CHAPITRE 2 : Cinq ans auparavant (en août)

James était en vol stationnaire devant la fenêtre de sa Rose. Il l'avait suivie jusqu'à son appartement pour être sûre qu'elle n'allait pas faire de bêtises. Il ne la sous-estimait pas mais il devait veiller à ce qu'elle sorte vivante de cette affaire. Son patron lui avait arraché un serment. Il aurait préféré ne pas s'inquiéter pour elle et se débarrasser d'elle sans le moindre remord mais il ne pouvait pas. De plus, elle l'intriguait. Comment avait-elle fait pour survivre jusque-là cette petite humaine ? Qu'est-ce qui l'avait poussée à s'engager chez les tueurs à gages ? Il devait le découvrir. Mais pour l'instant il voulait profiter du spectacle que lui offrait la jeune femme. Allongée sur son lit, détendue par le sommeil et surtout peu vêtue, elle était à croquer. Le vampire allait se faire une joie de la goûter avant la fin de la mission. Tous les défis étaient bons à prendre quand on avait l'éternité devant soi.

Quelqu'un martelait ma porte d'entrée. Qui pouvait bien venir m'emmerder à cette heure ? Le soleil était en train de se lever. J'avais donc dormi cinq heures. C'est pourquoi, je décidai d'ignorer celui qui voulait me voir. Je ne m'étais pas assez reposée et j'étais d'une humeur exécrable. Le martèlement s'arrêta au bout de quelques minutes. Je soupirai et enfouis ma tête dans l'oreiller. J'allais réussir à grappiller des minutes supplémentaires de sommeil. Soudain quelqu'un toqua à ma fenêtre. Je sursautai et attrapai le pistolet que je cachai toujours sous mon oreiller. Je me tournai vivement vers la fenêtre. Je ne voyais pas le visage de la personne, probablement un vampire, car elle se trouvait à contre-jour. Puis je me souvins de ce que m'avait dit Marquez. Il venait me chercher pour l'entraînement. Je me levai pour aller fermer les rideaux et pour pouvoir finir ma nuit. Je n'allais quand même pas lui obéir. Je retournai me coucher. Je sentis un courant d'air frais envahir ma chambre. Je rabattis la couette sur mon corps. Ce n'était pas le moment d'attraper la crève. Mais je devais reconnaître qu'il en avait dans le ventre ce vampire. Il avait ouvert ma fenêtre avec son pouvoir de télékinésie. Malheureusement, j'étais bel et bien réveillée à présent. Dès qu'il posa un pied dans la chambre, je lui lançai une lame en argent. J'avais toujours un carquois plein, accroché à un montant de mon lit. Je m'étais entraînée pour pouvoir lancer le couteau sans avoir à regarder derrière moi. De nombreux coussins en avaient fait les frais. Je me tournai sur le dos et m'assis pour voir si j'avais touché ma cible.

« Aussi piquante que des épines, ma Rose. » Il avait attrapé ma lame avant que celle-ci ne le touche.

« Vous êtes toujours aussi emmerdant, Marquez ? »

« Je le suis seulement quand on refuse de se plier à mes ordres. » Je soupirai bruyamment.

« Je ne vous suivrais pas pour votre entraînement, est-ce clair ? » Mes yeux lançaient des éclairs. « Maintenant barrez-vous et fermez la fenêtre en passant. »

Je n'eus pas le temps de me rallonger sur mon matelas. Le vampire m'avait soulevée et emportée dans les airs. Je ne l'avais même pas vu bouger. Il me tenait comme une princesse. Une princesse qui ne portait qu'une culotte et un t-shirt. Je commençai d'ailleurs à avoir froid. Je levai les yeux vers lui.

« On pourrait redescendre un peu, j'ai froid. » Il s'exécuta sans broncher. « Et on va où comme ça ? » Il ne répondit pas.

