tunnels je ne voulais rater aucune seconde.

Tu sais, j'espérais. J'espérais qu'une seconde fois ton regard dévirait dans ma direction. Que je rentrerais dans ton champ de vision. Ouais, j'espérais que tu me sourirais.

Comme tu le sais, ce n'est pas ce qu'il s'est passé. Et au fond si tu avais souris, peut-être que rien ne se serait déroulé de la même manière.

Tu étais bien sur ce quai, mon regard t'a accroché dès qu'il en eu l'occasion. T'y étais, mais rien n'était pareil. Pas de danse, pas de marche sur une ligne droite. Rien de tout ça. Les bras le long du corps et le regard fixe, aucun sourire n'éclairait ton visage. Ton aura était immobile, tout comme toi.

« Pourquoi tu ne danses pas ? » J'ai demandé à voix haute, avant de me souvenir que j'étais dans un train rempli d'inconnus et que tu ne m'entendrais pas.

Je crois que je me suis senti parfaitement perdu, complètement à l'ouest et ce qu'il s'est passé ensuite a été plutôt précipité, presque manqué. J'ai entendu le son des portes qui allaient se fermer et j'ai bondis de mon siège, les traversant à la dernière seconde. J'étais sur le quai et avant même que le train ne reparte je courais vers l'escalier qui s'est présenté en premier à moi.

Tu sais, je n'aurais pu repartir sans savoir ce qui te mettait dans cet état. C'était jamais arrivé tu comprends. Alors c'était presque au-dessus de mes forces : il fallait que je te rejoigne.

Ouais, j'ai pas réfléchis, et tu sais, c'est peut-être pas plus mal. Jusqu'ici j'avais pas eu pour projet de te parler, de t'approcher. Moi je voulais juste t'observer. Tu devais rester mon rituel de 18h17 demeurer le tableau de maître qu'on ne se lasse pas d'épier. Mais, finalement, à ce moment-là, mes désirs avaient changés. Moi, tout ce que je voulais c'est que tu sois encore là, lorsque je sortirai de ce dédale de couloirs.

Tu sais, je ne me suis même pas demandé ce que je ferai si tu t'effondrais en larmes, si tu m'envoyais balader. Après tout, ton comportement était si différent qu'il aurait pu t'être arrivé n'importe quoi. Non, moi j'étais l'égoïste qui n'aurait pu dormir sans une réponse.

Mes poumons, j'ai failli les cracher en arrivant sur le quai d'en face le tien. Je n'ai jamais autant couru de ma vie. Tu aurais pu prendre le prochain train, tu aurais pu ne plus être là à mon arrivée et c'était impossible. Je ne pouvais pas te rater.

Toi, tes écouteurs dans les oreilles, tu n'as rien vu de mon parcours. Tu n'as pas vu le bazar que j'ai foutu, les gens qui ont failli tomber par ma faute dans les escalators, ceux qui m'ont insulté après que je les aie bousculés. Tu n'as pas vu ma chute sur le sol poussiéreux parce qu'un de mes lacets s'était détaché pendant la course.

Tu aurais ris, tu aurais tellement ris.

Tu n'as rien vu de tout ça. T'as toujours été imperméable à ce qu'il se passait autour, ce qui n'entrait pas dans ton champ de vision. C'est dommage, j'aurai aimé te faire rire une fois de plus.

Je crois que mon cœur battait plus vite qu'à un rythme normal. J'étais à un mètre de toi, essoufflé comme je ne l'ai jamais été et il palpitait, effréné. J'allais t'approcher, j'allais pour la première fois me retrouver à tes côtés. Plus de vitre, plus de train, aucune barrière pour nous séparer. Tu deviendrais réelle.

C'est la première fois que j'ai pu remarquer la teinte si particulière de tes cheveux. Les nuances de ton blond qui devait scintiller au soleil en été. J'ai vu le grain de beauté qui surmontait ta paupière droite et pu apprécier tes joues empourprées par le froid.

