Bonjour !

Voici un petit cadeau de fin d'année. J'espère qu'il va vous plaire. Les éléments se mettent doucement en place dans la vie d'Aquing.

Bonne lecture.

Chapitre 9 :

Peu de temps après l'appel de ma grand-tante, mon grand-père se réveille de sa sieste. Je ne lui parle pas du coup de fil, je ne peux pas, ma bouche refuse de produire le moindre son. Il me raconte des anecdotes de la semaine de boulot : un client qui ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas louer les livres 'comme à la bibliothèque', une autre qui cherchait un bouquin sur les fumées sans autre précision, … Il parait tellement normal. Ma grand-tante se fait des idées. C'est impossible.

Je passe les jours suivants à décortiquer le moindre de ses faits et gestes jusqu'à m'en rendre malade. Je le pousse à ranger la table une fois le repas fini, à m'aider à faire la vaisselle, tout ce que ma grand-mère faisait et dont j'ai pris le relais naturellement. Il râle encore et encore de sa voix grave écossaise fatiguée, il me reproche de le traiter comme un enfant, ça me demande mille fois plus d'énergie à le bouger qu'à faire toutes ses tâches moi-même. Ca m'épuise.

J'ai hâte de retourner à l'hôtel et en même temps je culpabilise de le laisser seul. S'il lui arrivait quoi que ce soit je ne me le pardonnerais jamais. Je ne parle de tout ça à personne, surtout pas à Zephyr, je ne veux pas l'ennuyer avec mes problèmes. Je ne peux m'empêcher de penser que si je le saoule avec mes ennuis il va me quitter, les hommes n'aiment pas les pleureuses.

Heureusement à l'hôtel devant les clients je parviens à me détacher de tout ça et à rester professionnel. Il ne manquerait plus que je fasse n'importe quoi là-bas. Ce vendredi soir je suis affilié au bar quand une voix désagréable sifflante m'interpelle. Inutile de lever la tête pour la reconnaître, c'est Prisca, l'amie de Zephyr, accompagnée de son acolyte Nathanaël.

« - Aquing, qu'est-ce que tu fais là ? J'espérais te voir à notre table ! s'exclame la brune de sa voix criarde.

- C'est Azou quand je suis ici et je sers les boissons aujourd'hui, désolé. Vous voulez un verre ? je lance d'une voix faussement enjouée.

Pourquoi je m'excuse devant cette conne ?

« - C'est trop dommage ! Tu nous l'offres ? »

Et pourquoi pas un cunni gratuit pendant qu'elle y est ? Leur manège m'agace au plus haut point. Je m'attendais à ce que Prisca finisse par rappliquer, elle ne supporte pas que je sorte avec Zephyr, ou plutôt elle me hait car du coup Zef ne se ramène plus comme un petit toutou dès qu'elle veut un jouet sexuel à son service. Elle possède un ego surdimensionné. Et Nathanaël ? Je me demande s'il n'est pas juste gay, il adore se faire dominer par cette pouffe et la violer quand elle est raide morte par l'alcool et la drogue. Un sale con impuissant. Il tend son bras pour toucher mon torse, je me recule le dos accolé aux bouteilles au fond du bar. Ils éclatent de rire. Ma gêne devient évidente. J'essaie de me reprendre. Je dois rester calme, ne pas leur montrer que leur petit jeu fonctionne et ne surtout pas m'énerver.

« - Je n'ai pas le droit d'offrir de verres, politique de la maison. Prisca tu veux un blue lagoon et Nata une tequila sunrise comme d'habitude ?

- Oui mon petit chat. elle ronronne et me dévore des yeux.

- Je l'aimerais avec un supplément dedans : une giclée de ton sperme. »

Prisca explose de rire, je pense qu'elle a déjà beaucoup consommé.

Philomène rapplique à ma rescousse : « - Je veux ton sperme dans ma bouche. » lui susurre-t-elle à l'oreille. Elle entre dans son champ de vision, belle tentatrice, Nata succombe au premier regard. Prisca se laisse moins convaincre au début puis se prend au jeu. J'imagine qu'ils ont compris qu'ils n'obtiendraient rien de moi et veulent passer une bonne soirée. Quelques minutes plus tard ils montent tous les trois dans la suite de la rousse.

