Note de l'auteur : Bonsoir, bonjour, bon matin, salutations, … je suis de retour ! Enfin !

Voilà un moment que « Bonnie » est terminée. Et aujourd'hui je reviens avec une nouvelle histoire : "Anna" (Eh oui, encore le prénom d'une jolie fille)

Hm, ça fait déjà un moment que le point final y a été apposé, mais que voulez-vous, la vie a été chargée et je tenais à la corriger comme il faut. Mais, c'est bon, elle est prête.

Alors, trêve de bavardage, je vous mets un tout petit résumé et vous pourrez commencer votre lecture. En espérant qu'elle soit agréable !

Et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé à la fin.

Cette histoire contiendra un peu moins de 30 chapitres. Tout est écrit, la publication sera donc régulière.:)

Bonne lecture !

Résumé :

Dans un Paris moderne et égal à lui même, vivant, parfois oppressant, Anna tente de survivre, entre son manque d'ambition évident, un père toxique et une recherche constante du frisson qui lui prouverait qu'elle est bien vivante. Accompagnée de sa bande d'écorchés et bientôt même de cet homme bien trop stable pour elle, viendra le jour où les limites apparaîtront, les nuances prendront tout leur sens et le temps des choix surviendra.


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ANNA

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Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Alfred de Musset

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1.

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J'avais 13 ans le jour où j'ai touché à ma première cigarette et ce n'était pas juste pour essayer. Je ne me suis pas dit que ça pourrait être amusant de me cacher dans une ruelle avec ma meilleure amie pour faire comme tous les autres, d'acheter des paquets en douce, de tenter de paraître plus âgée que je ne l'étais. En fait, je me suis imaginé que cette cigarette, elle pourrait me tuer. Je fumerai pour répondre à une seule question : ferai-je partie du pourcentage moindre des gens qui ne meurt pas après avoir inhalé du goudron pendant plus de la moitié de leur vie ? C'était un peu comme mettre en gage ma vie sur une table de poker. Je fumerai parce que j'allais peut-être en crever.

Sept ans plus tard, je ne pouvais plus m'en passer. Une clope à la main, j'attendais adossée contre la grille qui borde le jardin du Luxembourg, mes écouteurs vissés dans les oreilles. Le volume ne couvrait pas les sons de la rue Auguste Comte à l'heure où une centaine de collégiens sortaient de cours. Vrombissements de voitures, de bus, cris, rires, klaxons la capitale était bruyante.

Poser mes pieds sur ce trottoir, faisant face à mon ancienne école, ça me plaisait pas particulièrement. J'avais passé sept années dans ce trou et pour être tout à fait honnête j'ai toujours attendu avec impatience le jour où j'en sortirai pour de bon. J'avais pas l'intention d'y remettre un orteil, attendre de l'autre côté de la rue était déjà bien suffisant.

Je tirai une énième fois sur la tige de tabac alors que Chloé sortait du bâtiment. Je la vis traverser le portail ouvert, se frayer un chemin à travers tous ces élèves agglutinés sur ce trottoir qui ne devait pas faire plus de trois mètres de large. Elle a filé, tête baissée comme à son habitude, imperturbable. Son étui à violon et son sac à main imposant la recouvrait de telle sorte qu'on ne pouvait deviner ses longs cheveux châtains qui se balançaient probablement au rythme de sa marche. Elle s'éloignerait et bifurquerait à gauche pour rejoindre le métro quelques rues plus loin. On était jeudi, elle se rendait, pour les deux prochaines heures, au conservatoire. Je le savais, mais je n'eus pas le temps d'y assister mon téléphone venait de vibrer dans ma main et puis de toute façon ça ne m'intéressait pas particulièrement. Ce que ma sœur faisait de sa vie n'avait aucune espèce d'importance.

Mécaniquement, je lisais le contenu du texto sans attendre, telle une digne enfant du vingt-et-unième siècle. On se démonte la tête ce soir ?Il n'a fallu que quelques secondes à mes doigts experts pour parcourir l'écran tactile et répondre à mon meilleur ami que c'était évident. Je n'étais pas sortie la veille ; il était temps de remonter en selle. L'exaltation manquait à mon esprit. Ce qui se résumait exactement à : Après minuit, à la Machine. Sasha savait exactement ce que ça voulait dire.

