Cette histoire a commencé à me trotter dans la tête chaque fois que j'entendais Cyril Feraud demander " et autant d'années de mariage, c'est noce de quoi ?"


Coton – Cuir – Froment


Berthe regarde son nouveau-né, Benoit, il a pointé le bout de son nez pour leur premier anniversaire de mariage.

Elle relève la tête et sourit à Arnold, son mari, celui qui lui apporte un bonheur sans faille.

Dire qu'elle ne l'avait même pas vu pendant ses études. Ils ont été dans le même niveau jusqu'à la sixième secondaire, et ce depuis la primaire, elle se souvient qu'il apparaissait sur certaines photos de classe. Puis leurs vies s'étaient séparées, elle avait fait l'école normale de manière à pouvoir enseigner, être une partie des personnes qui façonnent les adultes de demain comme Madame Beaufort, l'institutrice qui lui avait donné l'envie de faire ce métier riche et pas toujours gratifiant.

C'est lors d'une soirée organisée pour les dix ans de leur sortie du secondaire qu'elle était tombée sous son charme.

Elle discutait avec Fabienne, son ancienne meilleure amie, qu'elle avait perdue de vue quand il était entré dans la salle. Des yeux bleus dans un visage souriant, une corpulence musclée mais pas trop, il dépassait tous les autres camarades de la réunion d'une bonne demi-tête.

Berthe s'était penchée à l'oreille de Fabienne.

« Tu le connais ?

— Tu ne reconnais pas Arnold Wauthier ?

— Non ! Il a bien changé ! Tu sais ce qu'il fait dans la vie maintenant ?

— Non, mais va lui demander » avait répondu Fabienne en la poussant dans le dos.

C'est ce qu'elle avait fait, un peu gênée, elle s'était avancée et l'avait abordé en rougissant légèrement.

« Arnold, tu te souviens de moi ? »

Ce dernier avait plissé les yeux puis lâché d'une voix grave et un peu rauque qui lui avait donné toute une série de petits frissons dans le dos.

« Berthe Mignelle !

— C'est bien ça. »

Il avait dit au revoir à un camarade et s'était tourné vers elle, tout sourire lui avait demandé.

« Qu'est-ce que tu deviens ?

— J'allais te poser la même question. Je suis enseignante à Saint-Joseph, toujours à Angleur.

— Oh dans l'école concurrente de la nôtre. Je suis camionneur international. Tu es mariée ?

— Non, j'attends mon prince charmant, avait-elle souri.

— Oh, jolie comme tu es, c'est dommage qu'il ne t'ait pas encore trouvé, tant mieux pour les autres.

— Et toi ? Quelqu'un dans ta vie ?

— À part mon camion, non. Mes horaires ne me laissent pas vraiment le temps.

— Tu travailles tant que ça ? avait-elle demandé en prenant le verre qu'on lui propose.

— Je suis surtout parti cinq jours, puis j'ai cinq jours de congé, continuellement. Encore une chance que la soirée est tombée pendant mes congés. Je n'aurai pas su venir. »

On avait appelé de manière à ce que tout le monde prenne place autour de l'immense table. Évidemment, ils s'étaient installés côte à côte. Ils s'étaient partagés entre plusieurs connaissances tout au long du repas.

Au moment de se dire au revoir, ils avaient échangé leurs numéros de téléphone, cela s'était fait naturellement.

Berthe avait hésité à l'appeler le surlendemain, elle savait qu'il était sur les routes, elle ne savait pas quand il prenait une pause, elle craignant de lui faire faire un accident ou qu'il ait un procès. C'était Arnold qui lui avait sonné au soir pour savoir comment s'était passée sa journée de classe.

Tous les soirs où le camionneur était sur les routes, il l'appelait. Quand il était chez lui, ils essayaient de se voir.

Au bout de deux mois, Berthe avait pris son courage à deux mains et l'avait embrassé passionnément alors qu'Arnold venait de la reconduire chez elle après une ultime sortie.

Ils s'étaient fréquentés durant toute une année avant de se marier avec pour témoins leurs familles et amis, le premier jour des grandes vacances, le premier juillet.

Benoit avait été très sage, il avait attendu que son papa rentre à la maison pour poindre le bout de son nez tout retroussé.

Elle était une femme et une mère comblée. Depuis la naissance de leur fils, Arnold ramenait de ses voyages à l'étranger, au moins une fois par mois, des petits présents qu'elle chérissait. Elle avait toujours adoré les chats seulement elle était allergique. Elle trouvait charmant que son mari lui rapporte des T-shirts en coton avec des chats dessus, des coussins de cette forme-là, pas trop tout de même, il ne fallait pas que la maison devienne celle des chats.

Comme ils avaient l'intention d'agrandir la famille, ils désiraient ardemment déménager dans une maison plus grande avec un immense jardin qu'Arnold puisse ramener le camion à la maison et qu'ils puissent ainsi se passer d'une deuxième voiture.

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Pour leur deuxième anniversaire de mariage, Arnold est sur les routes. Berthe lui téléphone au soir quand elle sait qu'il est à l'arrêt. Elle connaît ses horaires maintenant.

« Tu crois qu'on arrivera à en fêter un ensemble, dit-elle en riant.