Mon service finit à cinq heures à la fermeture du club. Le temps de mettre de l'ordre, je retrouve ma chambre un peu avant six heures. Pas le temps de trainer, j'ai l'avion à prendre pour rentrer à Camden Town et aider mon grand-père à tenir la librairie comme tous les samedis.

Atterri à l'aéroport de Londres, j'hésite… Après tout, lui m'a bien prévenu quand l'autre mec m'a filmé et puis Prisca et Nata lui raconteront si ce n'est pas déjà fait, je lui envoie donc comme message : 'Nata et Prisca étaient à Amsterdam cette nuit. J'étais serveur. On a discuté. Juste pour que tu sois au courant.'

J'espère que c'est assez neutre. Je ne veux pas donner l'impression de m'excuser ou de lui en vouloir à cause de ses amis (même s'il a des goûts atroces en la matière).

La réponse ne se fait pas attendre : 'je ne sais pas quoi te dire à part désolé. Ils sont comme ils sont.'

'Je sais. A demain'

ooOoo

Avec Zephyr nous n'avons pas reparlé de la visite de Prisca et Nata, à quoi bon ? Je les revois pour la première fois depuis ce fameux vendredi cette nuit. Sorti d'un concert grandiose où j'ai dansé à m'en tordre les chevilles, nous nous rendons avec ses amis dans une boîte de nuit très chaude avec une piscine remplie d'une mousse épaisse rappelant la mousse à raser. Prisca, Nata et July campent déjà à l'intérieur.

Dans le vestiaire nous nous mettons en maillot de bain comme les autres. Cette soirée m'excite et m'inquiète à la fois. Zephyr et moi avions cet accord implicite d'éviter les clubs depuis quelques temps, trop de tentations, trop de souvenirs de baises tarifées, trop « Azou ». J'ai peur de reprendre mes habitudes dans cette ambiance de luxure, annihilé par l'alcool et la drogue, échaudé par les corps nus se frottant dans la mousse.

Zephyr ne m'en a pas fait part mais je sais que lui aussi a des craintes, on ne sort pas d'années de back-rooms sans certaines séquelles, il est au moins autant accro au sexe que moi.

Bon, de toute manière je serai trop occupé à surveiller que personne n'approche mon homme pour faire la moindre connerie. D'ailleurs je n'ai pas longtemps à attendre pour sortir mes griffes, à peine franchi le pas de la porte d'entrée que trois naïades le sifflent, l'invitent à se joindre à elles. J'agrippe fortement sa main pour marquer mon territoire. Je n'aurais pas dû venir ici.

Nous rejoignons Prisca, Nata et July qui ont réservé un long canapé un peu excentré. La table basse regorge déjà de bouteilles d'alcool, seaux de champagne et bonbons de toutes les couleurs assortis à des drogues. Je prends de la MDMA pour retrouver une ambiance festive.

Le couple infernal ne m'adresse pas la parole, je ne vais pas m'en plaindre.

Je discute un peu avec July, elle s'avère agréable aujourd'hui, bien plus que dans mes souvenirs. J'en oublierais presque de guetter mon blond qui papote avec un jeune du groupe. De temps en temps je vois son regard dévier sur la piste, reluquer les courbes féminines, s'attarder sur les poitrines proéminentes dont les tétons manquent de sortir de leur minuscules bikinis à chaque seconde. Il faut que j'arrête de m'inquiéter pour rien, que je me détende. Les lignes de coke me font de l'œil, ces petites stries si sexy, tellement plus que toutes les hanches du monde. Je me mords l'intérieur de la joue, il faut que je résiste. J'ai peur de mal me comporter, lui faire une scène ou pire. Je peux me montrer vraiment mauvais quand je suis stone.

Je ne tiens pas longtemps je me rapproche et l'embrasse d'un baiser possessif. Il m'assoit sur lui, malaxe mes fesses, suce mes lèvres… Nos shorts de bain ne cachent rien de notre excitation.

« - Allons nous mouiller. » je lui murmure tout en lui aspirant le lobe de l'oreille.

Nous dansons dans la mousse, nous frottons l'un contre l'autre. Je veux profiter de mon beau lord, goûter à son sourire, me baigner dans ses yeux acier aussi pétillants que le champagne, mourir de plaisir dans ses bras puissants qui m'assaillent.

Le présence des autres me dérange. Leurs regards emplis de désir, les effleurements dissimulés sous la substance blanche. Ma jalousie ne fait qu'empirer. Je chuchote à Zephyr que j'ai envie qu'on baise chez lui. Je veux partir d'ici.

