Note : Salut ! L'heure est venue de poster le dernier chapitre de cette histoire.

J'ai aimé, j'ai tellement aimé écrire cette histoire. Je n'en suis pas totalement satisfaite. Les premiers chapitres ne sont à mon goût pas assez travaillé. Mais lorsque l'on écrit, je crois qu'il faut savoir déceler le moment où l'on doit s'arrêter et passer à autre chose. Je pourrai passer des jours, des mois, à réécrire ces chapitres qu'aujourd'hui je relis en grimaçant. Pour finalement, ne jamais être satisfaite.

Cette histoire est terminée. Le point final est posé, et aujourd'hui elle est enfin dévoilée au grand jour dans son entièreté. Elle est réelle. Ça fait du bien.

J'espère qu'elle vous a plu. J'espère qu'il en sera de même pour ce dernier chapitre. Et pour le coup, j'aime énormément ce dernier chapitre. Je peux même dire que j'en suis satisfaite.

Pour ce qui est de la suite, voilà plus d'un an que je suis en pleine recherche pour une nouvelle histoire. Les lieux, l'époque, des sujets spécifiques comme le passage à l'âge adulte, l'amitié, le mensonge, le rôle de la famille dans la construction et même le milieu des marins pêcheurs. J'ai aujourd'hui une quantité hallucinante de ressources, une trame complète et des personnages construits. Il est temps d'écrire. Et j'espère, comme pour Anna, mettre un point final, dans quelques mois, à cette nouvelle histoire. J'espère que je m'améliorerai, et que je pourrai proposer à la lecture un récit de qualité. Le genre d'histoire que j'aimerai tout simplement lire.

En attendant, le dernier chapitre d'Anna vous attend. Et moi, je vous dis à bientôt. N'hésitez pas à laisser une review, pour me dire ce que vous en avez pensé, pour critiquer s'il le faut, ou simplement blablater. Ce que vous voulez. Parce que je vous vois dans les stats ! Cette histoire est lue, je le vois bien. Il ne me manque plus qu'à savoir ce que vous en pensez.

Bonne lecture !


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28.

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On est toujours responsable. Voilà ce que la vie m'a appris ces derniers mois. Nos choix, nos actions, nos passages à l'acte ou non, les décisions que l'on prend, nous en sommes maîtres. Au même titre que nous sommes capables de tout reconstruire, de changer d'avis, de nous faire pardonner, ou même d'accepter nos erreurs.

Parfois c'est un déclic, d'autres fois, il faut du temps pour comprendre avant de réparer. Du courage aussi, ainsi que de la volonté, mais seule ou accompagnée, je sais, je suis persuadée maintenant que c'est possible.

Je suis la même qu'il y a quelques mois, la même qu'il y a des années. Je suis Anna, celle qui ne riait pas parce qu'on lui interdisait, je suis Anna, qui tire pour la première fois sur une cigarette, et y prend un plaisir fou, je suis Anna, pleine de fierté, Anna, pleine de doute. Je suis Anna, vide et Anna, remplie de substances. Je suis Anna, si différente aussi d'autrefois. Dont les mains ne tremblent plus vraiment, mais qui les fixe sans arrêt, attendant qu'elles frémissent.

Dans le miroir qui me renvoie mon reflet de plain-pied, je cherche à déceler laquelle je suis aujourd'hui. Ce qui a changé, ce qui m'est familier. Physiquement, la plupart du temps, j'ai comme l'impression d'être une autre. Je ne m'y reconnais pas. Mes cheveux tombent toujours sur mes épaules, épais, et ondulés à la pointe. Mes paupières, mes sourcils, rien n'a changé. Le regard en revanche est souvent celui d'une étrangère. Mais pas une de celle qui effraie, plutôt celle qui vous soutient. Et il y a ce quelque chose que je n'y avais jamais perçu. Une sorte de vivacité peut-être.

Lorsque je ferme les yeux, je trouve un apaisement. Bien différent de celui que j'ai toujours cherché dans la poudre remplissant mon nez après le manque. Ce soulagement-là est tout nouveau, et après plusieurs semaines, je peine encore à m'y habituer, tout en appréciant presque inconsciemment son réconfort.

Je suis Anna, si semblable, si différente.

« Anna, t'as bientôt fini ? On part dans quelques minutes. »

Bérénice a ouvert la porte de la chambre pour entendre ma réponse. Dans le reflet, je l'ai découverte, souriante, et j'ai même perçu l'impatience joyeuse dans son regard. Aujourd'hui est le jour où sa mère se marie. Elle a attendu ça pendant des mois.

« Tu as fini ? Elle a répété doucement, s'approchant dans mon dos, alors que je n'ai pas esquissé un geste.

- Je crois, j'ai chuchoté, presque, comme si j'avais perdu ma voix.