Tu portais une robe, comme chaque jour, beige, elle tombait en dessous de tes genoux, et tes énormes bottes à semelles épaisses ne laissaient rien voir de tes jambes. Du haut de ton corps, même rengaine, rien n'était dévoilé. Une immense écharpe rouge bandait ton cou et ton manteau brun probablement rembourré de laine te recouvrait presque entièrement. Pour mon œil inexpérimenté rien n'allait ensemble. Mais je sentais déjà qu'en chaque chose demeurait une concordance très personnelle.

Quoi qu'il en soit ce n'était plus une question d'observation tu vois. J'étais à un mètre de toi et quand tu m'as regardé, je suis rentré dans ton monde. Enfin, j'ouvrais la bouche. Accordant nos deux univers par une première parole. J'ai bafouillé alors que mon cœur semblait vouloir sortir de ma poitrine et mes jambes cesser de me porter.

« Pourquoi tu ne danses pas ?

- Quand Skeeter Davis chante personne ne peut danser. »

.

Tu n'avais rien de commun avec tout ce que j'avais connu jusque là

.

« Pourquoi tu ne danses pas ?

- Quand Skeeter Davis chante personne ne peut danser. »

Voilà de quoi fut fait notre premier échange. Une question sortie d'une dimension parallèle. Une réponse de ta part, qui m'a cloué sur place.

Le train est entré en gare alors même que je ne trouvais absolument rien à dire. Les portes se sont ouvertes déversant les passagers qui descendaient ici. Tu y es monté sans un regard, sans un signe. L'échange était passé. Ton aura m'a terrassé et je n'ai rien tenté pour te retenir.

Tu avais une si jolie voix.

Tu sais le soir même, dans ma chambre alors que tout le monde dormait, la recherche que j'ai effectuée sur mon ordinateur n'avait d'autre nom que : Skeeter Davis.

Why does my heart go on beating?

Why do these eyes of mine cry?

Don't they know it's the end of the world.

It ended when you say good bye.

Je l'ai écouté une bonne partie de la nuit, repensant à tes yeux bleus gris. Je m'imaginais sur un quai de gare, à ta place. Je m'imaginais écouter cette voix si douce proclamant que le monde ne devrait pas tourner si tu n'étais plus là.

Quand Skeeter Davis chante, personne ne peut danser.

Je ne pouvais te revoir que deux jours plus tard. Je n'ai rien fait du week-end, absolument rien à part penser à toi. J'en oubliais qu'il fallait manger, j'en oubliais qu'il fallait dormir.

L'attente n'avait rien d'impatiente elle n'avait rien d'une torture. Je te reverrai, j'en étais sûr, et pour nourrir mon obsession j'écoutais Skeeter Davis le nez au plafond. Pour être au plus proche de toi, tu vois ?

À la maison, personne ne comprenait. Ma famille m'observait en silence, se demandant ce qui avait pu me changer de la sorte. Qu'avait-il pu bien se passer pour que je ne sois plus qu'un corps souriant ? J'avais rencontré ton âme, c'était la vérité, pourtant, ils n'y auraient rien compris.

Deux jours. Deux jours d'attente, douce et remplie de tes yeux dans mes souvenirs, et je me retrouvais enfin sur ce quai. Et tu vois, tout avait changé. Je ne voulais plus être derrière cette vitre. Je ne voulais plus être loin de toi. C'était fini. J'envoyais le rituel se faire foutre. Cette fois-ci je n'ai pas attendu que le signalement sonore annonce la fermeture des portes à peine se sont-elles ouvertes que mon corps se retrouvait déjà sur le quai. Et j'ai couru, j'ai couru comme la première fois pour te retrouver.

« Salut. »

Je ne semblais pas te déranger, je ne crois même pas que tu te souvenais de moi. Tu as retiré tes écouteurs et tu as attendu, ton regard dans le mien sans émettre le moindre son. J'ai cru que tu transperçais mon âme. Tu sais, j'ai eu beaucoup de mal à savoir par quoi j'allais commencer. Alors il m'a fallu du courage pour me présenter simplement te dire mon nom. Il était si banal face au tien, Ella.