Il se moque de moi, me dit que je suis trop possessif. J'ai peur qu'il le pense sérieusement et de le vexer. Mon blondinet doit l'avoir compris car il accepte que l'on rentre.

ooOoo

Allongé nu dans son lit, je soupire sous le poids du corps qui m'écrase l'aine merveilleusement. Cette douce chaleur, cette puissance qui se dégage de lui, m'embaume de son parfum funeste. Je me sens emprisonné dans ses bras, et j'en redemande encore. Piégé, oui, je le suis, je le sais. Je me suis jeté dedans à pieds joints, et me voilà amoureux. Je goûte ses lèvres et je chavire, il baise mon cou et j'exulte, il s'enfonce en moi et je meurs.

Je l'aime.

Je l'aime et j'ai peur car je ne le mérite pas et je ne le mériterai jamais. Alors je redouble de caresses et d'attentions, mes lèvres tremblent sous les siennes, mes yeux supplient les siens un instant puis se ferment pour cacher mon trouble. Mon corps se tend comme si une flèche venait de me traverser le cœur, l'air se bloque, je succombe à cette exquise petite mort qu'est la jouissance.

Ecroulé de fatigue, je reprends difficilement mon souffle. Zephyr m'embrasse le front et va dans la salle de bain jeter le préservatif et faire je ne sais quoi, retour froid à la réalité. Je déteste ça j'ai besoin de le sentir près de moi. Passées ses quelques minutes, il s'allonge à mes côtés et me serre dans ses bras.

Je me demande combien de femmes ont eu le droit à ses caresses après l'amour, et combien d'hommes. Les femmes m'inquiètent d'avantage. Je sais que c'est idiot, ce n'est pas parce qu'il est bisexuel qu'il y a plus de chances qu'il me trompe. Je pense surtout que je me cherche n'importe quelle excuse pour retrouver cette distance que j'ai perdue, cette époque où je ne craignais pas des lendemains sans lui. Je veux arrêter de le voir comme l'homme parfait. Et pourtant il est loin d'être parfait, très loin ! Il est maniaque, parano, accro à son travail, cynique, moqueur et souvent déprimé même s'il tente de le cacher. Il ne m'a jamais dit 'je t'aime'…. Moi non plus et c'est hors de question. J'ai la certitude que si je le lui dis il va s'enfuir. Et puis dire ces mots à un mec ne m'a jamais réussi… Enfin bref, il faut que j'arrête de déprimer là, il est l'heure de dormir.

Zephyr me câline le bras tendrement, il est sur le point de me parler quand retentit la sonnerie de son téléphone, celle du travail.

« - Je dois répondre, ça doit être important. Ca a intérêt à l'être. » Dit-il passablement énervé d'avoir été coupé par cet engin électronique.

Je hoche la tête et le suis des yeux, à moitié endormi. J'écoute vaguement la conversation nocturne. Je crois comprendre qu'il y a un problème de validation de mise sur le marché sur leur dernier produit, l'étiquette ne correspond pas aux normes d'un des pays alors que les produits ont déjà été emballés. Zephyr parle de gens qui pourraient laisser passer le temps de corriger l'erreur, son interlocuteur lui dit qu'il ne peut faire passer les accords sans son aval. Ils comparent le coût de production avec le pot-de-vin, les risques de mauvaises presses et plein de choses que je ne comprends pas. Je m'endors avant la fin.

ooOoo

Retour à ma vie de libraire. Je me remémore ma dernière soirée avec Zephyr. J'étais vraiment déprimé. Je pense que c'était dû au manque de drogue, j'avais limité mes doses pour le club et du coup j'ai eu un désagréable retour d'ascenseur. N'y pensons plus…

Je revois le petit jeune aux cheveux bleus. Une certaine routine s'est instaurée avec lui. Il vient tous les lundis un peu avant la fermeture, il fait semblant de parcourir les rayons puis vient discuter avec moi. Il est mignon, j'adore l'enthousiasme dans sa voix quand il me parle de ses lectures, des livres que j'ai moi-même adorés. Il me questionne aussi sur ma vie, sur ce que j'aime faire en-dehors du travail. J'essaie de mettre les distances en restant courtois mais j'avoue qu'il est tenace. Je lui tends un de mes livres préférés en le mettant en garde : « - Je te préviens, le style est un peu bizarre et parfois franchement dérangeant. Tu risques de ne pas aimer.