- Chaussures ? Robe ? Culotte ?

- Je crois que j'ai tout. » J'ai souris enfin.

Reconquérir Bérénice fut bien plus facile que je me l'étais imaginé. Je n'ai pas eu à ramper à ses pieds, à m'excuser mille fois même si j'ai bien dû le faire une centaine de fois quand même, jusqu'au jour elle m'en a interdit, me menaçant de partir si je continuais. Des explications, elle n'en attendait même pas. Elle a simplement passé la porte de chez Noah un jour, m'a serrée dans ses bras et tout fut effacé. J'imagine que c'est ça l'amitié, la vraie. Chaque jour je comprends la chance que j'aie de l'avoir dans ma vie. La chance qu'elle soit encore là, sans rancœur et avec toujours autant d'amour, après tout ce que je lui ai infligé.

« Tu as repris encore un peu de poids, c'est bien. » Elle a passé ses bras autour de moi, pour coller mon dos à son ventre, et m'observer sans gêne à travers le miroir. « Je dirais à maman que ses petits plats fonctionnent bien. »

Voilà une chose qui a changé physiquement. Mon corps a grossis. Ou plutôt il a retrouvé le poids qui était le sien une année plus tôt. Il n'y a pas de doute la dessus, le miroir ne ment pas. Devant moi se tient un corps en forme, un corps plus rempli. Rien à voir avec celui qui je portais douloureusement, même pas deux mois avant, celui qui n'avait jamais faim, amas de peau et d'os infiltrés par des tonnes de substances, privé de souffle. Un corps qui ne tire plus vers le gris. Un corps qui me supporte, maintenant, sans peine, presque agréable à regarder.

« Tu es vivante et encore plus jolie. » A chuchoté ma meilleure amie à mon oreille.

Toutes ces drogues ont fatigué ma carcasse alors que je croyais dur comme fer qu'elles me rendaient vivantes. Mais tout a changé maintenant.

« Je suis si fière de toi. »

Il y a plus de trois mois, je n'aurais jamais imaginé participer à cet événement si heureux. Ni même me tenir debout sur ces talons et sortir de cette chambre au bras de ma meilleure amie, de rire à ses blagues et de pleurer à la mairie lorsque la maman de Bérénice prononça le simple mot qui la lia pour le reste de sa vie à son nouveau mari. Je n'aurais jamais été capable de sourire, et d'être contente pour eux.

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Noah passe son temps à me dire que je ne dois ma guérison qu'à moi-même. Mais il a tort. C'est vrai je me suis battue, mais tout ça c'est grâce à lui.

Lorsque la garde à vue s'est terminée, j'étais revenue sur ma décision. Je m'y étais accrochée pourtant, comme le flic me l'avait demandé. Mais c'était perdu d'avance, j'étais bouffée jusqu'à l'os par ce manque, rongée, plus capable de faire preuve de volonté. Heureusement, le flic, il a appelé Noah dès qu'il m'a refoutu dans ma cellule. Alors quand les vingt-quatre heures se sont terminées, Noah était dans l'entrée du commissariat. Il ne m'a pas laissé le choix, je n'ai pas pu m'enfuir cette fois. La porte de son appartement a été fermée à clé derrière nous.

Comme il m'a appris au fil des ans tout ce que je devais savoir sur toutes les drogues que j'ingurgitais, respirais, cette fois-ci il m'expliqua point par point tout ce que j'allais endurer pendant le sevrage. Parce que Noah était bien plus décidé que moi.

Je vis encore aussi mal cette période que celle qui a précédé, pendant laquelle je n'étais plus rien. Ça a duré des semaines. Et même si la dépendance au crack est essentiellement psychologique, mon corps a reçu tout de même son lot de souffrances. J'aurais pu trouver une place dans un hôpital spécialisé, c'est vrai, laisser les médecins s'occuper de mon cas. Mais lorsque j'ai compris que je n'avais pas le choix, qu'il fallait que je fasse une croix sur toute cette poudre, je ne voulais que Noah. Il n'y avait que lui qui pourrait m'aider.

Lorsque je criais, Noah me laissait faire. « Cris autant que tu le veux. » Il disait. « Sors tout ce que tu as à sortir. » Lorsque les pleurs survenaient, et ils étaient nombreux, le discours était sensiblement le même. « Laisse-toi aller. » Et quand je le suppliais de me donner une dose. Juste une, pour avoir moins mal, une dernière, il ne cédait jamais. J'ai même passé des heures entières à fouiller chaque tiroir, chaque recoins et armoires, à passer mes doigts contre les tables et rebords de meubles dans l'espoir d'y retrouver un peu de poudre. Mais c'était peine perdue, Noah avait tout enlevé, plus rien ne traînait.

