Écrit dans le cadre du 365 Drabble Days, un truc inventé, inspiré du "The One Drawing A Day Challenge".
En gros j'écris un Drabble par jour sur le thème donné, en sachant que même si je dis "Drabble", je ne reste pas fidèle à la définition de Drabble: J'écris sur ce que je veux (fictif, réel, original, fandom etc) tant que je veux/peux. Ça peut faire une phrase comme quinze pages. J'arrête dès que je n'ai plus d'inspiration ou que je décide avoir fini. C'est un exercice que je fais pour moi, pour m'inciter à écrire et à faire appel à mon imagination sur demande. Voilà, bonne lecture!


8 - Innocence

(musique écoutée en écrivant: Gods & Monsters - Lana Del Rey)


J'avais huit ans quand ma vie a changé. Mon père avait d'importantes dettes qu'il avait trop traîné à rembourser. Bien entendu, l'argent qu'il devait était destiné à des gens peu fréquentables. C'est pour ça qu'un jour, des hommes sont venus et nous ont emmenés tous les deux. Nous avons été emmenés au sein de l'organisation. On nous a alignés à une rangée d'autres gens endettés et nous avons attendu des heures debout comme ça. Quand l'un d'entre nous faisait mine de s'agiter, les hommes qui nous ont emmenés n'hésitaient pas à utiliser les poings. Moi j'avais peur, mais mon père m'a dit de me tenir tranquille, donc je n'ai pas eu d'ennuis.

Au bout d'un moment, un autre homme est arrivé. Il dégageait quelque chose de différent. C'était le chef de l'organisation. Je n'ai jamais su son nom, personne ne le prononçait ici. Il a fait le tour des gens alignés, il nous a inspectés d'un œil froid. Puis il est allé voir l'un de ses hommes et nous a assigné successivement à un poste. Larbin, la plupart du temps. Travailler ici allait être le moyen de rembourser notre dette. Lorsque l'on m'a séparé de mon père, celui-ci n'a rien dit. J'imagine qu'il devait avoir ses raisons de ne pas faire de vague.

Pendant un temps, j'ai fait le ménage dans une partie du bâtiment. Même si ma vie d'avant me manquait, je ne me sentais pas forcément mal ici. On me parlait un peu brusquement parfois, et je me faisais enguirlander sévèrement quand je faisais des bourdes, mais autrement je n'avais pas trop à me plaindre. Certains ont fini par même se montrer amicaux. Ils me saluaient en me croisant, voire même m'apportaient des choses quand ils revenaient après une longue absence.

La vie ici était lente et assez monotone, mais pas si mal que ça, vraiment. Mais tous n'étaient pas aussi bienveillants. Une fois, j'ai eu le malheur de renverser mon seau à serpillière sur les pieds de l'un d'eux. Je ne sais pas s'il était déjà énervé en arrivant ou si c'est moi qui l'ai instantanément fait monter dans les tours, il n'empêche qu'il m'a attrapé brutalement par le col et m'en a collé une si fort que j'ai senti quelque chose craquer dans ma nuque. Pendant quelques secondes, j'ai vu trente-six chandelles et je n'entendais plus rien. En revenant à moi, je me suis retrouvé par terre, avachi contre le mur. J'étais complètement sonné. Il s'est passé quelques minutes avant que je me relève et que je retourne à mon travail.

Depuis, je craignais de le recroiser, et je faisais tout pour rester discret, dans mon coin. Et je ne remplissais plus autant les seaux de serpillière.

Mais forcément, le bâtiment n'étant pas gigantesque, je finis par le retomber sur lui. Et, toujours dans ma malchance, en voulant m'écarter pour le laisser passer, il s'est pris un coup de balai. Il s'est retourné vers moi si vivement que j'ai tout lâché et suis parti en courant. Il m'a poursuivi en poussant un hurlement. J'avais tellement peur que je ne sentais même plus mes jambes. Je courais au hasard, j'avais quitté la partie du bâtiment que j'occupais habituellement. J'ai commencé à monter une volée de marches, mais c'est là que j'ai perdu du temps et qu'il a fini par m'attraper.