Ella. Je l'ai aimé dès que tes lèvres l'ont prononcé. Un prénom était un prénom. C'est probablement la voix qui l'a accompagné qui a tout chamboulé. Alors non, un prénom n'était pas qu'un prénom. Surtout pas lorsqu'il est prononcé par une si jolie voix.

« Ella, je n'ai pu m'empêcher de répéter. Ella, est-ce que tu voudrais boire un verre avec moi ? »

Cette phrase, je l'avais répété inlassablement le week-end entier. Remplaçant ton prénom par différents autres, qui n'auraient jamais aussi bien convenu. Je l'ai répété comme une adolescente devant son miroir, comme l'on change de fringues avant un premier rendez-vous. L'intonation, le regard et le sourire qui allaient l'accompagner, les mots à employer. J'ai tenté mille possibilités. Tout ça pour prononcer devant toi une de celles que je n'avais pas choisi.

Aurais-tu réfléchis de la même manière si j'avais utilisé celle élue à la majorité par mes pensées ? Probablement oui. Tout ça n'avait pas grande importance.

« Est ce que j'ai soif ? » Tu t'es interrogé, levant les yeux au plafond comme si tu cherchais la réponse au fin fond de tes sens.

Je ne sais pas pourquoi je m'attendais à tout sauf à ça. Tu n'avais rien à voir avec la normalité, rien de semblable à quiconque. Pourquoi le système de pensée aurait fait exception ? Tu étais l'exception. Tu étais l'en dehors, la différence.

« Oui, j'ai soif. »

Tu as commandé un diabolo grenadine et moi une bière. Nous étions en terrasse malgré le froid, parce que je souhaitais fumer mais je sais maintenant que tu n'y voyais aucun inconvénient, tu t'es jamais sentie à l'aise dans les endroits clos. Tu sais, ce fut la dernière cigarette que j'allumais. Tu avais dit que tu n'aimais pas le goût du tabac, que ça grattait la gorge. Aujourd'hui le tabac gratte ma gorge et n'a plus aucune saveur agréable.

Alors que les ultimes volutes de fumée s'échappaient au-dessus de nous, tu jouais avec la buée que formait ta respiration comme une enfant. Quand j'ai écrasé mon mégot dans le cendrier sur notre table tu as ouvert la bouche pour la deuxième fois depuis que nous nous étions assis et je me suis abreuvé du son mélodieux de ta voix qui venait de laisser traîner mon prénom sur ta langue.

« Idéaliste, sociable, amoureux de la beauté et de la perfection. » Tu as énuméré, ponctuant chacune de tes affirmations par un doigt déplié. « Et tu accordes beaucoup d'importance à ceux qui te sont proches. »

Tu as utilisé trois de tes doigts de la main droite et un seul sur la main gauche, les dépliant totalement aléatoirement de mon point de vue. Mais pour toi, c'était parfaitement logique, n'est-ce pas ? Quoi qu'il en soit j'ai cru que de sirène tu étais passée à médium ou quelque chose de ce genre. On venait de se rencontrer, comment pouvais-tu savoir autant de choses sur moi, si intimes, si personnelles ?

« Je suis obsédée par la signification des prénom. » Tu m'as avoué, te doutant probablement de ce que cachait mon expression perplexe.

« C'est mon père qui a choisi le mien. » Tu as ensuite lâché avant même que je ne te pose la question. « Il vouait un culte à Ella Fitzgerald. »

Tu sais, je ne sais toujours pas qui est cette Ella Fitzgerald et je ne veux pas le savoir. Qui qu'elle soit, il n'y aura toujours qu'une Ella à mes yeux. Seule et unique.

« Il a mal choisi. Mon prénom n'a aucun rapport avec ce que je suis.

- Et qu'est ce que tu es ? »

Comme tu l'as toujours fait, tu as levé le nez au ciel quelques secondes avant de répondre.

« Je suis un scratch en mauvais état. »

.

Tu vivais d'instinct, les normes tu n'y comprenais rien

.

Les deux jours suivants, je t'ai invité à boire un verre une nouvelle fois. Et tu m'as suivi à la surface, trouvant ta place de la veille, commandant un diabolo grenadine, jouant avec la buée que créait ton souffle.

Le troisième jour tu n'avais pas soif.