« Anna ! Anna. »

De l'autre côté du passage piéton, un corps ne mesurant pas plus d'un mètre quarante agitait son bras dans ma direction et affichait sur son visage un sourire enjoué. Alors j'éteignis la musique et rangeai mes écouteurs et mon téléphone dans la poche de mon jean pour finalement décoller mon corps de la grille et accueillir mon frère, Louis, fraîchement entré au collège cette année.

« Salut petit poisson, j'ai lancé alors que j'arrivais à sa hauteur et que je passais mes doigt dans ses courts cheveux bruns.

- Qu'est-ce que tu fais là Anna ? Il m'a questionné, perplexe.

- Quoi ? J'ai plus le droit de venir te chercher ? Je me suis faussement vexée.

- Si, mais quand Chloé peut pas, je rentre tout seul.

- Ouais, mais Chloé, elle t'emmène pas au parc ! Mais, si tu préfères, je te laisse rentrer tout seul, hein » J'ai lancé, tournant déjà la tête en direction de la rue qui nous ramènerait chez nos parents.

Je savais que l'évocation de l'aire de jeux pour gamins au centre du Jardin du Luxembourg ferait son effet. Preuve en est que le visage de Louis s'éclaira à la seconde même où ma phrase fut terminée et sa main attrapa la mienne. L'école avait beau être bordée par l'un des plus beaux jardins de Paris, Louis n'était pas autorisé à s'y rendre. Quand une journée de cours se terminait, il avait pour obligation de parcourir les trois rues qui le séparait de l'appartement pour rentrer au plus vite s'atteler à ses devoirs. Telle était une des nombreuses règles établies par nos parents.

Le jeudi était l'une des seules journées de la semaine où il n'avait pas de leçons particulières de musique ou de langues ou je ne sais quoi d'autre de prévu après les cours. Ça ne signifiait pas pour autant qu'il était libre de profiter de son temps comme un gosse de 11 ans aurait naturellement eu le droit de le faire. Sur ce point-là, comme sur de nombreux autres, nos parents étaient impitoyables. Mais pour ma part, je ne pouvais laisser faire ça. Il devait s'amuser et j'étais là pour m'en charger.

En arrivant, l'atmosphère se fit plus bruyante à cette heure-ci de nombreux gosses venaient profiter de l'araignée géante, des balançoires et autres joyeusetés. Il trépignait d'impatience devant le portillon alors que dans ma main je tenais le billet d'entrée. Pour autant, j'avais une dernière recommandation à lui faire avant de le lâcher dans la fosse.

« Tu te souviens petit poisson. Pas trop de saleté et on garde sa langue dans sa poche. Si les parents apprennent ça : plus de parc !

- Promis ! Il a répondu en prenant sa mission très au sérieux.

- Et on sera, toi comme moi, en très mauvaise posture, si ça arrive. » J'ai fini en murmurant pour moi-même.

Je savais qu'il respecterait les règles. Ce n'était pas la première fois que je l'accompagnais et il n'avait jamais fait un pas de travers. Pour autant je pouvais mesurer les conséquences de mes actes. J'apercevais déjà Louis suspendu à une barre lorsque je rejoignais un banc à l'écart. Posant son sac à mes côtés, j'allumai une nouvelle cigarette. J'allais patienter une bonne heure, seule et entourée de cris, mais c'était un compromis que je ne rechignais pas à faire. Le voir jouer et s'amuser comme un enfant de son âge n'avait pas de prix.

Louis n'était pas désobéissant. Il suivait à la lettre les préceptes que nos géniteurs nous avaient inculqués. Un enfant, jusqu'à un certain âge, place en la parole de ses parents toute la vérité sur le monde. C'est ainsi qu'il y a danger. Vous pouvez enseigner à vos enfants n'importe quelles valeurs ou normes : il les appliquera telles des paroles d'évangiles. C'est parfaitement logique. Imaginez que vous avez cinq ans et que votre père vous affirme que la vie se résume à devenir un homme brillant et sans compassion. Vous y croyez. Vous y croyez, mais en plus vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour en faire votre credo. Simplement parce que c'est la version de la vie que l'on vous a donné, parce que vous souhaitez que votre père soit fier de vous.

