Jane, la cane

Bien installée sur son nid, Jane couve ses douze beaux œufs. Les yeux fermés, elle les protège avec amour. Elle le sait, cette année sera la bonne, elle avait choisi son emplacement convenablement. Cette fois, pas de risque pour sa future progéniture, elle avait plus d'expérience, ses précieux œufs ne se feront pas manger par un raton laveur et un serpent comme l'année passée. Ils ne se feront pas noyer par la rivière en crue comme il y a deux ans.

Ce coup-ci, elle était bien à l'abri derrière une chute d'eau. Même si quelques gouttes venaient de temps en temps sur son plumage brun et blanc où un peu de vert apparaissait çà et là, ce n'était pas gênant. C'était même rafraîchissant aux heures les plus chaudes de la journée.

Quand elle allait se restaurer sur l'étang tout proche, elle entendait les autres canes cancaner sur son dos, dire qu'elle se croyait mieux que les autres, qu'elle les prenait de haut. Bien sûr que non, elle n'était pas comme cela, elle faisait juste ce qu'elle estimait le mieux pour ses futurs canetons. Quelle maman ne voulait pas le meilleur pour ses enfants ?

Elle ne pourrait pas, comme le coucou, aller pondre ses œufs dans le nid d'un autre oiseau et ne plus s'en occuper. Faire comme la grenouille, non merci, elle qui abandonne ses propres œufs aux poissons en se moquant bien de savoir s'il y en aurait plusieurs qui survivraient. Ne pas surveiller sa progéniture jusqu'à ce qu'elle sache se débrouiller seule, c'était inadmissible pour Jane. Non, elle ne pourrait pas faire comme eux.

Les jours passent, en allant se restaurer sur l'étang tous les trois jours, elle croise de plus en plus d'autres mères avec une série de canetons derrière elles. Son cœur se gonfle de tristesse, elle ne peut pas échouer à nouveau si près de la victoire, ce serait affreux de chuter si près du but. Est-ce que les autres canes ont raison de se moquer d'elle ? Elle a mal choisi son emplacement, il doit être trop froid quand elle n'est pas installée sur ses œufs.

Alors qu'elle attrape un petit poisson, elle prend la décision de ne plus quitter son nid tant que ses petites merveilles n'auront pas éclos, elle veut pouvoir leur apporter toute la chaleur dont ils ont besoin. Dans cette optique, elle pêche encore deux poissons, elle boit un peu d'eau. Le ventre bien plein, elle prend son envol jusqu'à la cascade qu'elle traverse avant de s'installer sur ses oeufs.

Elle s'arme de patience, elle veut réussir, peut-être pas sauver tous les œufs mais au moins la moitié, ça serait une belle revanche sur les coups du sort qui ont brisé ses rêves de maternité les autres fois.

µµµ

Il y a maintenant cinq jours qu'elle n'a pas quitté son nid. Son estomac crie famine, grogne, seulement elle ne veut pas arrêter car ce serait un signe de défaite, une fois de plus.

Son ventre grogne, toque. Non, ce n'est pas son estomac qu'elle entend et ressent. Ce sont des petits coups répétés sur des coquilles. Elle va devenir mère. Elle a réussi. Elle ne ressent plus la faim. Elle est bien trop heureuse pour cela. Elle n'a plus que quelques heures à attendre, et elle pourra se pavaner dans l'étang comme les autres canes.

De temps en temps, Jane se relève et regarde l'avancée du travail de ses valeureux canetons. Elle retourne certains œufs pour les aider dans leur pénible tâche. Il ne faudrait pas qu'ils meurent d'épuisement si près du but. Puis, elle se réinstalle sur son nid, elle triche un peu en s'appuyant de tout son poids pour fissurer un rien les coquilles déjà un peu craquelées.

Un petit caneton, tout mouillé, sort épuisé par son dur labeur. Jane expédie hors du nid les morceaux d'œufs vides, puis le réchauffe pendant que les neuf autres continuent de briser millimètre après millimètre leur protection.

Au soir, Jane a dix magnifiques canetons, seul le premier a déjà un beau duvet sec. Il fait trop noir pour réaliser le grand saut dans l'aventure. Ils sont bien à l'abri sous le ventre de leur mère. Demain, il sera toujours temps de participer à la prochaine étape de leur vie, quitter le nid.

Le soleil s'est levé, Jane s'ébroue, elle regarde sa progéniture, elle les réveille en leur donnant un baiser, une caresse de son bec. Il faut aller manger pour devenir grand, elle s'élance dans le vide, traverse la chute d'eau et amerri un mètre cinquante plus bas sur l'étang, elle se tourne vers la cascade et appelle.

Dans le nid, les canetons frissonnent un peu, des gouttes viennent s'écraser sur leur duvet. Les coins coins incessants de Jane rassemblent les autres mamans et leurs canetons. Derrière le rideau d'eau, le premier-né se décide à la rejoindre.

Seulement, son poids trop léger l'empêche de traverser la cascade, après l'avoir percuté, il tombe à son pied dans les remous et crie désespérément ne sachant pas comment rejoindre sa mère qui continue de l'appeler.

Jane nage vers lui, elle n'avait pas pensé que ses bébés n'auraient pas la force de passer à travers le rideau d'eau. Elle le retrouve le long de la chute, elle appelle pour décider les neuf autres à effectuer le grand saut ce qui ne tarde pas.

Un après l'autre, ils se jettent dans le vide pour s'échouer près d'elle dans des petits plouf, ils sont ballottés par les remous incessants que fait l'eau, si elle peut se permettre de donner juste un ou deux coups de pattes puissantes, ses bébés doivent mouliner sec pour rester près d'elle et essayer de passer avec elle sous la chute.

Quand elle se trouve de l'autre côté, elle constate qu'il n'y a que trois canetons qui ont réussi à passer dans son sillage, les sept autres sont toujours bloqués par la puissance du tourbillon. Elle entend différentes canes ricaner.

« Mes chéris vous restez là, je vais les chercher » dit tendrement Jane en se tournant vers eux.

Jane repasse sous la chute, elle les rassemble autour d'elle avant d'étendre légèrement ses ailes pour leur offrir une protection. Un caneton, plus espiègle, grimpe sur son dos. Un autre se trouve devant elle quand elle commence à nager vers la cascade, elle le pousse de son bec tout en nageant pas trop vite pour ne pas distancer ses bébés.

Une fois de l'autre côté, elle peut nager plus vite, elle s'éloigne avec ses neuf canetons derrière elle, le dernier trouvant qu'il est bien sur sa mère. Ils peuvent enfin faire un repas de petits poissons et crustacés qui foisonnent dans l'étang, manger des algues pour prendre des forces.

L'année prochaine, elle retournera derrière la cascade, la protection qu'elle lui fournit pendant qu'elle couve ses œufs vaut bien le petit chute après l'éclosion.