Il m'a agrippé par les cheveux et m'a secoué dans tous les sens avant de me coller un aller-retour. Il hurlait tellement que je ne comprenais plus rien à ce qu'il disait. Je crois qu'il m'a cogné contre le mur, parce que j'ai eu une bosse inexpliquée derrière la tête après ça. Et d'un coup, les hurlements ont cessé. Je tournai vaguement la tête et vis en haut des marches la silhouette du chef de l'organisation.

Il a demandé à l'homme pourquoi il se permettait de faire tout ce raffut. L'autre bégaya un charabia incompréhensible avant de rejeter la faute sur moi. Le chef m'a regardé avant de revenir à lui. Il avait du mal à le croire, et s'en suivit un échange entre eux que je n'essayai même pas d'écouter. Ma tête tournait un peu. Je voulais juste que l'autre brute me lâche. Je tentai de décrocher ses mains, mais il remarqua mon effort et s'énerva une nouvelle fois. Sauf que le chef l'interrompit. Il lui ordonna de me lâcher, d'aller faire ramasser mon matériel de ménage et de se faire discret les prochains jours. L'homme acquiesça aussitôt et s'éclipsa. Le chef vint vers moi et me toisa. Puis il me demanda mon nom, mon âge, de qui j'étais le fils. Je donnai mon nom tant bien que mal. Je ne savais pas trop le sort qu'il me réservait. Après tout, j'avais fait des vagues, précisément ce que mon père voulait éviter. C'est pour ça que je n'ai pas dit de qui j'étais le fils. Pour qu'il n'ait pas d'ennuis lui aussi. Le chef me regarda longuement et me dit de le suivre. J'étais dans son sillage tandis qu'on arrivait dans une pièce très grande et très belle. Il s'assit sur un fauteuil et me dit de lui servir à boire en m'indiquant un placard aux portes en verre. Il me suggéra de ne rien renverser, et je sentis une sorte de menace dans cette suggestion. Me rappelant l'épisode du seau renversé, je pris bien garde à mes mouvements tandis que je versais le liquide ambré. Je lui amenai le verre et lui tendis précautionneusement. Il parut satisfait et prit une gorgée en me disant que je pouvais me retirer et que ma chambre allait changer d'endroit.

C'est comme ça que j'ai fini au service du chef. Je m'occupais de tenir ses appartements en ordre, de lui servir à boire et autres. Je n'ai plus jamais croisé l'homme qui m'avait brutalisé. Le chef rentrait toujours tard, et j'avais pris l'habitude, en voyant l'heure de son retour approcher, de lui préparer un verre d'alcool près de son fauteuil pour qu'il puisse se détendre en rentrant. Il n'était pas très bavard, mais il me traitait néanmoins avec respect et ne s'énervait jamais après moi. Je devais rester avec lui dans ses appartements tant qu'il ne me disait pas clairement de partir. Du coup je me retrouvais parfois les bras ballants alors qu'il était occupé à remplir des papiers pendant des heures. Une de ces fois-là, alors qu'il était plongé dans un énorme classeur, je me suis avancé vers la bibliothèque. Je connaissais par cœur le titre de chacun des ouvrages que je dépoussiérais tous les jours. J'entendis le chef m'interpeller et je sursautai. Je me retournai, anxieux à l'idée d'avoir fait quelque chose de travers. Il me demanda si j'aimais lire. Je lui répondis par l'affirmative, sans même prendre le temps de savoir si au moins je savais bel et bien lire. Il me dit que je pouvais emprunter n'importe quel livre pour le lire à condition qu'il ne sorte pas d'ici, que je le remette bien en place et que je ne fasse pas la moindre saleté dedans.

Ses livres étaient un peu compliqués à comprendre, mais je saisissais l'essentiel. Bientôt, je me retrouvai à ne plus quitter ses appartements, plongé dans la lecture. Parfois il me demandait ce que j'avais lu, et on en discutait un peu pendant qu'il buvait son verre, jusqu'à ce qu'il doive se mettre à ses papiers.