Après une dizaine minutes de vol silencieux à travers le paysage urbain parisien, le vampire finit par redescendre vers un grand champ. Nous devions être loin de Paris car il n'y avait pas d'aussi grandes cultures proches de la capitale. Je devais avouer que ce vol m'avait plu. Le calme ambiant m'avait apaisée et ma colère avait reflué. Je me rendis compte que j'avais eu une chance inouïe de pouvoir voler dans les bras d'un vampire sans que celui-ci n'essaie de me tuer. Marquez se posa délicatement sur le sol. Il me remit debout et me soutint par la taille le temps que le sang revienne à mes jambes.

« Merci pour la balade » lui avais-je murmuré en relevant la tête. Son regard avait un air étrange. Comme s'il ne savait pas quoi dire.

« À votre service ma Rose. »

Pour une fois, je ne pensais pas à le reprendre. Mais soudain je fus projetée à une centaine de mètres de lui. Je tombai sur les fesses. Si j'avais été d'une constitution plus fragile, mon coccyx aurait été cassé. Je me redressai en tremblant sur mes jambes. Ma colère était revenue d'un seul coup. Ce salaud m'avait amadouée et j'étais tombée dans le panneau comme une débutante. Apparemment l'entraînement avait débuté car je le voyais se rapprocher de moi à une vitesse dépassant l'entendement. Cette fois-ci, j'arrivais à le voir. Je cherchai autour de moi un objet pouvant faire office d'arme. Je vis quelques pierres autour de moi mais elles n'allaient même pas le ralentir. Je les pris quand même et attendit qu'il vienne à moi. Cela ne tarda pas. Il fut sur moi, m'écrasant de tout son poids contre la terre. J'avais mal mais je passai outre la douleur. Je resserrai ma poigne sur la pierre et l'envoyai contre son crâne. Il n'y eut pas d'impact. Le vampire s'était reculé sans que le morceau de roche ne le frôle. Face à cet échec cuisant, j'avais envie de partir d'ici. Toutefois, je ne pouvais pas faire du stop alors que je ne savais même pas où j'étais et vu comment j'étais habillée.

Je me relevai tant bien que mal. Je devais être couverte d'hématomes mais je m'en fichais. Ce pseudo gentleman ne perdait rien pour attendre. Ma colère s'était transformée en fureur. De toute ma force je lançai une seconde pierre. J'eus l'impression qu'un courant de pouvoir s'était élancé de mon bras. J'avais déjà ressenti cela mais j'avais toujours mis cette sensation sous le compte de l'adrénaline. Marquez rattrapa la pierre sans le moindre effort.

« As-tu senti le pouvoir que tu as mis dans ce lancer ? »

« Depuis quand sommes-nous passés au tutoiement ? »

« Ne sois pas aussi obtuse. Réponds à ma question. »

« C'était de l'adrénaline et pas un pouvoir quel qu'il soit. »

« Tu es bornée, ma parole ! » Il commençait à perdre patience.

« Tu te répètes Marquez. »

Sans prévenir, il m'attaqua à nouveau. J'eus l'impression de heurter un mur. Sa colère avait augmenté sa force. J'étais sonnée mais pas évanouie. Je poussai un grognement digne d'un fauve et des racines vinrent à moi. Sous mon commandement, elles allèrent ligoter le vampire. Ce dernier cria. Cela me ramena à la réalité. Ma colère fut soufflée par ce que je vis devant moi. Marquez était saucissonné par les racines des arbres environnants. Il criait de douleur. J'accourus vers lui. Je ne comprenais pas comment on avait pu en arriver là. J'étais pourtant ouverte d'esprit sur les vampires et leurs pouvoirs, ainsi que sur toutes les autres créatures qui peuplaient notre monde. Mais je ne pouvais pas croire en la magie. Cette dernière n'était qu'une fable inventée par des charlatans pour attirer les touristes et les personnes les plus crédules. J'étais figée face à ce spectacle.

« Ordonne-leur de retourner à la terre, Elena ! » J'essayai de me concentrer mais ma peur m'en empêchait.