- Merci. Je verrai bien. Je pense qu'il me plaira ! Tu as bon goût. »

Le téléphone sonne. Je m'excuse un instant et décroche. Ma grand-tante me lance sèchement : « - Enfin tu me réponds ! Il faut que je t'appelle au travail pour que tu daignes décrocher ! Tu es toujours aussi gamin, Aquing ! J'espère que tu as honte !

- Je travaille là.

- A d'autres ! Tu as emmené ton grand-père chez le médecin ? Lui en as-tu seulement parlé ?

- Il va bien.

- Tu n'es pas médecin, tu n'en sais rien. Mon dieu, qu'est-ce que ça te coûte qu'il voit quelqu'un juste une fois ? Arrête de nier la réalité comme ça !

- C'est ma réalité, tatie, je le vois tous les jours. Je comprends que tu t'inquiètes mais tu ne le vois qu'une fois par an , je t'assure que tu te fais des films. Et je suis avec un client là…

- Aquing, tu es irresponsable. Que tu te drogues, que tu fasses n'importe quoi, c'est ton problème, même si je ne cautionne pas, mais là on parle de ton grand-père. Prends la bonne décision pour une fois dans ta vie !

- Au revoir. »

Tendu, la mâchoire crispée, je manque de claquer le téléphone sur la table, je me reprends de justesse en me rappelant la présence du jeune en face de moi. Il m'examine, gêné, ne sachant trop quoi dire. Je me force à sourire et souffle un bon coup. Je reprends joyeusement :

« - La famille, on ne peut pas vivre avec, on ne peut pas vivre sans. »

Mon client a alors une petite bouille désolée. Vraiment je craque, il est adorable. Il a une pure expression de « puppy boy ». J'encaisse son livre quand le rayon de soleil de ma vie remplit l'encadrement de la porte d'entrée. Mon blondinet s'approche du comptoir et me domine de sa hauteur.

« - Hello, Quiny.

- Bonjour mon lord adoré. » Je tends mon cou pour combler la distance entre nous et embrasse ses lèvres d'un petit baiser tendre. Nos sourires se répondent, notre désir est flagrant. Je me retiens difficilement, reprends pied et tends au lycéen sa carte bancaire et son reçu. Je perds mon sourire en rencontrant un visage plus que choqué. Je me demande s'il était vraiment amoureux ou s'il est homophobe, dans les deux cas je pense que je ne le reverrai plus. Il bafouille un vague merci et s'enfuit pour ainsi dire en courant.

Zephyr ne s'en formalise pas. Au contraire il profite de son absence pour m'agripper la nuque et entamer un baiser profond.

Je ferme la boutique dix minutes en avance. Nous nous rendons ensembles dans un bar connu pour regarder un match de la Coupe d'Europe. Entre nous, ce n'est pas vraiment mon truc le football, par contre un bar bourré de bière et de testostérone ça me tente à fond.

ooOoo

Alors que tout s'était bien déroulé dans le bar pendant le match, même nos quelques baisers furtifs n'avaient causés que de petits sifflements amusés des voisins, il ne nous a pas fallu plus de dix mètres dehors pour qu'un gros lourd nous insulte de sales pédales. Ma main s'échappe alors de celle de Zephyr, gêné, mais celui-ci me la reprend avec force et fusille l'homme du regard qui continue son flot d'insultes. Il y a des jours où j'admire Zephyr et d'autres à être capables de tenir tête à ces crétins, à montrer fièrement que deux hommes ensembles n'a rien d'anormal, et il y a des jours comme celui-ci où j'ai juste envie de me cacher et d'oublier ce reste du monde qui nous déteste.

Deux rues plus loin, toujours main dans la main, l'homme de tout à l'heure sort d'une ruelle isolée avec deux autres gars qui nous entourent. Je resserre ma prise sur Zephyr, très inquiet. La rue est un peu excentrée mais pas déserte. Les quelques gens autour s'écartent pour continuer leur chemin, personne ne nous aiderait. Je regarde la scène comme dans un film, incapable de bouger ou de dire quoi que ce soit, paralysé par la peur. Les trois hommes ont l'air plutôt costauds, ivres et plein de haine. Zephyr courbe mais ne plie pas, il tente de calmer le jeu.

