Repost d'un ancien OS, 'cause I'm back. Il met en scène un homme, Catherly, et une femme, Foster. Il se déroule dans un monde surnaturel, même si ça se voit pas. Bonne lecture, en tout cas.


T'avais pas le droit, c'était Noël, putain. Les guirlandes, les lumières, les verres qui s'entrechoquent. Tu vois, moi j'étais la gamine assommée de joie, mon rire voltigeait, tintait, éclatait, j'en avais mal, de ce sourire qui me débordait des lèvres, qui me chavirait le cœur. Les éclats de rire étaient légion, les sourires contagion, et toi t'étais là, un quart de rictus à demi moqueur et c'était déjà assez, un verre à la main et c'était déjà trop. J'aurais voulu te prendre la main, on aurait valsé sous le lustre et le bruit, nos doigts qui s'emmêlent et nos pas qui se suivent, mais toi t'es parti, comme ça, sans préavis, les fêtes te rendaient malade, elles te filaient la nausée, les gens étaient heureux, les gens blaguaient, t'étais jamais aussi seul.

Je me suis levée, je suis partie à ta poursuite. C'était ça, ton putain de jeu, m'attirer dans le noir, loin des lumières et des éclats de voix, t'aurais voulu que je sois ta compagne de l'ombre, celle qui dénigre les rires avec toi sous la pluie, qu'on soit là, à maudire l'amour dans un monde où tout fout le camp.

Mes talons qui claquent, la chair de poule qui me prend, les couloirs sombres et cette traque de ta silhouette qui s'efface, qui se fond dans l'obscurité comme une tâche toute noire sur une toile nuit. Les détours, le dédale, et toi qui fait mine que tu ne me vois pas, et moi qui fait mine que je ne le comprends pas, faux-semblants, jeux à la con, ça a toujours suffi.

- Vous n'aimez plus Noël ?

J'ai jamais aimé Noël, Catherly, jamais avec votre air désabusé, votre regard noir qui plane, les Noëls d'ici ont toujours eu un putain de goût d'amertume.

- J'avais besoin de sortir.

- Conneries, t'as soufflé.

Un frisson glacé m'a gelé de la nuque au bas des reins, et je me suis demandé comment c'était, d'avoir ce genre de frisson, de froideur, dans sa cage thoracique, qu'est-ce que ça pouvait bien faire d'avoir un glaçon en guise de cœur.

Tu t'es retourné.

Longtemps, j'ai pensé que t'étais beau, Catherly, que c'était ça, ton secret, une sorte de beauté empreinte de froideur, glacée comme celle des photos, inaccessible. Mais je crois que c'est pas vrai. T'es pas beau, pas vraiment, avec ta peau trop fine, à la fois trop blanche, trop lisse et trop usée, ton nez trop droit, ton sourire bancal, ta barbe mal rasée, tes yeux trop beaux pour être si submergés de noirceur, comme gardiens de secrets qui les hante encore, d'une horreur que personne d'autre ne peut voir. T'es pas beau, Catherly, pas vraiment. Je sais pas, je crois que ce qui te rend beau t'enlaidit, que sans ces défauts, tu ne serais qu'on homme banal, normal, exempt de charme. Mais peut-être que je me goure, peut-être que je suis tombée dans la toile d'araignée, que je suis sous ton emprise, irrémédiablement, détruite et pourtant incapable de fuir. Incapable de te voir autrement qu'un pilier de ma vie, dangereux, malfaisant, nécessaire.

- Vous ne devriez pas traîner ici, Foster, t'as susurré, doucereux. Paraîtrait que des types pas bien intentionnées hanteraient les lieux, arpenteraient les couloirs les jours de fête niaises et mièvres, à la recherche de naïves médecins au sourire crétin.

Je soupire. Je ne suis pas Eileen et sa répartie cinglante, Moore et son sourire ironique, face à toi, j'ai jamais su qu'encaisser.

Tu t'approches, tu poses ta main sur mon épaule, j'ai un sursaut, elle est glaciale, et tes lèvres s'étirent en un sourire moqueur. Tu approches ton visage du mien, on est là, les yeux dans les yeux, toi à lire dans les miens, moi à fuir les tiens. Parfois, je me demande ce que tu vois dans mon regard, mais jamais trop longtemps, j'aurais peur, autrement. Peur en pensant à tout ce que tu sais peut-être de moi, à quel point je suis faillible, vulnérable, à quel point j'ai collectionné les coupures et les bleus, à croire que je suis masochiste, ou conne, un petit peu.