« Je n'y arrive pas ! »

« J'entends ton cœur battre de peur. Calme-toi, respire à fond pour te concentrer. »

Je me forçai alors à respirer calmement. Je fermai les yeux pour mieux me concentrer. J'inspirai, expirai, en essayant de trouver du calme dans mes pensées. Je touchai ce pouvoir qui m'était complètement inconnu. Il ressemblait à une flamme qui m'habitait mais sans me brûler. Je ne l'avais jamais remarqué avant. Face à cette tornade de pouvoir qui grondait en mon cœur, je m'obligeai à la dompter. Maintenant qu'il était libéré, il ne voulait plus revenir à sa place. J'avais l'impression qu'il voulait me dire que je l'avais assez maintenu dans sa cage. Pourtant il fallait bien que je lui montre qui commandait ici. Je ne pouvais pas devenir incontrôlable. Après ce qui me sembla des heures, le calme revint autour de moi. Marquez était sur ses pieds et respirait lourdement. Il leva la tête vers moi et je vis de la fierté dans son regard. Ses lèvres avaient esquissé un sourire en coin.

« Voilà qui est prometteur. »

« Tu te fous de moi ? J'ai failli te tuer et tu trouves ça encourageant ? »

« T'inquiéterais-tu pour moi, Elena ? » Je piquai un fard.

« Tu n'es qu'un sale con arrogant. »

« Je sais, c'est écrit dans mes gènes. »

Je fulminai. Il me cherchait. Il donnait l'impression qu'il ne s'était rien passé. Mon pouvoir chanta à nouveau dans mes veines. Pareil à une voix langoureuse, il m'appelait et me promettait d'en finir avec le vampire qui nous ennuyait. Pourtant je ne pouvais pas me résoudre à laisser aller mes pulsions. Je fis entendre raison à ce pouvoir en lui disant que nous avions besoin de Marquez pour mener la mission à bien. Mais pour éviter de fâcher la flamme qui brûlait en moi, j'eus une idée. Je tournai le dos au vampire tout en imaginant un seau d'eau se déversant sur sa tête.

« Elena ! Je suis trempé ! » On aurait dit un gamin qui se plaignait.

« Fallait pas m'emmerder, Marquez. »

Je ne comprenais pas grand-chose à ce nouveau pouvoir mais je savais que le vampire avait senti mon potentiel dès notre première rencontre. Pas étonnant qu'il me voulait auprès de lui. Même mon patron ne savait pas ce dont j'étais capable. Alors qu'il était lui aussi un vampire. À tous les coups Marquez était bien plus fort et plus intelligent que ses congénères. J'étais une alliée de taille mais je pouvais très vite devenir une ennemie. Cette idée me fit sourire. J'étais un danger pour Marquez et il le savait très bien.

« Alors James, on est fatigué ? »

J'étais de nouveau face à lui et je l'avais surpris. J'en profitai pour le déséquilibrer grâce à une rafale de vent. Je lui souriais. Il me rendit mon sourire et se prépara à combattre. L'entraînement nous fut bénéfique à tous les deux. J'appris vite à contrôler mes nouvelles aptitudes et il entretenait ses techniques. Malgré ma tenue légère, je ne sentais pas le froid. J'étais habitée par l'envie de me battre et de me surpasser. Mon pouvoir était aussi heureux de s'exercer. Nous apprenions à cohabiter petit à petit.

James était ravi de voir que sa protégée s'améliorait de combat en combat. Ses pouvoirs lui avaient fait un peu peur au début mais elle s'y était vite habituée. Il avait senti ce pouvoir en elle quand il l'avait approchée dans ce bar. Ce pouvoir qui ne demandait qu'à sortir. Il y avait été fort pour la rendre furieuse mais cela avait été le moyen le plus rapide pour qu'elle les développe. À présent il adorait combattre contre elle. Sa Rose se fichait totalement de sa tenue et c'était ce qui la rendait tellement séduisante. James devait se contraindre à ne pas la mordre. Quand ils avaient volé au-dessus de Paris, il l'avait sentie complètement détendue. Comme quoi il ne provoquait pas que de la colère chez elle. Il voulait se battre à ses côtés pendant des siècles. Il voulait la faire sienne.