La fatigue, le sommeil agité, ou parfois absent, les crises de panique et d'anxiété, les troubles de l'appétit, les comportements dépressifs et même parfois agressifs étaient autant de symptômes liés au sevrage que j'ai dû endurer pendant plus de trois semaines. Trois longues semaines, pendant lesquelles j'ai cru mourir parfois, l'ai souhaité souvent. Trois semaines pendant lesquelles Noah a dû gérer, mais surtout supporter mon comportement.

Je lui dois tellement.

Trois semaines dans une vie, ce n'est rien. Pourtant, elles m'ont semblé une éternité. Il ne cessait de répéter, qu'il me fallait être patiente, courageuse. Il a promis même, plusieurs fois. « Fais-moi confiance, la douleur partira, il faut simplement un peu de temps. » Je n'y croyais qu'à demi-mot. C'est vrai, j'étais convaincue la plupart du temps que je recevais ici ma punition, ça ne cesserait jamais. Jusqu'à ce matin, quelques semaines plus tard. Ce matin fut bien différent. Ce matin-là, il n'y avait plus vraiment de manque.

Noah ne s'est pas arrêté là. Combattre le manque n'était pas le seul but, loin de là. Il était peut-être même bien plus simple face à ce que j'ai dû supporter ensuite. L'acceptation. La vie.

Il y a bien une chose que je ne me suis jamais cachée : la poudre était comme un anesthésiant, une bouteille d'alcool à 90°, une crème anti-douleur, elle était un pansement. Elle me permettait d'oublier, de mettre de côté. J'ai évité l'affrontement trop longtemps. Mais vivre, ce n'est pas regarder ailleurs. Vivre c'est accepter, et faire face aux défis de l'existence. Si j'ai plongé si bas, c'est qu'il était plus facile de répondre aux problèmes de la vie par de la poudre que par une réflexion. Pourquoi accepter la souffrance ? Le malheur ? Les déceptions ? Quel intérêt je trouverais à accepter mes limites, celles qui me sont imposées par la vie ? Y avait-il seulement un avantage dans la vie lorsque l'on était né dans la mienne ?

C'est ainsi que la porte de l'appartement de Noah s'est ouverte au bout de ces trois semaines. Il a tenu ma main, nous a fait faire quelques pas dans la rue et alors j'ai compris. J'ai profité du soleil sur ma peau, de l'air roulant dans mes cheveux, et du regard de celui qui est resté à mes côtés si longtemps. La satisfaction de savoir que quelqu'un sera toujours là pour vous, la beauté des villes, du ciel, de l'art, de l'infiniment petit, d'un arbre, le rire qui s'échappe de votre gorge sans vous en rendre compte, celui qui surprend, parce que perdu depuis une éternité. Un éclair au chocolat croquant dans la bouche, un film de Terrence Malick, un verre de limonade, votre meilleure amie qui vous prend dans ses bras. La douceur d'un drap au réveil, le sourire d'un homme dans la rue, l'appel d'une mère qui brave l'interdit simplement pour entendre votre voix.

Pourquoi se battre ? Pourquoi endurer, alors qu'il serait si simple de replonger, d'oublier ? La réponse, je l'ai trouvée.

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La soirée était merveilleuse. Les gens riaient, se montraient leur affection dans une tonne d'embrassade, ils dansaient, mangeaient avec appétit, buvaient quelques verres d'alcool, trinquaient à la santé, à la vie. Après la cérémonie à la mairie, nous nous sommes tous retrouvés dans une grande salle des fêtes, décorée avec soin, et capable de contenir les centaines d'invités.

Sasha, Maïwen, Dobbah, conviés pour cette deuxième partie de journée, se retrouvaient à mes côtés, assis à la même table. Il ne manquait qu'Astrid. La vie n'était pas simple pour elle, et ces jours-ci, elle paraissait encore plus difficile pour notre amie. Mais nous étions présents pour elle, comme ils l'ont été pour moi.

Ils ne buvaient pas, en signe de soutien. Je n'ai pas touché une goutte d'alcool depuis mon sevrage. Je sais qu'ils continuaient à toucher à tout un tas de chose, à enchaîner les bouteilles parfois, mais jamais en ma présence. Ce n'est pas faute de leur avoir répété maintes et maintes fois que je ne leur en voudrais absolument pas, qu'ils étaient loin d'être obligés de rester sobres à mes côtés, mais à chaque fois ils évinçaient mes paroles d'un signe de main et vantaient les mérites d'un jus d'orange.

Tout autant que Bérénice, ils ont été formidables. Et il fut tout aussi simple de les reconquérir que ma meilleure amie. Comme si rien ne s'était passé, comme si je ne les avais jamais écartés de ma vie.