Le quatrième, tu m'attendais sur ce quai. Aucun rendez-vous n'avait été pris. J'aime à penser que j'étais devenu ton rituel.

J'ai compris que tu vivais d'instinct. Les normes, tu n'y comprenais rien.

On a pas parlé plus que ça, j'étais toujours éblouis par ta présence et toi tu n'y voyais probablement pas d'intérêt. J'ai tout de même appris que tu travaillais dans le bar d'en face alors qu'un homme portant un tablier blanc avait chaque soir lancé un signe de main à ton attention.

« Servir des cafés je ne sais faire que ça. » Tu avais dit. Mais moi, je suis persuadée que tu savais faire bien plus.

Tu savais ingurgiter des bonbons comme on boit de l'eau j'en avais la preuve à chacune de nos rencontre. Tu jouais admirablement avec l'atmosphère en bougeant ton corps sur la musique. Tu savais te foutre du monde. Tu as se me rendre heureux, Ella. Tellement heureux.

Plus les minutes, heures, jours, semaines, passaient, plus j'en apprenais sur toi. On discutait peu, c'est vrai, mais chacune de tes paroles renfermait un indice. Rien n'était sans intérêt. Tu sais au début je me sentais obligé de combler les blancs. Parce qu'il ne s'agissait plus de t'observer, il fallait t'occuper, te faire partager, ne jamais te donner l'envie de partir. Parce que j'étais un mec du système, que le silence fait peur. Un silence c'est déplaisant, un silence montre le désintéressement, l'ignorance. Avec toi, les silences étaient musique, mélodie, ils comblaient l'espace de la plus belle des façons.

Je ne me souviens plus tellement comment on en était arrivé là, mais quelques semaines après notre rencontre tu m'invitas à boire un verre chez toi. Parce que tu avais soif, mais que tu voulais rentrer. Moi j'avais hâte de découvrir l'endroit dans lequel tu vivais pénétrer encore plus dans ton monde.

C'était un minuscule appartement parisien, tout ce qu'il y a de plus banal. Tu sais, je l'ai pas trouvé accueillant. Il y régnait une ambiance triste, morne, il n'y avait pas de vie.

« Maman est absente. Elle est là. Mais ce n'est pas vraiment elle. » Tu as simplement dit en passant la porte.

J'ai pas voulu te brusquer, ni paraître indiscret. Je n'ai pas posé de question. Puis, j'ai vu le visage de ta mère en passant dans le salon et j'ai compris que j'avais bien fait. Ce genre de choses, ça se demande pas. La plupart des gens, aurait sûrement tue le sujet. Pourtant, toi tu l'as abordé comme on parle du temps qu'il fait. Comme si ça ne te touchait pas plus que ça.

« Dans l'accident elle a été blessée à la jambe alors elle touche des allocations pour ça.

- Un accident ?

- Oui. La cicatrice sur son visage c'est le morceau de pare-brise qui a traversé sa joue. C'était une très belle femme avant, tu sais. Elle l'est toujours d'ailleurs, mais elle, elle ne se voit plus comme ça. »

Ta mère, celle qui t'avait mise au monde, celle qui t'avait porté et légué une partie de son code génétique, n'avait rien de semblable avec toi. Tu rayonnais autant qu'elle emplissait la pièce d'ombre. Tu étais aussi légère qu'une feuille d'automne virevoltant avec les brises, elle alourdissait l'atmosphère comme si le monde s'écroulait.

Après tout, nous étions tous hybrides, apparus de la connexion entre deux corps. Mais ton père, je ne saurais jamais à quoi il ressemble.

« Ton père où est-il ?

- Parti. Avec une autre femme. Il supportait plus la tristesse de maman. Lui, il a souffert, mais il s'en est remis. »

T'avais 21 ans, tu aurais pu t'enfuir, voir le monde. T'aurais trouvé un petit studio dans la capitale, un endroit rien qu'à toi pour t'exprimer comme tu le voudrais, vivre à ta façon. Mais tu ne pouvais pas la laisser là. T'en étais incapable. C'était peut-être la seule chose qui te reliait à notre société. Les sentiments. Ton amour pour ta mère.