« - Ici on n'aime pas les sales pédales dans votre genre. continue le meneur.

- Libre à toi de ne pas aimer. Maintenant laisse-nous passer.

- J'aime pas ta sale gueule d'enfoiré.

- Je ne suis pas fan non plus. Chacun sa croix.

- Tu me donnes combien pour que je ne te pète pas ta sale gueule ? »

Zephyr a son sourire méprisant. Je suis certain que ça va déraper.

« - Je te donne cinq secondes d'avance. » répond-il avec un clin d'œil.

Je le savais que ça allait déraper. Ca ne manque pas, le gros lourd lève son poing, aussitôt arrêté par mon blond. Des coups partent de tous les côtés. Ils sont à deux sur Zephyr. L'un me prend à part, il tente de me frapper. Je parviens à protéger tant bien que mal mon visage, j'ai mal aux bras. Je ne sais pas me battre, à peine me défendre.

Ce n'est pas le cas de Zephyr qui en a presque mis un K.O. Un homme l'air très banal s'approche de la bagarre. Il immobilise l'un des hommes en deux mouvements, cogne le second avec une force impressionnante, celui sur moi va pour le cogner puis, après mure réflexion, décide de s'enfuir.

Le meneur du groupe sort soudain un pistolet, je vois défiler ma vie en une fraction de secondes. Le mystérieux sauveur le lui retire des mains avec une facilité déconcertante, suivi de Zephyr qui lui décoche un coup de poing qui fait tomber ce connard à terre. Zephyr le traîne par la gorge à l'intérieur de la ruelle pendant que celui assommé se réveille et s'enfuit.

Zephyr récupère l'arme : « - Ce n'était pas trop tôt. Tu attendais quoi exactement ?

- Tu avais l'air de t'en sortir très bien tout seul. réplique l'homme.

- Je serai presque flatté si on ne te payait pas si cher. »

Zephyr observe l'arme un instant puis se retourne vers l'autre connard, à demi affalé au sol l'air terrifié : « - Quelle merde ce flingue. Sérieusement tu comptais vraiment utiliser ça ? Il raterait sa cible même à bout portant ! Tiens, je vais te faire une démonstration. »

Il s'accroupit à côté de lui et colle le pistolet sur sa tempe. L'homme le supplie de ne pas tirer, je crois bien qu'il va mouiller son pantalon. Moi en tout cas je le ferai vu le regard carnassier plein de sadisme de Zephyr. Le blond tire une balle juste après avoir dévié le canon sur le côté tout près de son oreille. Je sursaute, halluciné. Zephyr plonge alors le canon encore fumant dans la bouche de l'homme qui hurle de douleur. Le canon lui brûle la langue et le palais. Zephyr lui siffle avec un calme sinistre :

« - La prochaine fois qu'il te viendra l'idée d'insulter ou de racketter un gay, tu retourneras ta langue cramée sept fois dans ta bouche. »

Il retire le pistolet et le redonne à son garde du corps ou je ne sais quoi qui le nettoie, puis il me prend la main et nous éloigne des lieux. Je me sens dans un état étrange, une sensation d'irréalité. J'ai beau savoir que Zephyr n'est pas un enfant de cœur je ne l'aurais jamais imaginé faire une chose pareille et surtout y prendre autant de plaisir. Je le découvre sous un nouveau jour et cette part sombre de lui me donne la chair de poule.

ooOoo

Quoi de mieux que se prélasser au soleil dans un cabriolet cheveux au vent ? Mon blondinet conduit pour une fois et de toute évidence il n'aime pas les limitations de vitesse. Tu m'étonnes, c'est une honte de laisser une belle créature pareille limitée au 50. Zephyr et moi avons posé notre journée pour profiter de la plage en ce magnifique mardi de juillet.

La bagarre n'est plus qu'un lointain souvenir. De toute manière il faut bien que je l'accepte un jour : j'adore les mauvais garçons.

Nous roulons à trop vive allure quand Zephyr reçoit un coup de fil du travail. Mon regard blasé n'y changera rien, il répond. Sa secrétaire lui rappelle qu'il a oublié chez son père des documents importants qu'il doit rendre pour demain à la première heure. Marche arrière. Je soupire.

Devant le portail de la demeure Barrow, le temps semble s'étirer à l'infini. Personne ne répond.