Sasha fut peut-être l'exception. Il lui a fallu un peu plus de temps pour comprendre. Je crois qu'il a été blessé par l'abandon. Je sais qu'il se forçait à retenir les mots entre ses lèvres, mais ce jour-là, alors que nous dansions, l'un contre l'autre, au milieu des autres invités, parfois, les paroles s'échappaient, comme une supplique.

« Toi et moi, on se quittera plus jamais, hein ? »

Alors comme à chaque fois, je l'ai pris dans mes bras, lui ai susurré à l'oreille de douces paroles et promis que rien de tout ça ne se reproduirait.

« Jamais. »

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Je ne me réveille pas chaque jour avec le sourire aux lèvres et le sentiment d'avoir gagné, d'être sortie d'affaire. Il serait un mensonge que de dire que trois mois sobre signifient que j'ai remporté la partie, que plus jamais je ne replongerai. C'est un combat de chaque jour. Et le plus dur est de tenir ses engagements. Ne jamais retomber, voilà la vraie bataille.

Comme pendant des années de ma vie, j'ai décidé de continuer à remplir ce petit cahier qui regroupait mes instants de vie, ceux pendant lesquels je me sentais vivante. J'ai gardé le même, pour me souvenir, ne jamais oublier, que ce que je prenais pour des solutions autrefois, n'étaient que des cache-misère extrêmement convaincants, mais terriblement destructeurs. Les mots que l'on y trouve aujourd'hui ne sont plus associés à ces mélanges de molécules influant sur diverses parties de mon cerveau, plus jamais on y trouvera écrit, cocaïne, MDMA, ou autres. Et encore moins, crack. Qui n'a d'ailleurs jamais été inscrit. Comme si j'avais compris, inconsciemment, et bien plus tôt, qu'il me mènerait à ma perte.

Aujourd'hui, les mots qui s'y alignent, sont bien plus mélodieux. Journée dans un parc au soleil, côtoie dîner devant le meilleur film du monde avec Noah. Les petits plaisirs de la vie, comme aime me le rappeler Bérénice. On peut même y trouver : Maman a appelé aujourd'hui, elle va bien, je lui manque et Louis m'a confié avoir hâte de retrouver Charlotte à la rentrée. Ou encore : Dobbah nous a présenté sa nouvelle copine, quel bonheur de le voir heureux.

En date du 23 septembre, quelques jours plus tôt, l'on découvre même une phrase parfaitement inédite, que je n'aurais jamais cru inscrire. Chloé veut que l'on se voit, elle s'excuse. La rencontre est prévue pour dans deux jours. L'impatience, se mêle à l'inquiétude, mais je me force à garder mon calme et me récite inlassablement les mêmes paroles. Tout se passera bien.

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« Sasha, je peux t'emprunter Anna ? »

Yohann a posé une main sur l'épaule de Sasha et attendait son tour pour une danse. Il a souri, charmeur, comme il l'a toujours fait, dans son costume choisi précisément pour l'occasion.

« Seulement si tu me la rend après, lui a proposé Sasha en dénouant ses bras de mon corps.

Promis. »

Je suis passé alors en quelques secondes des bras de mon meilleur ami à ceux du frère de Bérénice, il a entamé les premiers pas lorsque la musique est devenue plus douce et que Sasha s'est éloigné, me soufflant un baiser entre ses lèvres ouvertes.

Les va et vient se sont enchaînés délicatement, dans les bras de ce garçon que je connais aujourd'hui bien mieux qu'avant. En fait, Noah, n'a pas fait tout le boulot. Le mois dernier il devait me quitter pour quelques jours alors qu'une urgence survenait à son travail. Il a tenté de me le cacher pendant un temps, craignant de me laisser seule, mais lorsque j'ai découvert le pot aux roses, je l'ai presque traîné jusqu'à la gare. Il en avait bien assez fait jusque-là, son travail était important, moi je m'en sortirai. Après une longue discussion, nous avons donc conclu que je resterais chez Bérénice pendant son absence. Finalement, tout tombait très bien, elle avait pris des jours de congés pour aider sa mère dans ses derniers préparatifs, alors nous avons migré en banlieue toutes les deux. Contre toute attente, et alors qu'il dénigrait jusqu'ici ce mariage, Yohann, nous a rejoints et a même participé.

« Tout va bien ? » Il a demandé après une bonne minute de silence. Et j'ai hoché la tête, souriante. Je crois avoir appris à aimer cette question. Les premiers temps, je me braquais, croyant à de la pitié, mais aujourd'hui, je n'entends que mes amis me proposant leur aide, si la réponse s'avérait négative.

