II.

Elle lutte de toutes ses forces pour ne pas pleurer. Les sanglots qu'elle réprime forment comme une boule dans son ventre, ce qui lui donne envie de vomir. Elle garde sa bouche fermée pour empêcher un renvoi gastrique mais aussi pour faire mourir les gémissements qui naissent dans sa gorge. Quelques larmes arrivent pourtant à se frayer un chemin et à couler de ses yeux. Elles roulent sur ses joues et finissent par goutter de son menton, s'écrasant sur la couette de son lit où elle est allongée.

Avant, elle appréciait les week-ends. Comme tous les autres adolescents de son âge, c'était synonyme de repos, détente. Mais sa famille à elle n'est comme toutes les autres qu'en apparence. Intérieurement, c'est le chaos. L'amour est éphémère et il transforme les gens. Surtout quand il s'éteint. L'une des preuves est la métamorphose monstrueuse d'un des piliers de cette famille. Et dans ces moments-là, pour elle, tout est de sa faute à lui. Ces moments se produisent souvent, voir toujours le week-end. Maintenant, elle déteste les week-ends. Et les vacances son pires.

En ce dernier jour de la première semaine des vacances de Noël, elle pleure. Comme presque tous les week-ends dorénavant. Dans sa chambre, seule, à l'abri des regards. Dans son monde où elle ne se sent même plus en sécurité tellement elle a peur.

Peur de lui. Peur qu'il sache qu'elle a peur, qu'elle soit obligée de tout lui avouer : ce cauchemar qu'elle avait fait et où il avait tenté de se suicider, puis ne réussissant pas, s'était mis en tête de les massacrer, ou encore cette crainte viscérale qu'il n'essaie de leur faire du mal dans un accès de folie. Elle ne veut rien lui dire. Elle ne veut pas lui donner d'idées.

Comme si avoir peur de lui ne suffisait pas, elle a peur d'elle. Ou du moins de ce qu'elle aurait pu être si elle avait eu un chromosome Y au lieu d'un deuxième chromosome X. Il est misogyne, aucun doute là-dessus, il n'y a qu'à voir la façon dont il aboie après celle qui lui sert de femme. Alors si elle était née homme, serait-elle devenue comme lui ? Rien qu'à cette pensée, si elle laissait libre cours à ses larmes, elles redoubleraient.

Elle n'a rien ni personne à qui se raccrocher à part le travail. Elle se noie dedans tellement ça l'aide à tenir. Elle a eu droit à des félicitations maternelles pour réussir à travailler dans pareille ambiance familiale. Elle n'a pas avoué que c'était son issue de secours, son oasis dans la tornade de folie qui est devenue son chez-soi.

Elle envoie des appels au secours, prie, jure, pleure, ravale ses sanglots tant bien que mal et le tout en silence. Toujours en silence. Car personne ne doit savoir. Les masques ne doivent pas tomber. Ce qui se passe à la maison reste à la maison.

Jusqu'à ce qu'elle explose. Jusqu'à ce que la déflagration souffle les murs, abattra les masques. Alors la vérité sera connue de tous. Et elle sera libre. Enfin.