The whore

Prologue

Je haletai. Je venais de raccrocher le téléphone. Si j'avais voulu exprimer mon sentiment, je n'aurais pas su trouver les mots corrects, et j'aurais probablement hurlé de cette rage mêlée de frustration qui me faisait bouillonner. Je devais avoir l'air d'un dément, mais je ne me préoccupais pas des passants qui me contournaient. Détournant les yeux de mon téléphone, je vis de l'autre côté du tram qu'il était déjà arrivé. Il attendait sur l'autre quai. Ces derniers jours, j'avais maintes fois imaginé le frapper sans un mot, lui détruire sa putain de petite face à coups de poings. Il arborait son visage un peu triste, son masque de contrition. Il m'avait vu aussi. Je regardai des deux côtés de la voie, et d'un pas déterminé, le cœur battant à tout rompre, je me dirigeai droit sur lui. Je le regardai dans les yeux, et il dut y voir la fureur la plus pure qu'il n'avait jamais vue. Il ouvrit la bouche, sans doute pour me saluer, mais je ne lui en laissai pas le temps.

« Fucking whore. »

Sale pute.

Je ne pris que quelques instants, même pas une seconde, pour voir la stupéfaction dans ses yeux, peut-être une sorte de crainte. Crut-il que j'allais le frapper ? Il y avait sans doute déjà pensé, lui aussi. S'attendait-il à une telle violence ? Dernièrement, j'avais bien veillé à ne pas m'énerver, à ne manifester aucune colère, rien qui puisse lui montrer à quel point j'avais été affecté, à quelle point ma vie avait perdu de sa saveur ces derniers temps. Et cette insulte, qui lui donnait enfin une idée de ce que je pensais de lui – juste une idée, j'en pensais bien plus, et la vulgarité me manquait pour exprimer ma pensée -, me remplit d'une satisfaction animale, comme si je lui avais mis mon poing en plein visage, et ajoutait une touche exaltante à ma rage sinon libérée, au moins exprimée dans ces deux mots. Je lui avais asséné l'insulte avec toute la haine dont j'étais capable d'exprimer, crachant les mots, comme si je voulais qu'ils lui écorchent la face le fixant droit dans les yeux, dans la dynamique des quelques pas que j'avais fait dans sa direction. Sans lui laisser le temps de répondre – il lui aurait fallu quelques secondes de plus pour reprendre ses esprits, sans doute – je le frôlai pour partir, je ne sais où, dans une rue proche, contournant les passants de cette artère bondai. Je le laissai là.