Voici ce qu'a été notre éducation. Une suite de préceptes erronés qui s'infiltrent dans votre esprit et s'y accrochent pour vous dicter une conduite. Un formatage qui vous blesse et vous rend faible. Louis ne faisait pas l'exception de notre fratrie. Et je savais que si je ne m'interposais pas, il n'y aurait plus de retour possible. Il finira comme Chloé, comme notre père. Le seul objectif de sa vie consistera à devenir le meilleur dans tous les domaines, jusqu'à en oublier son humanité.

Jamais je ne laisserai mes parents le détruire comme ils m'ont détruite.

L'heure de rentrer est arrivée bien trop vite. On a rejoint la rue Fleurus, celle où nous habitions depuis 20 ans, qui était aussi la 23ème rue la plus chère de Paris. C'est vous dire à quel point mes parents avaient du fric. Je le sais parce qu'ils étaient hyper fiers de nous en faire part. Le sourire narquois et puissant sur le visage de mon père montrait toute la vérité sur cet homme. Il pouvait en parler dans les dîner et s'en vanter. Je ne serais même pas étonnée qu'il en rêve la nuit.

En passant la porte d'entrée au quatrième étage, je découvris avec soulagement que Chloé n'était toujours pas revenue du conservatoire; elle ne pourra pas balancer. Chloé n'avait que 15 ans, digne héritière des préceptes de mes parents, elle ne rechignait jamais à leur faire part du moindre de mes écarts de conduite. Il était 19h et il me restait encore quelques heures pour tout remettre en ordre. Je ne parle pas du ménage ou de ce genre de choses. Norma était passée aujourd'hui et l'appartement était impeccable. Non, il fallait que Louis termine ses devoirs et que je le fasse dîner, puis prendre une douche, tout ça avant que les paternels rentrent et posent leur cul sur une chaise devant un dîner que j'aurai préparé.

Il avait été décrété l'année précédente que ce serait à moi qu'incomberait toutes ces tâches, tant pis pour Norma, en semaine, la cuisine était devenue ma responsabilité. J'avais, selon eux, en allant à la fac faire des études qu'ils ne cautionnaient pas, bien plus de temps inutilisé que ma sœur qui elle répondait parfaitement à leurs attentes. Faire tout ça pour Louis, ça ne me dérangeait pas. Au contraire, je me disais qu'ainsi, ce temps passé à ses côtés me donnait une occasion supplémentaire de remplir ma mission : lui éviter de devenir un robot insensible qui ne saurait jamais ce que c'est de vivre. Vivre vraiment.

À 21 heures précises, je suis allée éteindre la lumière de sa chambre à l'étage. Nous habitions dans un duplex. Évidemment. Ça ne pouvait être un vulgaire appartement sur un étage. Même si elle était sa plus grande fierté, en dehors du fait d'être le dirigeant d'une grosse entreprise, habiter rue Fleurus ne suffisait pas. Si l'appartement n'avait pas fait plus de 150m2, mon père aurait probablement cherché ailleurs. Sans doute dans les vingt-deux autres rues qui coûtaient plus cher que celle-ci. C'est un peu comme un conquistador. Plus tu gagnes de territoires plus ta puissance est accrue. D'un point de vue vie privée, le territoire de mon père se comptait en mètres carré.

Je n'ai pas décroché un mot pendant le dîner. Ça faisait bien longtemps que je n'avais plus rien à dire à ma famille. Nous étions tous les quatre autour de cette table en bois tout droit sortie du fin fond d'une forêt d'Asie et il n'y avait pas d'autres moments où je me sentais moins à l'écart de toute cette mascarade.

Ça me débectait de les voir, le dos bien droit, les coudes en dehors de la table. Ma mère et ses lèvres pincées, ses cheveux tirés à quatre épingle et son tailleur de marque. Lorsque je la regardais je ne nous trouvais aucun point de ressemblance. Oui, nous avions la même couleur de cheveux et partagions les mêmes yeux, mais chez elle tout était guindé, tendu, loin d'être naturel. Mon père c'était une autre histoire. Il arborait comme à son habitude une attitude fière et présomptueuse enrichie d'un costume trois pièces hors de prix avec le genre de boutons de manchettes que vous ne trouveriez qu'entourés de velours. Ses tempes grisonnantes lui conféraient un air faussement bienveillant. Mon père était le genre d'homme qui attirait les regards, captait l'attention. Ça me donnait envie de vomir de voir que personne ne comprenait ce qui se cachait derrière ce sourire suffisant qui ne quittait pas son visage.