- Rentrez. C'est le seul jour de l'année où il n'appartient pas qu'aux sots de sourire pour des futilités, alors...

Tu sens la clope, le parfum, la poussière, tu sens le vent, l'essence et l'asphalte, et la pluie sur une route humide, la flotte qui dégouline le long d'un impair à l'odeur de sang qui part plus au lavage. Tu sens le dehors, les blessures, les relents d'un foutu Noël sublimement hypocrite, et l'odeur de la poudre, et l'odeur de la cendre, et l'odeur du feutre et d'une salle de classe étouffante. Tu sens l'alcool, le vin, la vodka, tu sens comme sent un type qui boit trop, sauf que c'est jamais trop, je le sais, moi, c'est jamais trop et c'est jamais assez. T'avais arrêté de boire, il y a déjà des mois. J'avais jamais cru qu'on pouvait tant haïr quelqu'un. T'avais viré détestable, puis passable, puis supportable, presque adorable. J'avais cru que ça durerait. Je croyais que c'était fini, et je ne te juge pas, et je ne te reproche rien, parce que je sais à quel point les échecs sont cuisants et les chutes douloureuses, je le sais.

- Venez, vous aussi. Ils ont servi le gâteau.

- Je me fous du gâteau, Foster, t'as répondu. Quelle raison, quelle vraie raison, y-a-t-il de rentrer ? Trinquer à un bonheur qu'on ne verra jamais et à une santé qui ne durera pas ? J'ai passé l'âge de croire au Père Noël, Foster, de croiser mes petits doigts en marmonnant des vœux à la con, sourire aux lèvres, de chantonner Vive le vent en me bourrant de marrons glacés et de bûches à la fraise.

J'aurais pu te dire que l'espoir n'a pas d'âge, que tu s'arrange, que tout se soigne, même le cafard. J'aurais pu, mais t'aurais ri, c'est tout, et alors, ça n'aurait servi à rien, et alors, tu serais reparti dans ton monde en noir, à cracher sur tout et rien sans trop savoir, exactement, ce que tu peux bien haïr.

- Venez danser, j'ai dit, dans un souffle. Ils préparent la piste, ils sont en train de pousser le buffet et d'éteindre les lumières...

Ton regard m'a transpercé, et c'était pire, tellement pire que cette peur à la sortie de la ville des morts, tellement plus glaçant, parce qu'il n'y avait pas d'ennemi à fuir, personne à défendre, juste toi, toi et ta haine, et moi, amenée là par on ne sait trop quelle sombre conviction, quel bon sentiment, de trop, encore, tellement.

- Vous perdez votre temps, Foster.

J'ai levé les yeux. Là-bas, la valse commençait, les rires s'étaient tus, il n'y avait que le bruit de chaises qu'on range, soigneusement, la voix de Jensen, gênée, qu'invite Trixie Lams à danser, là, en fermant les yeux, je vois ses joues qui se colorent, la manie qu'il a de se mordre la joue lorsqu'il hésite, lorsqu'il a peur, j'imagine son balancement, d'un pied à l'autre, mal à l'aise.

- Je ne sais pas ce que vous croyez, tu as dit, froidement, mais c'est peine perdue. Je n'irai pas danser avec vous, ni quoi que ce soit d'autre, d'ailleurs.

J'ai fixé le sol, les dalles de pierres grises, ternes, froides, je voulais pas partir, moi, c'était Noël et t'étais tout seul, tu ruminais dans un coin, l'œil sombre, l'air morne, et moi, mes éclats de rire me restaient en travers de la gorge, ils crevaient sur mes lèvres, ils m'étouffaient et je manquais d'air.

- Catherly...

Tu m'as regardé, distant et glacial, un genre d'agacement froid et méprisant dans tes yeux bleus. T'aurais pu gueuler, t'énerver, faire une de ces scènes dont t'as le secret, t'aurais pu tourner les talons et puis me planter là, dans le noir et le froid, une peur pas bien claire au ventre et un nœud à la gorge, t'aurais pu.

- Dégagez d'ici, Foster, putain... Avec votre air de chien battu et votre pauvre mine à me filer la gerbe. Disparaissez, bon sang, foutez-moi la paix !