Au fond, ils ont raison de la poser. Chaque jour apporte son lot de questionnements, de défis. Je pourrais avoir besoin d'aide demain, ou même dans dix ans. Et je sais aujourd'hui que je n'hésiterai pas à la demander. Je n'ai plus peur d'être faible. Je n'assimile même plus ces réactions à de la faiblesse. Alors, c'est vrai, je suis forte, mais je n'oublie pas que l'on ne guéri jamais vraiment.

« Jolie robe. » Il a déclaré, me reluquant sans gêne. Yohann, est probablement la personne avec laquelle rien n'a changé. Celui qui ne me regarde jamais différemment d'avant. Nos jeux de séduction ont repris leur cours naturellement. Bien évidemment, ils restent des jeux. Et je sais qu'il le voit lui aussi comme ça. D'ailleurs, il nous a annoncé il y a très peu de temps qu'il avait rencontré quelqu'un. Malgré tous ses travers, ce garçon mérite amplement le bonheur.

« Ta sœur nous regarde, je l'ai taquiné.

- Je ne suis pas inquiet. Elle ne fait pas le poids tu sais bien, avec ses tous petits poings et son corps de crevette géante. »

Un rire s'est échappé de ma gorge. Et Yohann a enchaîné.

« Non, celui qui peut éventuellement me faire peur, c'est le garçon qui est dans ta tête, avec de gros muscles. Je ne suis pas sûr d'avoir l'avantage.

- Noah te fait peur ? J'ai ri, devant son air faussement terrifié.

- Je ne parle pas de Noah. » Il a rectifié, dans un sourire.

Sa réponse me figea. Je le scrutai quelques secondes, perturbée, et enfin il s'expliqua. À sa façon.

« Pierre est vraiment un mec sympa. Je l'ai rencontré une fois, chez Bérénice. C'était il y a quelques mois. Et je rigole, il ne me fait pas peur une seconde, je pourrais le fracasser. Enfin bref, il n'a même pas besoin de prononcer ton nom, on comprend tout de suite qu'il est amoureux, personne ne peut rivaliser. »

Évidemment, le discours de Yohann me cloua sur place. Je ne m'étais pas encore tout pardonné. Et j'évitais de laisser le prénom de Pierre s'immiscer dans mon esprit. Pourtant, ça s'est avéré très compliqué ces derniers mois. Tout d'abord dans le comportement de Noah. J'y retrouvais beaucoup de gestes et de mots que Pierre avait eu à mon encontre alors qu'il avait été le premier à tenter de me sauver. Parfois lorsqu'il me répétait inlassablement, je suis là, j'entendais Pierre. Puis il y eut aussi ce jour, où Noah s'approcha pour m'embrasser, comme on en a toujours eu l'habitude, naturellement. Mais ce jour-là, pour la première fois je refusai. Noah comprit immédiatement et accepta avec le sourire. Au fond, il l'avait senti. Il avait même essayé de me convaincre de reprendre contact avec Pierre, mais je refusais tout en bloc. J'ai fait beaucoup de mal à ce garçon alors que je l'aimais assurément. De quel droit pouvais-je me pointer devant lui et lui demander pardon ? C'est vrai, au fond, je croyais encore à ces mots prononcés trop sèchement des mois plus tôt : Tu mérites bien mieux que moi.

Aujourd'hui, je taisais son nom, mettais même fin à la conversation lorsque Bérénice tentait de me faire entendre raison. Pour autant, je ne cessais jamais de penser à lui. Dans ce cahier que j'ai noirci de mots heureux, il existait un marque page, ou plutôt une séparation, qui notait le passage entre mon ancienne vie et la nouvelle, au milieu du mois d'août. Il était plastifié, et renfermait précautionneusement cette fleur, séchée, qu'il avait glissée dans mes cheveux ce jour de février où nous nous étions retrouvés seuls au monde sur cette minuscule île de Bretagne. Je ne prononçais pas son nom, mais j'y pensais, jour et nuit. Son absence était une punition que j'acceptais sans rechigner.

« Tu ne crois pas qu'il serait temps d'arrêter les conneries ?

- Quoi ? J'ai balbutié.

- Ce pauvre gars il est fou amoureux de toi, et toi, tu l'aimes aussi, on est d'accord ? C'est quoi l'intérêt de se mettre des barrières comme ça ?

- Je n'ai pas le droit de …

- Anna, arrête de te jeter la pierre inlassablement.

- C'est pas …

- Où est ton téléphone ? » Il me coupa.

J'ai compris très vite ce qu'il comptait faire, et ça ne me plaisait pas. Pour autant mon regard m'a trahit, Yohann comprit très vite que l'objet capable de joindre Pierre se trouvait sur la table où nous avions mangé. Il fila tout droit, et je n'eus d'autre choix que de le suivre.

« Allez assieds-toi, il m'invita, sans me laisser vraiment le temps de dire non, et poussant mon dos de sa main.