Chaque soir c'était la même rengaine. Monsieur le Directeur Laurent Vernet, mon père, qui devait jubiler chaque fois que ces mots étaient prononcés, nous contait la croissance du chiffre d'affaires de sa boîte, la bande d'incapables, selon ses dires, qu'il virerait sous peu et comment toute cette réussite ne pouvait venir que de ses grandes compétences. Impartialité, conviction, excellence sont les clés du succès. Tel était le credo de mon père. Mais pour moi sa plus grande réussite résidait dans la conquête des esprits de sa femme et de sa fille. Lorsque Chloé répondait un Oui, papa convaincu, alors je me disais que pour elle, il n'y avait plus rien à faire. Il l'avait corrompu jusqu'à l'os.

À la fin du repas je retrouvais enfin ma chambre. L'appartement, aussi loin que je m'en souvienne, avait toujours ressemblé à des pages de magazine de décoration. Ce n'était pas fait sans goût, non, c'était pire. C'était blanc, aseptisé et sans âme. C'était triste à mourir. Ma chambre pendant longtemps n'avait pas fait exception. Aujourd'hui elle était le seul endroit qui bénéficiait d'un peu de chaleur, le seul qui ne semblait pas sortir d'un sachet pressurisé ou chirurgical.

J'avais bataillé pendant des années pour y imposer un peu de moi. En commençant par des posters de groupes de hard rock, vers mes treize ans, prise de passion pour les cris et les revendications. Les murs avaient été complétés d'un ou deux pentacles et les étagères de bougies, ne me rendant absolument pas compte du cliché que je renvoyais. Ça n'a pas duré longtemps, au bout de quelques jours tout avait fini à la poubelle après avoir été réduit en miettes par les mains de mon père.

Puis vinrent mes 14 ans, et le tout début de ma consommation de marijuana, je ne jurais alors que par les tentures, les mandalas et les attrapes rêves. Des signes de paix, en total désaccords avec mes pensées de l'époque ornaient les murs, fabriqués dans du tissu, et de l'encens brûlait dans un coin. Puis comme la première fois tout parti à la benne, sans préavis.

J'ai réussi à y imposer, ensuite et avec le temps, un minimum de décoration, dont le seul but était d'apporter un peu de chaleur. Quelques coussins, des rideaux foncés pour contraster avec les murs blancs, et quelques photographies. Il y avait aussi ces énormes plaids, parce que le seul endroit où j'étais frileuse était cet appartement, puis vestiges de mes 14 ans : l'encens. L'odeur me plaisait et me rassurait.

Cette chambre, je n'en prenais pas particulièrement soin, mes fringues traînaient souvent pas terre, les livres aussi. Elle n'était pas autant un refuge qu'elle aurait dû l'être, mais la porte close me permettait tout de même de me couper de cette ambiance qui n'avait de cesse de me rappeler mon éducation.

Dans une heure environ, mes parents iraient se coucher et je pourrai sortir pour rejoindre Sasha comme c'était prévu. Allongée sur mon lit, j'ajustais un casque relié à mon ordinateur et lançais la musique. Puis quelques minutes plus tard j'effectuais un demi-tour pour me retrouver sur le ventre et passer mon bras sous le matelas. Là, entre les lattes, je récupérais un carnet épais que je cachais. Sur sa couverture, en lettre de calligraphie s'étendait le titre : Je suis vivante.

Je l'ouvris à une page au hasard.

Jeudi 19 juin 2014 :

LSD : l'autre vie, une nouvelle vision, un nouveau monde.

Samedi 21 juin 2014 :

Alcool + Méphédrone

Je ne me rappelais pas particulièrement de ces deux dates plus de cinq mois s'étaient écoulés depuis. Mais je ne doutais pas qu'elles avaient dû être particulièrement agréables.