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Cinq ans auparavant (en novembre)

Les jours passèrent. Les semaines passèrent. J'en avais presque perdu mon objectif de vue. James m'entraînait tous les matins. Il venait à mon appartement, me prenait dans ses bras et m'emmenait dans ce grand champ. Nous nous battions pendant des heures. Parfois nous rentrions tôt car nos patrons respectifs avaient besoin de nous. Notre mission commune était mise en pause car notre cible avait été perdue par les détectives. Cela m'avait grandement déplu. Je devais avouer que travailler en équipe avec James m'avait apportée plus de bonnes choses que de mauvaises. Nos entraînements ne me suffisaient plus. Je voulais être sur le terrain. Un jour alors que nous finissions nos étirements, je soumis une idée à James.

« On devrait chercher Max par nous-même. »

« Je croyais que tu ne me ferais jamais la proposition. » J'écarquillai les yeux.

« Attends, tu avais cette idée depuis un moment et tu ne m'en as pas parlé ? » Ma voix montait dans les aigus.

« Je menais mon enquête de mon côté. » Je voulais lui arracher ce sourire suffisant. Le vent se leva autour de nous. « Elena, mon cœur, arrête. » Je me laissai emporter par la colère. J'avais conscience que c'était puéril de ma part mais j'avais envie de me venger et mon pouvoir ne demandait que ça.

« Tu aurais pu m'en parler. Nous sommes une équipe aux dernières nouvelles. » Il fut soulevé par une rafale de vent.

« Elena, ce n'est pas grave, ne t'énerve pas pour ça. »

Je voyais la peur dans ses yeux. Bien, il ne devait pas oublier que je pouvais le tuer d'un claquement de doigts. Le vent disparut d'un coup et le vampire tomba lourdement sur le sol. Je le regardai, satisfaite de ma punition. Malheureusement pour moi, James voulut se venger. Je me retrouvai plaquée contre un arbre en l'espace d'une respiration. Il me tenait les poignets. Son visage s'approcha du mien. Je sondai son regard. Ce que j'y vis me surprit. Ses yeux étaient assombris par le désir. Voulait-il me mordre ou coucher avec moi ? Ou était-ce les deux désirs mélangés ? Mon pouvoir semblait lui aussi surpris. Je le tenais en laisse mais il attendait de voir ce que je déciderai. J'eus ma réponse quand Marquez pencha son visage vers mon cou et que je sentis ses canines frôler ma jugulaire. J'eus l'impression que l'air se faisait plus rare.

« Je rêve de te goûter depuis notre rencontre dans ce bar. » Sa voix était envoûtante. Mon corps réagissait favorablement à son envie. Mon pouvoir se roula dans cette ambiance. Tout mon être me criait de me laisser faire.

« Fais-le. »

Je ne reconnaissais pas ma voix. James releva la tête, surpris. Il me scruta. Je n'étais pas idiote. Je savais qu'une connexion s'était créée en lui et moi. Jusqu'à présent, je n'y avais pas fait tellement attention. Cependant à force de le côtoyer, je devais avouer qu'il me plaisait. Il avait un caractère de merde mais il prenait toujours soin de moi. Il avait été d'une patience infinie quand j'apprenais à contrôler mon pouvoir. Ce dernier avait d'ailleurs arrêté de me souffler toutes sortes d'idées pour faire mourir le vampire. Je n'irais pas jusqu'à dire que j'étais amoureuse de lui mais il y avait bien une attirance.

« C'est vraiment ce que tu souhaites ? »

Je hochai la tête, ravie qu'il prenne en compte mon avis. C'était très sensible de ma part alors que j'étais censée être une tueuse au cœur de pierre. James se pencha à nouveau sur mon cou. Mon corps se tendit d'appréhension. Il embrassa d'abord mon cou puis mordit ma chair. Je me ressentais aucune douleur. Les endorphines qu'il sécrétait m'avaient engourdie. Je poussai un soupir de contentement. Je me sentais légère, comme si tous mes soucis s'étaient envolés. Mais la sensation disparut trop vite à mon goût. James relevait déjà la tête pour me regarder.