— On l'a fait l'année passée ! Tu m'as offert le plus beau des cadeaux, Benoit, je n'arriverai jamais à ta cheville.

— Pas sûre que je puisse garder celui que je porte encore douze mois », rigole-t-elle en déposant sa main sur son ventre.

On ne voit encore rien, elle vient de recevoir les résultats de son analyse de sang. Elle avait un peu de retard mais aucune nausée comme elle en avait eu pour Benoit. Elle s'était demandé si sa semaine de retard n'était pas simplement due à la fatigue et surtout elle n'avait pas voulu lui faire de fausses joies.

« Oh, tu es enceinte mais c'est merveilleux, il faut vraiment qu'on trouve cette maison de nos rêves, cherche ma princesse.

— Il faut qu'elle te convienne aussi ! s'indigne Berthe.

— On en a assez visité à deux, je veux un jardin, quatre chambres, salle de bain, cuisine, salon, pas trop loin d'Angleur qu'on ne perte pas du temps en trajet. Pour le reste, je te fais confiance. »

Au bout de trois mois, Berthe trouve la maison idéale pour eux. Arnold l'aime énormément quand il la visite avec elle avant la signature des actes. Elle était située près d'un champ de froment.

« C'est de bon auspice pour l'année prochaine », clame-t-il en le découvrant.

Berthe secoue la tête, elle ne suit pas toujours les allusions de son homme mais tant mieux, ça lui donne une part de mystère qu'elle adore.

Alors qu'elle est dans son dernier mois de grossesse, elle emballe avec son petit bonhomme toutes leurs affaires pour déménager le lendemain. Arnold a obtenu de son patron de pouvoir rapporter la remorque, avec deux ou trois connaissances, ils transporteront leurs biens dans leur nouvelle demeure, elle espère que tout se fera dans la joie et la bonne humeur.

Dans un essuie de vaisselle, elle emballe un petit chat en cuir qu'elle a reçu du dernier voyage de son homme. Elle dépose le tout délicatement dans une caisse avant de la fermer. Elle met ses mains sur ses reins et soupire. Vivement la délivrance.

Alice est aussi gentille que son grand frère, elle est venue au monde peu avant le départ de son papa avec une semaine d'avance.

La vie de famille est bercée par les départs et les retours d'Arnold, les cris et les rires des enfants. Dès qu'il est là, le camionneur prend un réel plaisir à s'occuper de sa progéniture. Donner le bain à la plus jeune ainsi que le biberon depuis qu'elle n'est plus allaitée. Il aime faire de longues promenades avec les enfants pendant que Berthe se repose.

La nouvelle maison se décore petit à petit également, la jeune épouse aime passer ses soirées en solitaire à réaliser des travaux de peinture, pièce par pièce. Aménager le jardin et la terrasse, elle la balaye avec un balai en tige de froment que son mari lui a ramené d'Espagne dernièrement.

Arnold revient avec plaisir à la maison près de sa tendre épouse qui tient d'une main de maître la maison mais en en faisant un nid douillet.

Il est heureux de pouvoir profiter pendant cinq jours des bons petits plats de Berthe, d'autant plus qu'elle fait toujours ce qu'il préfère quand il est là. Il n'aurait jamais cru pouvoir être aussi bien dans sa peau, il y a encore quatre ans.

Berthe ne s'attendait pas à retomber enceinte si rapidement, pourtant peu après leurs cinq ans de mariage, elle accouche d'un petit Clément, plus impatient que son grand frère et sa grande sœur puisqu'il n'a pas voulu attendre le retour de son papa.

Arnold était parti depuis un jour que le nourrisson pointait le bout de son nez. L'heureux papa rentre cette fois-là avec un grand chat en bois qui sera complété par trois autres plus petits au fil des mois.

La vie est belle, ils ont tout pour être heureux, trois beaux enfants en pleine santé, une belle maison, un travail qui passionnait celui qui le pratiquait.

En posant cinq jours de congé mi-août, Arnold emmène sa famille pour dix jours de vacances à Chypre, il a tout organisé dans le dos de sa femme mais elle est ravie en découvrant leur destination.

C'est avec plaisir qu'il profite des enfants, plus de courses entre l'école et la maison. Ils sont dans un hôtel all in, pas de ménage, pas de repas. C'est un bonheur pour tout le monde, de belles plages, la visite en famille d'endroits merveilleux, des balades romantiques main dans la main. Il y a même un système de garderie qui permet aux parents de ressortir en soirée en amoureux.

Cette année-là, après de longues discussions, Arnold décide de se faire opérer, ils ne désirent plus d'autres enfants, la maison en deviendrait trop petite or ils sont heureux à l'intérieur. En plus, Berthe ne supporte pas bien la pilule qui lui donne mal à la tête presque quotidiennement.

Les années s'écoulent tendrement et lentement, Berthe chérit le retour de son mari l'accueillant toujours avec un dessert qu'il adore, un repas à son goût. Arnold n'oublie pas de lui ramener régulièrement de petits cadeaux, toujours recherchés qui viennent couvrir les murs de la maison, mais c'est sa présence à ses côtés qui lui fait toujours le plus plaisir.

A Suivre...