Puis j'ai ouvert une autre page, pour tomber sur le 3 août.

Pont du diable – Ardèche – 20 mètres.

Ça je m'en souvenais. On était en vacances avec Bérénice et Léo. Quand j'ai vu le pont au-dessus de nous, j'ai pas hésité. Il fallait que je saute. Bien sûr je n'y suis pas allée sans peur, mais après avoir observé le vide quelques secondes je me suis lancée. Putain, l'adrénaline fut puissante.

Ce carnet rassemblait tous les moments de ma courte existence où j'avais ressentis quelque chose. Tous ces moments pendant lesquels cette pensée a traversé mon esprit et s'est instaurée comme une évidence : je suis vivante.

Je le gardais précieusement et l'ouvrais à chaque fois qu'il était nécessaire. Je le gardais pour ne pas oublier que j'étais capable de ressentir des choses fortes. J'en étais capable et ça me plaisait. Je n'avais pas le droit d'oublier. Mon père a toujours eu tort. La vie n'est pas celle qu'il m'a offerte, elle est celle que j'arrivais à toucher du doigt, parfois.

À minuit pétantes, j'étais prête. J'ai tout de même jeté un dernier coup d'œil dans le miroir de plain-pied qui trônait à côté de mon lit. Je n'avais pas tenté de dissimuler mes cernes, c'était impossible. Mes yeux avaient simplement été entourés d'un trait épais de khôl. Mes cheveux bruns ondulés tombaient sur mes épaules et ne contrastaient pas avec les teintes foncés de mes vêtements. Je ne portais qu'un débardeur large et une jupe qui si je me baissais laisserait probablement entrevoir ma petite culotte à travers mon collant opaque. J'enfilais mes Dr Martens et ma veste militaire kaki et plaça sous ma couette des coussins pour créer l'épaisseur d'un corps au cas où ma mère trouverait utile de vérifier 6h plus tard, si j'étais bien dans mon lit. Ça faisait très film de préadolescente, mais croyez-moi ça fonctionnait. Mon carnet était caché et rien, qui pouvait me trahir, ne traînait. Oui, j'étais prête.

J'ai éteint la lumière, fermé délicatement la porte et descendu les escaliers pour finalement traverser l'entrée sans bruit. Quelques secondes plus tard, la rue s'offrait à moi. Mes mains au niveau de ma poitrine, sur les lanières de mon sac à dos, je rejoignis le métro le plus proche, impatiente d'arriver à destination.

J'aimais prendre le métro à l'heure où on ne croise que des gens ivres ou près à l'être. Le crissement du wagon sur les rails, la lumière cinglante qui détonnait avec l'ombre des rames sales. C'était une bonne mise en bouche pour poursuivre par une soirée qui ferait de cette ambiance un réel cocon.

Je descendis à Pigalle un peu avant une heure du matin, comme la plupart des personnes présentes dans la rame et traversais les couloirs qui me mèneraient à la surface, tentant vainement de bloquer l'odeur de pisse ambiante qui ne cherchait qu'à atteindre mes narines.

Ce quartier détonnait incroyablement avec la vie dans laquelle j'avais été élevée. Et ça me plaisait terriblement. Ici, il y avait de la vie et c'était comme si je sentais mon sang circuler enfin dans mon corps. Des groupes de jeunes et de moins jeunes sortaient des bars pour rejoindre leur foyer, tandis que d'autres arpentaient les rues pour commencer leur nuit. Le quartier était agité, même pour un jeudi soir. La tonalité rouge du moulin, du sexodrome et des autres commerces pour une grande partie sexuels rendaient l'ambiance plutôt glauque et malsaine. On remarquait une ou deux prostituées dans la rue. Elles étaient pas difficiles à reconnaître. Mais en quelques années elles avaient déserté pour la plupart le quartier, remplacées par des bars dansants où les pipes se font dans l'arrière salle.

Bertrand Cantat crachait sa haine du système au creux de mes oreilles et moi je posais un premier pied en dehors du trottoir, dans l'intention de traverser le boulevard Clichy. Mais une main attrapa mon bras pour me faire brutalement reculer alors qu'un taxi frôlait mon corps, lancé à pleine vitesse.