« Comment te sens-tu ? »

« Presque aussi bien qu'après un orgasme. » J'aurais facilement pu monter au septième ciel s'il avait pris plus de sang. Il souriait.

« Laisse-moi te transformer. » À ces mots, je redescendis brutalement sur terre.

« Pardon ? Certainement pas. » Je m'arrachai à ses bras. Il avait gâché le moment. Je tenais trop à mon humanité pour lui céder.

« Tout serait meilleur, Elena. Tes sens s'affûteraient. Tu serais plus forte, plus rapide, plus agile. Tu ne pourrais plus mourir d'un simple coup de poignard ou d'une balle. Nous pourrions faire équipe pour l'éternité. Penses-y. »

« Ramène-moi chez moi immédiatement. » Mon ton était froid et il n'avait pas intérêt à me dire non. J'avais très envie de le flamber. D'ailleurs cela commençait à sentir le brûlé autour de nous.

« Elena, reprends-toi. Tu vas nous faire repérer si tu flambes la forêt. »

Il avait malheureusement raison. Je ravalais mon pouvoir et les flammèches s'éteignirent. Je fis tomber une pluie légère pour éviter tout départ d'incendie. Pourtant j'avais senti l'assentiment de mon pouvoir. Il avait tellement aimé ce que la morsure m'avait fait ressentir qu'il voulait en connaître plus. Mais ma colère l'avait fait reculer et j'avais repris assez le contrôle pour faire brûler la forêt. Je me détestais pour avoir aimé la morsure. J'avais complètement perdu de vue mon objectif, mon envie de travailler en solitaire. Je me sentais coupable. Je laissai James passer ses bras autour de moi et nous nous envolâmes. Je m'appliquai à me calmer pendant le trajet. Le vampire me déposa chez moi et repartit sans dire un mot. Nous venions de connaître notre première dispute.

Après des semaines de relations froides entre James et moi, nous allions enfin travailler sur notre cible. Nous avions continué à nous entraîner ensemble malgré tout. Cela nous avait permis d'avancer et j'avais encore gagné en contrôle. Dans ces moments-là ma concentration était immense et je ne me laissais pas perturber par le vampire. Ce dernier n'essaya pas de me convaincre du bien fondé de sa demande. Il me laissait mariner dans mes pensées et restait ferme quand je faisais des erreurs. Pourtant à chaque fois que je rentrais chez moi, je me rendais compte que notre camaraderie me manquait. De plus, le souvenir des émotions provoquées par la morsure me hantait sans cesse. Mon pouvoir me rappelait tout le temps comment nous avions aimé ce presque orgasme. Mon sommeil s'en retrouvait inévitablement impacté. Je dormais peu. Mes nerfs étaient à fleur de peau. Je savais qu'il fallait que je me reprenne au risque de faire capoter toute la mission.

Notre cible avait été aperçue près des Grands Boulevards. Notre objectif était de la neutraliser avant qu'elle ne disparaisse à nouveau. Je contrôlais mes pouvoirs et j'étais prête à faire face à ce Max. Malgré son âge, il ne me semblait pas si compliqué à abattre. Cependant je me rappelais les paroles de James à son sujet. Max était un être fourbe et cruel. Il n'hésiterait pas à nous envoyer ses sous-fifres pour éviter de se salir les mains. Nous allions devoir jouer à son jeu et le prendre en traître. Tous les coups étaient permis pour le précipiter dans les bras de la Faucheuse.