« - Patience. Le mardi mon père est en congé et n'a pas d'employés. Il aime cette journée de tranquillité sans aucun incapable dans les pattes.

- Ton père sait vivre sans esclave pour lui préparer son repas et nouer sa cravate ? je me moque amusé.

- Ses repas de la journée sont prêts et il ne porte pas de cravate ce jour-là, m'explique-t-il tout aussi taquin. »

La voix grave de John Barrow grésillant à travers l'interphone nous demande la raison de notre présence. Après quelques échanges froids il nous ouvre. La voiture sauvagement garée devant, nous franchissons la porte d'entrée. John Barrow nous fusille du regard, de toute évidence agacé que nous venions interrompre sa journée dominicale. Je les laisse s'engueuler à mi-mot comme ils en ont l'habitude et en profite pour admirer cette pièce somptueuse.

Le lustre immense brille de mille feux, il aurait sa place dans un musée. Je m'attarde sur les dorures ciselées s'enlaçant entre les marbres blancs, verts et roses, palette de couleur parfaite donnant un relief unique en trompe-l'œil. J'ai pour la première fois le temps d'admirer à loisir le tableau trônant sur la droite qui a retrouvé sa place depuis le divorce de John : Zephyr âgé de neuf ou dix ans accompagné de son père et sa mère. Sa mère est tellement belle, gracieuse, un air altier avec un long cou et des fossettes marquées adouci par des yeux aussi clairs que du cristal. Le tableau accentue sans doute ses qualités de manière exagérée mais je suis sûr qu'il s'agissait d'une très belle femme.

Son père parti chercher la paperasse dans son bureau au fond près du jardin, Zephyr tapote du pied au sol. Je continue ma visite, mes yeux remontent le long du sublime escalier en marbre. Je cligne un instant en remarquant un œil tout en haut sur le côté de l'escalier, caché entre les barreaux. Je n'ai pas rêvé : l'œil se ferme et tente de se cacher, comme le reste de son petit corps. Je souris, amusé.

« - Bonjour. »

Zephyr d'abord surpris suit mon regard. A cet instant, John revient avec un tas d'une bonne centaine de feuilles (tu parles de vacances…). Il remarque l'objet de notre intérêt, fronce les sourcils et crie au concerné de descendre. Un petit garçon aussi blond que la paille, les yeux bleus clair et la peau pâle, s'approche, le regard vague. John me le présente : « - C'est Viktor, un petit-cousin éloigné. Sa mère passe rapidement à Londres, elle est chez le coiffeur en ce moment, elle me l'a laissé.

- Bonjour Viktor, je lui dis joyeusement. »

Il garde le silence, en retrait.

« - Il est très timide. Il ne voulait pas descendre tout à l'heure c'est pour ça que je ne l'ai pas présenté. m'explique John.

- Bon, on peut y aller maintenant. tranche Zephyr d'un ton morgue. Je ramènerai les documents au bureau demain matin. Au revoir. »

Dans la voiture, Zephyr roule à très vive allure ses sourcils froncés ne formant plus qu'un trait. Je lui demande ce qui se passe.

« - Il me saoule avec tout son boulot de merde ! Qu'il se prenne un putain d'esclave ! crache-t-il avec hargne.

- C'est vrai qu'il abuse. Tu devrais refuser parfois, après tout c'est ton jour de congé.

- Il ne sait pas ce que c'est un foutu jour de congé. Il ne me laissera jamais tranquille. J'aimerais qu'il se fasse buter une bonne fois pour toute. »

Je ne l'ai jamais entendu dire des mots aussi durs. Leur mésentente mutuelle est de notoriété publique mais en même temps Zephyr lui voue une forme d'admiration mêlée à la colère. Je ne peux qu'imaginer la difficulté d'être le fils d'une des personnes les plus riches et influentes du pays et encore plus de travailler avec.

« - C'est fou comme ton cousin te ressemble. On aurait crû une copie en miniature, il m'a rappelé le tableau accroché dans le vestibule. Vous êtes tous blonds aux yeux bleus ?

- Pas tous, dieu merci.

- Tu n'as pas l'air de beaucoup aimer les enfants.

- Non. »

Il regarde sa montre puis grogne quelques insultes avant de mettre la radio à un volume sonore si élevée que nous ne pouvons plus nous entendre. Pfff, ça promet une bonne journée. J'espère que le bord de mer le détendra.

ooOoo

Ce ne fut pas le cas. La journée de congé se transforma rapidement en télétravail dans un bar. Je peux comprendre que le travail est une priorité, qu'il peut y avoir des urgences mais là ça dépasse les bornes. J'ai rongé mon frein, n'ayant aucune envie de me disputer.