- Yohann, je …

- Anna, regarde-moi. Il est temps. Fais-toi un peu confiance. »

Ce n'est qu'à ce moment-là que je remarquai Sasha, retourné à sa place, mais aussi Dobbah, qui relevait le nez de son téléphone, captant notre conversation.

« Lance toi Anna, tu le mérites, glissa Dobbah.

- Te fais pas prier, débita même Sasha les yeux au ciel, on sait que tu en meures d'envie. »

Si j'en avais envie ? C'était peu dire. Je rêvais de retrouver Pierre, simplement de l'apercevoir ou d'entendre sa voix. Notre rupture n'avait été motivée que par l'idée qu'ainsi je l'épargnerais, alors que je l'avais déjà tellement blessé. Je l'aimais trop pour lui infliger celle que j'étais devenue.

Aujourd'hui tellement de choses avaient changé. Mais je risquais de retomber à chaque instant. Oui, j'étais sobre depuis trois mois, mais rien ne disait que tout pouvait repartir en vrille du jour au lendemain. Je n'étais à l'abri de rien.

« Bon, tu me fatigues. » Sasha me prit le téléphone des mains et commença à tapoter sur l'écran devant mon regard perdu. Je mis plusieurs secondes à contester, et mon meilleur ami évita, avec une facilité déconcertante, mes bras, qui tentaient désespérément de reprendre le portable. Puis enfin, il a souri, très content de lui et a approché l'écran de mon visage sans pour autant me le céder.

D'abord décontenancée par l'attitude de Sasha, qui avait toujours été contre cette relation qui me liait à Pierre, je secouai la tête, puis sans un mot, me concentrai sur l'appareil pour y lire ce qu'il y avait écrit.

Bonjour Pierre, j'espère que tu vas bien. Si tu es d'accord, j'aimerais beaucoup que l'on se voit.

Ce message était loin d'être le plus étudié, et les mots les mieux choisis, mais honnêtement, je ne crois pas que j'aurais été capable d'en écrire un meilleur. Que peux-t-on dire dans ce genre de situation ?

« C'est à toi de décider de l'envoyer ou non. »

Je ne sais même plus qui a prononcé cette phrase. Je me souviens juste d'une pause, comme un arrêt dans le temps. Je ne percevais presque plus le brouhaha de la salle, ne distinguais plus mes amis autour de moi. Un geste de ma part et la machine serait enclenchée. Je ne suis pas sûre d'y avoir réfléchis, j'ai peut-être même agis par instinct. Quoi qu'il en soit, j'ai appuyé de mon index sur le bouton d'envoi.

Un soulagement intense s'est infiltré dans mon corps.

Ça n'a duré qu'une seconde. Ensuite, j'ai commencé à paniquer, je l'avoue. J'étais d'ailleurs la seule dans ce cas. Les sourires de mes amis trahissaient leur satisfaction. Il n'y avait plus de retour en arrière possible. Tout ce qu'il me restait à faire était d'attendre. Sasha posa à plat le téléphone au centre de la table et dans le silence nous confinant, chacun attendait, à sa façon, la vibration caractéristique d'une réponse.

Moins d'une minute plus tard, il fit sursauter au moins la moitié d'entre nous.

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Il y a des instants dans la vie où vos réactions vous échappent. Émettre un cri, se laisser tomber d'un pont alors que vous ne vous seriez jamais imaginé sauter à l'élastique un jour, dévoiler un secret que vous pensiez garder pour toujours. Rejoindre le garçon que vous vous étiez juré de ne jamais revoir, pour son propre bien. Voilà ce qui m'arrivait, et je n'y comprenais rien. Je courrais jusqu'à l'appartement de Pierre, le cœur battant et mes jambes fonctionnant toutes seules.

Lorsque le téléphone a vibré, l'impatience pouvait se lire sur chacun des visages de mes amis. Bien plus encore, sur celui de Bérénice qui nous avait rejoint juste avant, et dont le briefing lui avait été fait en quatre secondes, chronomètre en main. J'ai rapproché le portable, le faisant glisser sur la nappe, parsemée de pétales de roses, puis après avoir cherché quelques temps du courage dans leur regard, j'ai baissé les yeux sur l'écran.

Je suis à la maison. Rejoins-moi.

Devant mon mutisme, Bérénice s'est emparé de l'appareil, et a lu immédiatement le contenu du message à voix haute. « Qu'est-ce que tu fais encore plantée là ? » Elle a demandé, un sourire éblouissant parcourant son visage. « Allez Anna, va le retrouver ! » Elle a continué, tandis que mes fesses restaient vissées à ma chaise et mon cerveau carburait au ralenti.

« Mais, s'il n'accepte pas mes excuses ? J'ai commencé.

- Aucune chance.

- Et le mariage de ta mère ? J'ai enchaîné, me cherchant une excuse.