James devait passer me chercher en début de soirée. Nous devions rejoindre Max dans un grand hôtel. Ce dernier nous avait invités. Cela sentait le piège à plein nez mais nous n'avions pas le choix. Une occasion pareille ne se ratait pas, comme nous l'avaient fait si bien remarquer nos patrons. Je m'étais achetée une robe de soirée digne de ce nom. Grâce à mes dernières missions, j'avais pu mettre de l'argent de côté. Comme me le disait souvent Marquez, je devais me refaire une garde-robe. Cette robe était légère et n'entravait pas mes mouvements. J'avais caché des poignards sur mes cuisses et ma pochette contenait mon téléphone et d'autres lames en argent. Bien sûr cela ne remplaçait pas mon arme à feu préférée mais je ne pouvais pas l'emmener avec moi. J'étais parée pour une éventuelle attaque de la part des gardes du corps de notre hôte.

Je sentis la présence de James avant même qu'il ne toque à la porte. Mon pouvoir s'était développé de manière à me faire savoir quand le vampire se trouvait à proximité. Comme à son habitude, il frappa un léger coup et entra. Je l'attendais dans le salon. Je sentis son regard sur mon dos. L'un comme l'autre, nous étions rancuniers. Je ne lui avais pas pardonné sa proposition de transformation. Quant à lui, il m'en voulait car j'avais instauré des murs entre nous. Je croisai son regard dans le reflet de la vitre. L'ambiance était glaciale. Elle me permit de repousser au loin l'attirance que j'avais pour le vampire. Nos sentiments n'étaient pas les bienvenus dans cette partie de la mission. Ils étaient également une faiblesse que l'ennemi ne devait pas soupçonner et encore moins exploiter.

« Bonsoir James. »

« Bonsoir Elena. »

Nos voix étaient neutres. Je me tournai vers lui. Il me tendit une main, je la pris pour me laisser guider jusqu'à la voiture. J'éteignis les lumières et mis mes sécurités en place. J'avais l'impression que je disais adieu à mon cocon. Je retrouvai l'intérieur, désormais familier, de la berline de James. Cette fois-ci, je résistai à la tentation de fredonner. Je devais rester concentrée. Le trajet d'une demi-heure me sembla durer une éternité. Comme la dernière fois, un voiturier m'ouvrit la porte. Le vampire lui lança les clés. Nous nous annonçâmes à la réception. La sensation de déjà-vu était très présente. Allais-je repartir seule de ce repas ? Allais-je tout simplement ressortir vivante de ce dîner ?

L'ascenseur nous emmena au trentième étage. Ce n'était pas très étonnant de la part de Max. Il devait pouvoir s'envoler discrètement grâce à son balcon. Deux gorilles nous accueillirent et nous conduisirent dans la salle à manger de la suite. Je ne pus m'empêcher d'admirer la décoration. Même si je gagnais bien ma vie, je ne pourrais jamais m'offrir un tel luxe. James, quant à lui, semblait fixer un point dans le lointain. J'avais l'impression de me trouver à des kilomètres de lui. Mais ce n'était pas le moment de penser à cela. Un des gardes nous fit savoir que son maître arrivait. Un silence plomb régnait autour de la table. Nous étions tous les deux debout derrière nos chaises. Le vampire évitait soigneusement mon regard. Je me résignai à regarder la table. Trois couverts étaient dressés. L'argenterie était sortie et nous avions trois verres. Heureusement je connaissais à peu près les convenances pour un dîner de ce standing. Mon pouvoir tressaillit et je sus que notre hôte était arrivé.

« Bonsoir James. » Il serra la main de son congénère qui lui répondit d'un hochement de tête. Il s'avança ensuite vers moi avec un sourire carnassier aux lèvres.

« Elena, je suis ravi de vous revoir. » Il me fit un baisemain.