« Eh ça va pas ! J'ai beuglé à l'inconnu qui venait pratiquement de me faire perdre l'équilibre.

- De rien. » Il a lâché, souriant étrangement face à mon accès de colère.

Je ne regardais jamais avant de traverser une rue. Ce taxi m'aurait sûrement fauché et aurait expédié mon corps quelques mètres plus loin si ce mec n'était pas intervenu. Mais je m'en foutais, je détestais que l'on m'attrape de cette manière. Alors je suis partie, non sans le toiser, de haut en bas, une dernière fois. Il a semblé plus interloqué qu'autre chose par ma réaction, sa main dans ses cheveux châtains, la bouche ouverte. J'ai décampé trop vite pour qu'il ait le temps d'en placer une.

Sasha était devant la salle, attendant patiemment son tour dans la file d'attente. Arrivée à sa hauteur, son corps de plus d'un mètre quatre-vingt, mais probablement de moins de soixante-dix kilos, m'enlaça avec affection.

« T'es sexy ! Il a lancé en me faisant tourner sur moi-même.

- Parle pour toi, j'aurai presque envie de te sauter dessus à l'instant. C'est nouveau ça ? »

Il a hoché la tête positivement alors que je posais mon doigt sur son torse recouvert d'un t-shirt noir qui bandait soigneusement les muscles de ses bras.

Sasha était un très beau garçon. Pas une beauté banale. Non, il avait un truc particulier, un nez plutôt long et pas une tête que l'on verrait dans un magazine de mode, mais ça faisait tout son charme. J'avais évidemment tenté ma chance le jour où nos chemins se sont croisés la première fois. Mais j'ai très vite compris que Sasha ne jurait que par les formes masculines, les pénis et la testostérone. L'idée même d'un vagin lui donnait des nausées. Il était le mec le plus gay que j'ai jamais rencontré.

« Qu'est-ce que t'as ce soir ?

- De la D.

- Parfait. »

Sans cérémonie, mais non sans discrétion, il passa la main dans son caleçon afin d'en retirer un pochon transparent.

« Deux para chacun. Le premier maintenant et le prochain quand vous serez dans les nuages mademoiselle, il a ajouté, charmeur.

- Tu penses vraiment à tout.

- Ouais, j'suis un mec bien. »

Il sorti avec précaution les deux petits balluchons pas plus gros qu'un comprimé. La poudre presque jaune avait été, comme à son habitude, enveloppée d'une feuille de clope à rouler, pour nous permettre de l'avaler. Il récupéra une bouteille en plastique de la poche arrière de son jean, contenant probablement du whisky, compte tenu de la couleur ambré, et avala la MDMA à l'aide d'une bonne gorgée. En replaçant le pochon bien au chaud dans son caleçon il me tendit la bouteille pour que je puisse effectuer les mêmes gestes.

Les effets se feront sentir dans une trentaine de minutes. Nous serions alors à l'intérieur de cette salle, voguant autour et au travers des corps transpirants et enivrés, dansant avec eux et profitant des sensations. La musique nous paraîtra nous appartenir, sortir de nos corps. Ça sera comme si nous étions nous même des caissons de basses. Je ressentirai l'âme de Sasha et il ressentira la mienne. Il est même probable que je capte celle de plusieurs inconnus. Voici les effets qui nous attendaient. Ça sera terriblement agréable, comme à chaque fois. Et même si, comme une fois sur trois les nausées pointent leur nez, je serais heureuse de vomir là où je me trouverai. Parce qu'avec la D, même un vomi a le goût d'une chose merveilleuse.

Voyez le pouvoir des amphétamines.

« Qu'est-ce que tu regardes ? Ça avance Anna. »

La porte venait d'être ouverte et laissait entrevoir l'ambiance qui nous attendait à l'intérieur de La Machine du Moulin Rouge. J'entendais la musique résonner et les basses rebondir contre les portes, mais j'avais le regard toujours fixé au sol. Sans lever les yeux, j'ai répondu à Sasha :

« Je me demande juste si c'est sur ce trottoir que je vomirai ce soir. »

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Alors ? Votre avis ?

On se retrouve bientôt pour le chapitre 2 !

Mona