- Elle ne t'en voudra pas le moins du monde, et moi encore moins. »

J'étais à court d'arguments. Mes lèvres reposaient entrouvertes face à la situation, béates, en comprenant ce que je devais faire. Yohann pressa sa main contre mon bras et glissa à mon oreille : « Cours. »

C'est là que je suis partie.

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Je me retrouvai donc, essoufflée, à gravir les marches qui me mèneraient au dernier étage de ce petit immeuble du quartier de Pigalle. Je n'aurais jamais pu dire quelle Anna j'étais à ce moment-là. L'ancienne, la nouvelle, ou peut-être même une jamais rencontrée auparavant. Mon cœur tambourinait si fort que je pouvais le sentir résonner dans ma boîte crânienne. Je n'avais que faire de mon souffle, presque inexistant, de mes jambes flageolantes ou des quelques gouttelettes de sueur qui glissaient depuis ma nuque. Une seule chose importait : revoir Pierre.

Sur la porte de son appartement, entre le judas et les traînées de peinture effacée trônait un post-it. Sur celui-ci, je pu y lire cinq mots, tracés de la main de celui que j'aimais tant. Je suis sur le toit. Une marée de souvenirs me submergea, et reprenant mon souffle une seconde, je compris : Pierre se trouvait juste au-dessus de ma tête, sur ce toit terrasse qu'on rejoignait régulièrement pour prendre l'air, regarder les étoiles même, pendant cette période où tout allait bien entre nous.

J'ai gravis l'escalier, esquivant une marche sur deux, puis j'ai tenté de reprendre mon calme en arrivant au sommet. Depuis des mois, il n'avait jamais été aussi proche de moi.

Mon regard trouva son corps immédiatement, mais mon cœur n'a pas bondi comme je m'y attendais. Non, au contraire, il fut transpercé d'un éclair d'effroi. Pierre se tenait au bord du vide, si près que j'ai cru qu'il sauterait. J'ai couru, laissant mes lèvres crier son prénom, mon bras s'étirer vers lui. Mais avant même que je l'atteigne, il se retourna, souriant doucement, me laissant voir cette fossette sur sa joue droite, si jolie.

« C'est toi qui a peur maintenant ? »

Je n'étais plus qu'une statue, un bras toujours en avant, et le goût de la fin de son prénom sur la langue.

« Je n'allais pas sauter, si c'est ce que tu imagines, je regardais simplement les gens en bas. Je t'ai vu courir d'ailleurs. »

Les mots n'existaient plus, j'étais incapable d'en aligner plusieurs dans une phrase digne de ce nom. Je me retrouvai gênée d'avoir cru qu'il sauterait dans le vide, honteuse que rien de plus ne sorte de ma bouche et je regrettais presque maintenant d'avoir grimpé jusqu'ici. Qu'est-ce qu'il m'avait pris ?

« On s'assoit ? » Me proposa Pierre, une main dirigé vers la gauche, où traînait deux chaises de jardin, que nous avions monté ici il y a une éternité. Préférant l'action à la parole, défaillante pour le moment, j'ai hoché la tête.

« Comment tu vas ? Il demanda, probablement pour amorcer une conversation, alors que depuis de nombreuses secondes, seul le vrombissement des voitures accompagnait notre silence.

- Je … Bien, je vais bien, j'ai bafouillé.

- Je suis heureux de l'entendre. »

Et moi tellement pétrifiée de le trouver devant moi, vivant, regardant au loin, tel que je l'avais laissé. Toujours aussi beau, peut-être même plus, calme et assuré. Contrairement à moi et mes jambes tremblantes.

« Je suis au courant. » Il ajouta, précisant même : « Au courant de tout. » Avant de m'expliquer qu'il prenait de mes nouvelles grâce à Bérénice. Dans mon regard, il surprit l'étonnement, et en réponse, il dirigea le sien vers le ciel, presque déçu.

« Ne me prends par pour le mec transi d'amour, qui t'attendra jusqu'à la fin de sa vie et qui nourrit son chagrin grâce à des nouvelles grappillées auprès de ta meilleure amie …

- Non, pas du …, j'ai tenté de le couper.

- Ce n'est pas ce que je suis, il continua. Simplement, je ne pouvais pas avancer sans savoir si tu t'en sortais. »

Pierre retrouva rapidement son calme, comme soulagé d'avoir éclairé ce point de l'histoire.

« Ça ne signifie pas non plus que je ne t'aime plus. » Il souffla ensuite, évitant toujours mon regard.

Mon cœur a bondi dans ma poitrine et enfin les mots retrouvèrent leur fluidité. Après tout, c'était à mon tour de m'exprimer, il le méritait.

« Tu as le droit à des explications.