« Bonsoir Max. »

Mes lèvres s'étirèrent en un sourire froid. Il nous fit signe de nous asseoir. Des valets tournèrent autour de nous pour nous présenter l'entrée. Ils nous servirent du vin et de l'eau. Soudain un employé, plus pâle que les autres, présenta son poignet au-dessus du troisième verre de James et se coupa la veine pour verser son sang à l'intérieur. Son geste était sûr et précis. Aucune goutte de sang ne tomba sur la nappe immaculée. Je retins un cri. Je ne m'étais pas attendue à ça. Je serrais mes poings sous la table pour me retenir d'intervenir. Le valet passa ensuite au verre de Max. Il ne semblait pas souffrir de ce traitement. Je soupçonnais le vampire d'avoir utilisé son pouvoir de persuasion pour forcer le jeune homme. Il se dirigea ensuite vers moi. Je voulus lui faire comprendre que je n'étais pas une adepte du sang mais d'un claquement de doigts de la part de Max, le valet sortit de la pièce. J'avais perdu tout appétit. J'étais déjà convaincue que je ne deviendrais jamais vampire de mon plein gré et cette scène m'avait confortée dans mes idées. Les deux vampires commencèrent à manger leur entrée comme si de rien n'était. Mon pouvoir semblait de mon avis pour une fois.

« Vous ne mangez pas, Elena ? » La voix de Max était mielleuse comme s'il cherchait à me déstabiliser encore plus.

« J'admirais simplement la présentation du plat. »

Je desserrai mes mains et pris la première fourchette sur la gauche. L'entrée semblait exquise mais elle avait un goût terreux. J'étais complètement anesthésiée par la scène précédente. James ne m'accordait toujours aucun regard et cela me peina fortement. J'avais besoin de soutien mais il ne sembla pas le remarquer. Certes j'avais tué beaucoup de personnes sans sourciller, cependant voir un humain être soumis au bon plaisir d'un vampire me rendait malade. J'avais très envie de sortir d'ici.

« Vous êtes bien silencieux tous les deux. » Max nous regardait à tour de rôle.

« Nous savourons ce très bon repas. Merci pour l'invitation d'ailleurs. » Le ton de James était neutre et poli.

« Gardes tes amis près de toi et tes ennemis plus près encore, n'est-ce-pas ? » Je n'avais pas pu résister. Max éclata d'un rire franc.

« Vous méritez bien votre surnom, Rose écarlate. » m'avait-il dit quand il eut repris ses esprits.

« Merci Max, je suis touchée. »

Je ne pris pas la peine de masquer mon sarcasme. James me lança un regard d'avertissement. Je n'allais quand même pas me laisser marcher sur les pieds par un vampire arrogant et cruel. Les plats se succédèrent. Max babillait sur des sujets légers. Nous nous contentions de hocher la tête quand il le fallait. Je commençai à perdre patience. La fatigue prenait doucement du terrain. Mon manque de sommeil se faisait lourdement sentir. Mais eux, maintenant qu'ils étaient nourris, ils pouvaient parler jusqu'au bout de la nuit. J'aperçus le garçon donneur aligné vers les autres valets. Le voir si pâle et si maigre pour son âge me tourna le cœur. Juste après le dessert, je décidai de mettre fin à cette mascarade. Je jetai un coup d'œil vers la porte et me levai.

« Je suis navrée mais je vais devoir vous quitter, messieurs. » James sursauta en entendant mes paroles. Max souriait de toutes ses dents.

« C'est malheureux, vraiment malheureux … Mais vous ne quitterez pas cette suite Elena. »

Max était tellement prévisible. Je m'attendais à ce qu'il résiste. C'est pourquoi je lançai une lame en argent sur le garde le plus proche de la porte. Ce dernier s'effondra, raide mort.

« Vous voulez toujours me retenir ici ? »

« Mais plus que jamais, ma chère. »

Ma colère enfla mais je la tins muselée pour éviter de montrer mes nouvelles capacités à mon adversaire. Mon pouvoir luttait contre mes boucliers psychiques. Il voulait donner une leçon à Max. Deux autres lames virent toucher les deux derniers gardes. J'avais désormais le champ libre. Le vampire n'avait pas prévu une grosse escouade pour le protéger. Il me restait donc une lame et mes pouvoirs. James resta immobile sur sa chaise. Je ne comprenais pas son comportement. Comptait-il vraiment me laisser combattre toute seule ? Je pris une grande respiration pour me calmer. S'il voulait mourir sur place, c'était son choix.