Ta chambre, Ella, c'est ici que j'en appris le plus sur toi. J'aimerais tant revoir cette chambre elle et toi dedans. Tu t'assiérais sur le rebord de cette fenêtre blanche, le vent maintiendrait dans l'air tes cheveux longs et les mêlerait au fins tissus roses qui faisait office de rideaux. Comme tu me le disais, les persiennes resteraient ouvertes jours et nuits, pour laisser le soleil et la lune illuminer ton monde.

Cette chambre c'était plus qu'une œuvre d'art. C'était la représentation physique de ton être. Ton univers si particulier, tes pensées mises bout à bout et dévoilées au grand jour.

De multiples découpes tombaient du plafond, suspendues par des fils transparent, presque invisibles. Origamis de grue japonaise au-dessus du miroir en pied, méduses en perles mauves près de la fenêtre. Elles volaient, mais n'avaient aucune envie de s'enfuir. Elles étaient chez elle, elles étaient toi. Et puis le soir elle pouvait discuter avec les étoiles phosphorescentes à leurs côtés.

Lorraine Ellison, Paul Jones, Cat Stevens, The Kinks, les vinyles se comptaient par centaines, jonchant le sol et les étagères, colorant chaque espace de leurs pochettes abstraites parfois, psychédéliques souvent. Je regrette de ne pas avoir une mémoire photographique bien plus performante. Alors j'aurais pu me rappeler de tous ces titres, j'aurais pu écouter l'ensemble des chansons sur lesquelles tu dansais. Tout ça pour en apprendre davantage sur toi.

Voilages, objets d'un autre monde, vinyles, structures de carton, montres anciennes. T'étais une collectionneuse, une amatrice de vieilleries, une passionnée de beauté avant tout.

Le tourne disque posé sur un guéridon gris à tiroirs c'était l'objet que tu aimais le plus, pas vrai ? J'en suis certain. Tu en prenais soin. Il trônait fier sur une minuscule nappe en canevas, présente simplement pour le protéger, aucune poussière ne venait trahir son noir profond. Et puis, il avait pour usage de faire tourner les vinyles que tu affectionnais tant. C'était pas rien.

C'est la première chose que tu as mis en route après avoir refermé la porte derrière nous. Alors que je m'abreuvais de tes créations, une musique entraînante et rythmée a rempli la pièce. Je connaissais cette chanson, mais il m'était impossible de mettre le doigt sur son titre. Aujourd'hui je sais que c'était les Isley Brothers qui ont accompagné ta danse.

I love you

This is old heart, darling is weak for you

I love you, yes I do

J'eus l'impression d'être dans ce train à t'observer. Sauf que tu vois c'était bien meilleur. Tu étais si proche de moi. Tes cheveux virevoltaient et je humais ton odeur comme l'oxygène en pleine montagne. Je ne pouvais pas te quitter du regard.

Tu étais si jolie.

Chaque fois que tu tournais et que je me retrouvais en face de toi le bleu-gris de tes yeux venait rencontrer les miens. J'aurais aimé que l'on ne se quitte plus du regard, mais j'étais incapable de te demander d'arrêter de bouger. C'est lorsque tu dansais que tu étais complètement Ella. Finalement,tu as tendu les mains vers moi et je les ai pris. Je les ai pris sans hésitation.

Ta peau était douce, tellement douce. Mais ce qui me frappa le plus, fut la légère électricité qui nous relia le temps d'une seconde. Un frisson, comme un coup de vent, comme un glaçon qui glisserait sur la peau. L'as-tu ressentis Ella ?

Tes bras repliés se balançaient d'avant en arrière, ton corps se mouvait dans des va-et-vient répondant aux intonations. Je calquais tes mouvements, souhaitant ne jamais laisser trop d'écart entre nous. Et on a dansé sur ce rock des années 70, comme si l'on était seuls, comme si rien ne pouvait nous arrêter. On était des gosses. Et moi j'ai ressentis, je crois, ce que tu vivais à chaque fois que ton corps suivait les notes.

