Mon premier

Il a été le premier pourtant plus aucune trace de lui ne reste sur ma peau.

Dans un moment de déprime où ma souffrance morale était telle que je me demandais si une douleur physique ne pourrait pas la faire taire, j'ai pris une décision très bizarre.

Dans l'ombre de ma chambre avec trois aiguilles fines noircies au feu, oui, je cherchais la douleur. Mais pas à récolter une infection. J'ai entouré ces aiguilles d'un fil à coudre blanc, j'ai trempé mon outil de torture dans l'encre de Chine puis dans mon épaule gauche. Elle était plus facile à atteindre puisque je suis droitière. Et j'ai commencé à piquer régulièrement pour dessiner un Kokopelli. D'abord la tête, et puis trois cheveux dressés dessus.

Peine perdue, la douleur ne permettait pas à mon âme d'aller mieux. En plus, ce que j'avais fait ne ressemblait en rien à ce que j'aurais voulu avoir, cela ressemblait plus à un soleil raté qu'au Dieu inca de la musique, n'ayant pas réussi à aller jusqu'au bout de ma mutilation. Le lendemain, je recommençais dans l'espoir de lui donner meilleure allure. Mais c'était encore pire. Je n'osais plus mettre des débardeurs, il fallait cacher à tout prix cette horreur.

Dans l'année, je prenais rendez-vous chez une esthéticienne que m'avait conseillée une amie qui s'était fait tatouer un dauphin sur le haut de la hanche. Elle était douée, elle arrive à transformer le drôle de truc informe en un mignon petit tigre. Une fois son travail achevé, elle m'a avoué qu'elle travaille au henné qu'il ne sera pas définitif. En rentrant, je me suis dit que peut-être qu'avec un peu d'encre de Chine dans les plaies il restera.

Et non, encore un coup dans l'eau. Avec le temps, le fier tigre se dérobait à mes yeux mais pas partout, le soleil revenait à d'autres endroits.

Cette fois, il fallait un vrai remède. J'ai fini par prendre rendez-vous chez un tatoueur qui m'a fait disparaître le soleil caché sous un tigre qui s'estompait par une magnifique rose dans les tons bleus. C'est peut-être le premier d'une série de quatre, mais à mes yeux, il restera le symbole de ma bêtise et ma détresse.

L'année d'après pour la fête des Mères, on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, je m'offrais mon deuxième tatouage sur la cheville droite, le ravissant Kokopelli tant désiré.