« Elena, retourne t'asseoir. » Son ordre résonna dans la pièce. Je regardai James, abasourdie.

« Excuse-moi ? Depuis quand me donnes-tu des ordres ? » J'avais conscience que notre échange devait ressembler à une scène de ménage. D'ailleurs je vis Max esquisser un sourire.

« Tu as fait assez de dégâts pour ce soir. »

Il devait avoir un don pour me mettre hors de moi. Cependant il était temps pour moi de tirer ma révérence pour ce soir. Il avait en partie raison, j'avais fait assez de dégâts. Je voulais aussi protéger mes aptitudes. Sans rétorquer quoi que ce soit, je marchai jusqu'à la porte de la salle à manger.

« Laissez-moi pour donner un petit cadeau avant que vous ne partiez, Elena. »

Je sentis la présence de Max derrière moi mais je n'eus pas le temps de réagir. Il avait bougé à la vitesse de l'éclair. Ma main ne se posa pas sur la poignée. Je ne sentis qu'une immense douleur. Les vampires assez âgés pouvaient choisir de diffuser des endorphines au lieu de leur poison. Cela leur permettait d'éviter de créer des vampires à chacun de leurs repas. Malheureusement pour moi, Max avait choisi de me mordre avec son poison. Je ne sentais déjà plus mes membres. Je ne voyais plus que des ombres. J'entendais à peine ce qu'il se passait autour de moi. Mon esprit essayait de contrer la douleur mais c'était peine perdue. Mes boucliers s'étaient effondrés cependant mon pouvoir ne réagit pas, endormi par le poison. Soudain une ombre se pencha vers moi et me prit dans ses bras. L'air frais me fit du bien. J'en déduis que nous étions en vol.

« Ne me lâche pas Elena. »

La voix m'était familière. J'arrivais à l'entendre malgré le brouillard qui habitait mon esprit. Toutefois je ne voulais pas devenir vampire. La douleur était trop intense. Je ne voulais pas perdre mon humanité au profit d'une éternité qui ne me plairait pas. Je me perdis dans les ténèbres.

Pendant tout le dîner, James avait observé Elena à la dérobée. Il était encore vexé. Même si elle était capable de se défendre seule, il ne pouvait pas s'imaginer la perdre. Quand il l'avait vue assassiner de sang-froid les gardes de Max, il avait su que leur hôte allait le lui faire payer. Il avait tenté de la dissuader de partir mais elle était têtue. C'était ce qui avait causé sa perte. Il n'avait pas pu empêcher Max de la mordre. Entendre Elena hurler de douleur avait réveillé James. Il s'était jeté sur Max et l'avait violemment envoyé par la fenêtre. Il était certain que ce connard était vivant. Cependant il devait s'occuper rapidement de la tueuse. Sa culpabilité était intense. Il lui parlait sans cesse pour la maintenir éveillée mais elle ne semblait pas entendre ses paroles. Le vampire savait parfaitement qu'elle devait souffrir le martyr. Il savait aussi qu'elle ne voulait pas devenir vampire. Mais il n'allait pas lui laisser le choix. Elle allait se transformer.

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Aujourd'hui

Vous savez à présent comment je suis devenue un vampire. Clairement ce n'était pas une partie de plaisir. On vous a raconté la vérité. La douleur est immense. L'envie de mourir l'est aussi. Pourtant on ne peut plus mourir. Cela avait été mon vœu. Mon humanité était ce qui m'empêchait de devenir un monstre, une sociopathe. James a été mon roc. Mon pouvoir avait aussi été mon soutien. Il m'avait permis de guérir. J'avais presque mis trois mois à me réveiller. J'ai vécu dans le noir pendant longtemps. Mon corps devait se régénérer et s'adapter à ma nouvelle condition. Mais assez d'émotions. Vous voulez sûrement savoir comment je m'en suis sortie et surtout comment nous allions arrêter Max. Comme je le montre la chronologie, nous avons mis cinq ans à le traquer. Cinq longues années.