Tu as tellement ris devant mes mouvements maladroits. Je rêve encore de ce rire Ella. Ce rire d'enfant, presque cristallin. Une si jolie mélodie.

Il n'y avait plus que toi et moi.

On a dansé de longues minutes, peut-être même une heure entière, non ? J'étais essoufflé comme après un marathon ou peut-être était-ce l'exaltation qui m'épuisait. C'était tellement intense.

Tu as retiré le gilet gris que tu portais découvrant par la même tes minces épaules. Elles me hantent encore, illuminées par les rayons du soleil de novembre faisant briller la maigre transpiration et frissonner le duvet translucide qui les recouvrait. Tu t'es ensuite laissée échouer de tout ton long sur l'énorme et moelleuse couverture de ton lit, imprimant ton corps en son sein.

« Viens. » Tu as dit en tapotant légèrement l'espace vide à tes côtés.

J'ai pas hésité longtemps Ella. Mes jambes étaient fatiguées, mais plus encore, j'étais impatient d'accéder à cet espace, ton espace, si personnel.

Mon bras nu effleurait le tien. Tout était parfait. Les étoiles phosphorescentes, encore faiblement visibles, semblaient discuter entre elles alors que les ombres des objets volants valsaient au gré d'une légère brise.

C'était ça ton monde Ella ? Un jeu d'ombre, le sifflement du vent mêlé à un rock des années 70. C'était d'une beauté incontestable.

J'étais imprégné, à tel point que je ne t'ai pas senti tourner sur le côté, placer ton bras replié sur ton flanc gauche pour maintenir ton corps surélevé, remonter par la même ton visage à hauteur du mien. J'ai été surpris de te voir m'observer, de sentir ton souffle léger et chaud contre ma joue. Surpris, mais je n'eus aucun mouvement de recul, tes yeux avaient déjà attrapé les miens.

Comment me regarder pouvait être plus intéressant que cet univers qui nous entourait ?

C'était pas important, pas vrai ? Ce qui comptait c'est que je retienne ton attention que tu ressentes l'envie d'approcher plus près.

Tu m'as embrassé, sans que je m'y attende. Tes lèvres se sont posées sur les miennes, nos dents, nos langues, se sont rencontrées. C'était pur. Si intense. C'était naître une seconde fois, comme la rencontre d'une âme jumelle, comme si mes lèvres auraient toujours dû se trouver là.

Notre premier et dernier baiser.

Tu sais Ella, je crois que je suis tombé amoureux de toi la première fois où je t'ai vu, sur ce quai. J'en suis certain en fait. J'étais fou amoureux Ella, éperdument, profondément. T'embrasser c'était simplement en prendre conscience. J'étais si fasciné par ton être que ça ne m'avait même pas effleuré. Fasciné ou amoureux, qu'elle peut bien être la différence ? Aimer c'est être obnubilé.

C'était si doux.

Pendant de longues secondes nous n'avons fait qu'un. Mélangeant nos âmes, nos êtres.

Tu as dit « A demain. ». Quand je suis parti ce soir-là, tu as dit : « A demain ». Je m'en souviens parfaitement. Le son de ta voix, le signe de main que tu m'as adressé et le sourire sincère qui éclaira encore plus ton visage. Je voulais pas te quitter, j'aurais voulu rester toute ma vie sur ce lit à tes côtés nos mains liées et nos avant-bras s'effleurant bercés par le vol léger des beautés aériennes suspendues par leurs fils transparents.

Mais, Ella, le lendemain tu n'étais pas là.

Comme ces dernières semaines, j'ai couru. Pas par peur de te rater, cette fois-ci, mais parce que j'étais bien trop impatient de te retrouver. Mais en vain, tu n'étais pas là. J'ai attendu au moins une heure, débout, trépignant, ignorant des mouvements des voyageurs à mes côtés. Tu avais probablement du retard.

Tu sais, pendant un temps, j'en suis venu à me dire que ça devait arriver. Tu m'avais déjà oublié, je n'avais pas retenu ton attention. Après tout j'étais un mec banal. Un mec qu'avait pas grand-chose pour lui. Le genre qu'on ne remarquait pas, qui pouvait presque se rendre invisible. En quoi j'aurais pu t'intéresser, toi, cette fille si spéciale. J'avais simplement rêvé cette connexion. Je m'étais trompé.