J'ai frissonné. Instinctivement, j'ai croisé les bras, je les ai frotté, d'un geste mécanique, machinal, et toi tu regardais, méprisant, et je devais bouger, m'en aller, et j'y arrivais pas, et je cherchais du regret dans tes yeux, sans en trouver, et j'étais là, à me convaincre que je cherchais mal alors que c'était juste, bon sang, juste que tu t'en foutais.

T'as poussé un soupir, tu t'es éloigné, sans me lâcher du regard, et j'ai fait un pas vers toi, je sais pas bien pourquoi, c'était peut-être pour te rattraper, pour te montrer que j'étais là, encore, malgré tout, merde, j'allais pas te laisser passer Noël dans un couloir ! Tu t'es assis, sur le rebord de la fenêtre par laquelle on voyait la grande salle, et j'ai aperçu Broddins, verre à la main, proche, trop proche de Moore, et j'ai aperçu ta mâchoire qui s'est contracté, geste fugitif, un léger regard du coin de l'œil, une certaine peur d'être pris en tort.

- Elle a juste eu peur, j'ai murmuré. Je crois... Je crois qu'elle vous aime encore.

Tu as soupiré, sans me regarder, j'ai deviné ton air méprisant, moqueur, cette haine doucereuse teintée de condescendance, qui te dégoulinait des lèvres, qui suintait de ta voix.

- Qu'est-ce que vous connaissez à l'amour ?

Je me suis assise à côté de toi, t'étais de dos, les yeux plongés dans la grande salle, dans un bonheur que tu refusais de vivre et de croire, égoïste et blessé à la fois, persuadé de ne mériter qu'un putain de Noël dans un putain de couloir.

- Est-ce que vous avez seulement aimé, ne serait-ce qu'une fois ?

Je la sens, la colère qui monte, l'injustice qui bouillonne, elle dévore la peur, l'inquiétude, elle crame tout, et je dois serrer les lèvres tellement c'est douloureux, tellement je risquerais d'entrer dans ton jeu, de lâcher des putains de vérité, rapides comme des balles, tellement, tellement, que je pourrais jamais les rattraper. Tu sais, Catherly, j'ai voulu te comprendre, j'ai voulu t'excuser, excuser tes faux-pas et puis dire, à chaque fois, que tu n'étais qu'un homme, vulnérable, avec ses défauts, ses failles, sa partie sombre, partie connard, j'ai vraiment voulu.

Une larme de haine a glissé sur ma joue, je l'ai essuyé, rageusement. J'ai sauté du rebord de la fenêtre, hors de moi, hors du temps, l'envie dévorante de partir, moi aussi, à la recherche d'un coin sombre, sans bruit, tranquille, et puis d'oublier la valse, les rires, les verres, les gens...

Je te hais, Catherly, mais c'est pas si grave, tu sais, parce que demain, je serais toujours là, fidèle comme une ombre, fondue dans tes pas, demain, je serais là, et puis tous les autres jours. Je te hais, mais tu sais, ça n'a pas d'importance, c'est juste un détail, une petite imperfection, ça ne déviera pas mes pas, ça n'impactera pas les tiens, ça changera pas la face du monde, même pas du mien. Demain, mes larmes auront séché, j'oublierai toutes ces fois où t'as tout foutu en l'air, où t'es resté là, obstiné, à balancer tes mots sur des mains tendues en maudissant tout et rien à la fois. Je te hais, mais c'est rien. C'est juste des sanglots dans le noir qui couvrent le bruit de la musique qui résonne, c'est juste des larmes sous des rires et des voix.

L'impression qu'on t'a arraché ton cœur, consciencieusement, qu'on en a fait des petits confettis qu'on peut balancer, comme ça, un peu n'importe où, n'importe comment, dans son bon droit, des petits bouts en miettes, déchirés, à vif et sanglants, valsant au gré du vent vers on ne sait où, tellement haut, tellement loin, qu'on les reverra jamais. Des petits morceaux de cœur qui fuient les guirlandes aux murs et les rires des gosses, qui s'échappent avec toutes ces secondes de fête passées qui reviendront jamais, elles non plus, paumées, flinguées par un couloir glacial, un désespoir fugace, envolées pour une valse manquée et quelques instants à l'ombre.

T'avais pas le droit, c'était Noël, putain. Les guirlandes, les lumières, les verres qui s'entrechoquent.

C'est rien.


A plus tard pour un nouvel OS :)

Alaska