Au Mormont Hotel les clients vont et viennent, c'est le cas de le dire. Je me réconforte dans les bras d'un jeune américain très doué avec sa bouche. C'est indécent de le faire payer tellement j'ai pris mon pied. Les deux suivants me laissent un goût amer, je ressors de la chambre un peu sonné et m'enfile une longue ligne d'héroïne pour oublier. Je plane encore quand mon téléphone sonne. Je tapote mes joues du bout des doigts pour reprendre mes esprits, putain c'est mon grand-père. Pourquoi m'appelle-t-il ? En fait non, ce n'est pas lui. J'ai crû car il s'agissait du numéro de la librairie. Maria, la libraire qui seconde Pa en mon absence, s'excuse pour le dérangement mais elle n'en peut plus.

« - Qu'est-ce qui se passe ? je demande la voix pâteuse.

- Votre grand-père m'accuse encore une fois de piquer dans la caisse ! C'est insultant ! Je ne suis pas une voleuse !

- Je sais. Je suis désolé. N'y faites pas attention.

- Il dit ça devant les clients ! Je passe pour quoi moi ? Il refuse que j'encaisse. Dès que j'approche du comptoir il pique une crise. Je sais bien qu'il est vieux et perd un peu la boule mais je suis libraire, pas aide-soignante ! Ce n'est pas mon boulot ça ! Je vous assure que s'il continue je porte plainte pour harcèlement. »

J'acquiesce et promets de régler le problème. La situation m'échappe. Je refuse de penser à tout ça, c'est trop difficile… Je m'enfuis dans la drogue, doublant ma dose. La substance âpre coule dans mes veines, décolle mon corps du sol, mon esprit me voit de très loin me transformer en une petite marionnette servile. A mon réveil le lendemain j'ai le vague souvenir d'avoir dépassé mes limites, je saigne un peu.

ooOoo

Un précepte commun promet que la roue tourne. La mienne s'est bloquée en mode « pourriture apocalyptique ». J'espère que ce mauvais génie me ment, qu'il ne fait que ralentir le mouvement de marée vers des jours meilleurs. Ma gorge asséchée m'est douloureuse et mon ventre trop lourd me plombe au sol. Je contemple, assis, la forme spectrale humaine : un humanoïde de plomb, debout, le visage pris dans une boule de glace qui fond ses larmes le long de ce corps. La pièce maîtresse de l'exposition temporaire du musée me renvoie à mes propres larmes qui se refusent à couler en public. Zephyr tournoie autour, papillonnant d'un tableau à une sculpture moderne. Je le déteste.

La veille nous nous sommes rendus chez son père pour une nouvelle partie de squatch avec ses amis. Lors d'un match je me suis retrouvé en tête-à-tête avec John. Son ton condescendant ordinaire fut remplacé par une langue de vipère calculatrice. Il m'a proposé cinq cent mille livres pour quitter Zephyr. J'ai refusé poliment, me forçant à ne pas m'énerver. Il a surenchéri, m'offrant de fixer un prix ce que j'ai tout autant refusé.

« - Je te comprends. Tu es un prostitué mais tu as une certaine morale, contrairement à Zephyr. »

Je l'ignorais royalement même si ma curiosité était piquée au vif.

« - Je vais te faciliter le choix. Zephyr t'a trompé ce jeudi, dans sa voiture avec une très belle blonde. Tu n'es pas obligé de me croire. Tu peux demander confirmation auprès de son chauffeur, c'est lui qui me l'a dit et a enregistré une partie de leurs ébats, bien suffisamment à ton goût j'imagine. Quand tu auras changé d'avis, tu sais où j'habite. »

Zephyr me rejoint sur le banc en face de la sculpture, il m'embrasse la joue. Je reste de marbre, les yeux perdus dans ce bloc de glace larmoyant, le dos voûté de s'être pris trop de coups. Je me sens vidé. J'aimerais croire, j'aimerais tellement croire que ce n'est qu'une menace en l'air de son père, un coup foireux pour me faire douter.

« - Qu'est-ce qu'il y a, Aquing ? »

ooOoo

fin du chapitre.