- C'est vrai, et c'est pour ça que tu es venue, non ?

- Oui.

- Alors lance-toi. Je suis prêt à les entendre. »

Et moi, enfin prête à parler.

« Je n'étais qu'une gamine, tu avais raison. Je ne voyais pas l'intérêt d'affronter la vie, puisque j'étais capable de m'en créer une de toute pièce, de me cacher la vérité, d'oublier ce qui me faisait mal. J'ai foutu le bazar dans ta vie et je m'en veux terriblement.

- J'étais là pour toi.

- Mais tu ne méritais pas d'endurer tout ça ! Je me suis exclamée un peu trop fort.

- Ce n'est pas une question de mérite Anna. Je t'aimais, on était ensemble, j'aurais pu supporter n'importe quoi pour toi. » Il rectifia, aussi abruptement que moi.

Le silence reprit son droit entre nous deux, laissant le temps à nos souffles de s'apaiser et à nos esprits de mesurer l'ampleur de cette histoire. Je crois que l'ancienne Anna, se serait relevée brusquement, assaillie par cette déferlante de sentiments, se sentant oppressée. Mais la nouvelle avait sensiblement plus de courage.

« Je suis désolée d'être partie comme ça, avec tant de violence et si peu d'explication. Je n'ai aucune excuse. Je crois que je t'aimais beaucoup trop, comparé à l'amour que je portais à ma simple personne. Je voulais t'épargner.

- Écoute …

- Non, attend. J'ai encore des choses à dire. Je … il est important que tu saches que si je suis ici, vivante et sobre, aujourd'hui, c'est en grande partie grâce à toi. C'est toi qui m'as fait respirer pour la toute première fois. Tu te souviens, je disais que la seule chose que je souhaitais c'était vivre, vivre vraiment. Avec toi j'ai découvert ce que c'était réellement, la vie.

- Notre vie me manque Anna. »

Ces si jolis mots ont eu raison de mes paupières qui se sont closes sous le coup du souvenir. Je n'étais pas préparée à ça. J'ai bien essayé d'imaginer sur le chemin qui me menait ici quelle aurait pu être la nature de notre échange, après des mois sans se voir, et tant de larmes versées. Je n'avais qu'une seule certitude, je m'excuserai et remercierai. Ensuite, je partirais, probablement, laissant Pierre vivre, sans m'avoir dans les pattes.

Mes yeux ne se rouvrirent que lorsqu'il posa sa main sur la mienne.

« Je ne veux pas de quelqu'un d'autre, Anna. »

Mon regard ne quittait pas le sien. J'ai assimilé trop rapidement ce qu'induisait cette phrase prononcée par de si belles lèvres.

« C'est avec toi que je veux vivre, vivre vraiment. »

Et il confirma mes pensées, pressant ensuite un peu plus ma main de la sienne. Mon cœur battait contre ma poitrine, plus vite, plus fort.

« Est-ce que je t'ai manqué ? Il a demandé rapidement, ne me lâchant pas du regard.

- Bien plus que n'importe qui d'autre, j'ai entendu mes lèvres prononcer.

- Est-ce que tu m'as aimé ?

- Oui, j'ai avoué sans peine.

- Et aujourd'hui ?

- Toujours. »

Sa fossette est apparue sur sa joue droite, alors qu'il souriait à mes réponses et un soulagement inattendu a bouleversé mon corps.

« Je ne te laisserai pas partir cette fois-ci. » Il a ajouté, se rapprochant si près de moi que je pouvais sentir l'odeur de son gel douche chatouiller mes narines. Le même que des mois auparavant. Il a dit ça, si doucement, si sincèrement, que j'en tremblais presque. Et je crois que je ne voulais plus partir. Plus jamais. Alors je me suis jetée sur ses lèvres, incapable de taire mon sourire, souhaitant uniquement respirer grâce à son souffle. J'ai retrouvé le goût de sa langue, la pression que laissaient ses doigts, sur ma nuque, sur ma colonne vertébrale, en dessous de mes épaules. J'ai retrouvé son souffle sur ma bouche alors que l'on s'écartait l'un de l'autre, la respiration saccadée. Ses pupilles, lorsqu'il a rouvert les yeux, pour les poser sur moi.

Ce fut une décision irréfléchie, qui aurait autant de chance de finir en succès qu'en échec. Si subite, que les questionnements n'ont éclos qu'à cet instant dans mon crâne. N'étions-nous pas en train de faire une erreur ? Qu'allait-il se passer maintenant ? Mais immédiatement Pierre répondit à mes interrogations muettes, comme s'il lisait dans mes pensées.

« On va vivre Anna. Vivre vraiment. »

Alors l'apaisement a fait naître un rire dans ma gorge, heureux, vivant, et bientôt happé par ses lèvres.

FIN