Ça avait beau être la solution la plus probable, je ne pouvais pas m'y résoudre. Entre toi et moi il y avait quelque chose. Pas vrai Ella ?

Alors je suis remonté à la surface, supprimant toutes ces pensées de mon esprit. Tu devais avoir été retardé à ton travail. Pourtant, on m'assura là-bas que tu n'étais même pas venu aujourd'hui. Je n'avais plus qu'un endroit à visiter, ton appartement. C'était mon dernier recours.

En bas de chez toi sonnaient les sirènes des ambulances, Ella. Ce son, tu sais, il m'a figé. Plantant mon corps dans le bitume, devenu ignorant de tous les mouvements qu'il avait appris jusque-là. Il aurait fait paniquer n'importe qui. Moi, mon cœur il s'est arrêté. Sur ce trottoir j'étais immobile, incapable de faire un pas de plus. Le rugissement de l'alarme devenait le seul son audible, les gyrophares bleus se reflétaient à intervalles réguliers sur les façades de pierres. Empêtré dans cette ambiance que j'aurai souhaité ne jamais connaître.

Le brancard a surgit du hall au ralenti, poussé par deux ambulanciers. Je pense qu'ils ont compris à l'instant même où ils m'ont aperçu, l'un deux s'est détaché pour poser sa main sur mon épaule. Et il m'a tout expliqué.

Tu étais morte dans la nuit, mais personne ne s'en était rendu compte. Ta mère pensait probablement que tu étais partie travailler comme chaque jour, peut-être même que rien ne lui avait effleuré l'esprit. Elle était vide, toi-même tu l'avais dit. Tu n'as pas souffert, tes poumons se sont remplis d'eau et ton cœur a cessé de battre. C'est tout.

Je ne sais même pas si quelqu'un aurait pu s'y attendre. Peut-être même que tu savais qu'il y avait des risques que ça arrive un jour sans prévenir. Je ne le saurai jamais. Je ne souhaite pas le savoir. Rien ne changerait. Tu n'existes plus.

Tu n'existes plus Ella.

Tu étais une sirène dans la Manche, un tatouage de pin-up old school, une cicatrice de pirate. Tu étais une énigme, tu le resteras.

J'aurai aimé te découvrir sous les rayons du soleil, ta peau blanche et le mouvement de tes robes, riant à gorge déployée. J'aurai aimé t'emmener au zoo, au musée, dans les parcs, chez moi, faire un tour du monde, dans un parc d'attraction, dans le même train que le mien. J'aurais aimé te présenter les gens qui me sont chers, leur dire à quel point tu me rendais heureux. J'aurais aimé découvrir ton corps, parcourir de mes mains chaque parcelles de ta peau laiteuse. J'aurais aimé te faire l'amour Ella. J'aurais aimé en apprendre toujours plus sur toi sans jamais te connaître totalement.

Tu sais, j'ai mis un temps fou à m'en remettre. J'ai eu ce goût d'inachevé trop longtemps au fond de la gorge. Quelques semaines à tes côtés c'était pas assez, une miette ridicule comparé à toute une vie, à l'infini. Je te voulais pour l'infini.

Ça m'a foutu en l'air Ella. Je te connaissais à peine, mais l'amour ne s'attarde pas sur ce genre de détails. J'étais dévasté, perdu dans un néant indescriptible. J'étais tellement seul. On ne m'avait pas préparé à ça. Comment je pouvais survivre à l'absence de celle qui était devenu mon tout ? J'ai perdu un bout de mon ventre lorsque tu as cessé de respirer.

Puis, tu sais Ella, j'ai compris que j'étais un mec chanceux. Il y a six cent trains par jours sur cette ligne, et il a fallu que les nôtres se croisent.

Tu m'obsédais. Tu n'avais rien de commun avec tout ce que j'avais connu jusque là. Tu vivais d'instinct, les normes tu n'y comprenais rien. Même mourir, tu ne l'as pas fait comme les autres.

FIN