Un soir, il rentra avec un air particulièrement irrité. Il ignora le fauteuil, s'assit à son bureau et passa plusieurs heures à passer des coups de téléphone. Je faisais de mon mieux pour ne pas écouter ses conversations, mais je ne pouvais pas ignorer son énervement. Je n'osais même pas prendre un livre. C'est comme s'il y avait une espèce d'équilibre fragile que le simple fait de respirer pouvait briser instantanément. Il raccrocha au bout d'un long moment et se laissa aller au fond de son siège, la tête penchée vers l'arrière. Il resta là plusieurs minutes. Je me décidai à enfin arracher mon pied du sol et me dirigeai vers lui en prenant le verre au passage. Il avait les yeux fermés. Ça faisait drôle de le voir les yeux fermés, lui qui avait habituellement un regard très perçant. Je ne savais pas trop si je devais l'interpeller ou poser subtilement le verre sur son bureau. Mais avant de pouvoir me poser la question plus longuement, il ouvrit en premier les yeux et me remarqua. Il eut un faible sourire et me demanda d'un air amusé si je voulais à ce point le saouler. Devant mon air incertain, il m'ébouriffa les cheveux, prit le verre et me donna congé.

Les jours suivants, il y avait une drôle d'ambiance qui flottait dans le bâtiment. Tout le monde avait l'air plus stressé, plus sur les nerfs que d'habitude. Les disputes éclataient plus facilement, les lèvres étaient plus scellés, les poings volaient plus rapidement. Plus sur moi, heureusement, mais c'est ce que je voyais autour de moi. Le chef aussi avait l'air plus las. Je n'osais pas lui poser de question, je sentais que ce n'était pas le meilleur sujet à aborder. Je me contentais de lui servir des verres, et ça avait l'air de lui suffire. Un soir, il but plus que d'habitude. Et pour une fois, je n'avais plus envie de lui servir de verres. J'avais une impression bizarre, et j'avais envie de lui dire de ne plus continuer à boire ce soir. Mais jamais je n'aurais fait cet affront. Je le regardais enchaîner les verres. Il soupira, me jeta un regard vitreux et me demanda si je voulais partir, quitter cet endroit. Je ne savais pas. Je pensai à ma famille restée dehors. Peut-être que ça serait une bonne idée. Mais d'un autre côté, j'avais l'impression que j'abandonnais le chef. Ce n'était pas si mal ici, je pouvais lire, j'étais bien traité et le chef était gentil avec moi. Devant mon absence de réponse, il sourit et me dit que demain il me ferait ramener à ma famille. Je ne savais pas quoi répondre ni quoi penser. Je l'ai regardé boire encore et encore à la lumière tamisée jusqu'à une heure avancée de la nuit. Ça a duré tellement longtemps que le rêve s'est mêlé à la réalité et je ne sais même plus qui est allé se coucher en premier. Tout ce que je sais, c'est que tôt le lendemain, j'ai été réveillé en sursaut dans ma chambre par un boucan d'enfer.

Tout le monde courait dans tous les sens, ça criait, ça s'agitait. Je ne comprenais rien à ce qui se passait. Je déambulais dans les couloirs, bousculé par tout le monde. Cette agitation dura plusieurs heures. Puis tout le monde fut rassemblé dans une grande pièce. Le chef était mort, tué par des traîtres qui avaient pris sa place.

Je n'ai pas digéré l'information. Les nouveaux chefs étaient trois et ils étaient décidés à reprendre en main l'organisation. Le soir même, on me mit avec d'autres enfants, un peu plus âgés que moi, et un homme au sourire carnassier nous annonça qu'on n'allait plus se contenter de faire le ménage, mais qu'on allait servir à ramener de l'argent en louant nos services.

À partir de ce jour, tout a changé.
À partir de ce jour, j'ai perdu mon innocence.