Et voici le dernier chapitre qui conclue la nouvelle.

Merci à Lycoris pour sa relecture attentive ! :)

Pour rappel, il y a cinq joueurs acharnés. La princesse Irina de Valdaï a volontairement harcelé l'Ogresse écrivaine Irveig Brasgaddy et le comptable gobelin Moltong Bruldur. Faute de concentration, ces deux-là ont perdu beaucoup d'argent. Karan, l'étudiant indien, est resté imperturbable et a joué efficace, il se trouve en première position.

Au chapitre précédent, Jameson le Minotaure et la princesse Irina ont surenchéri tour sur tour, et maintenant, nous allons savoir qui va se retrouver second et qui va plonger...


Le tournoi de poker

Chapitre 3 : Mexican Standoff

Cette manche promettait d'être lourde de conséquences. Celui qui l'emporterait prendrait un net avantage et l'autre perdrait un capital important.

Le Minotaure mit fin à l'escalade des enchères et s'aligna sur la mise de la princesse Irina. La salle était parfaitement silencieuse et chacun retenait son souffle. La tension était palpable. Aucun des deux joueurs ne voulait abattre sa main et ils se regardaient tous les deux, droit dans les yeux.

Stella finit par ordonner à la princesse de révéler sa main puisqu'elle venait la première dans l'ordre des enchères. Une veine de son cou pulsait dangereusement. L'aristocrate ferma les yeux un instant avant de dévoiler une couleur de pique avec un air supérieur. Cette excellente main fit s'élever quelques exclamations dans l'assemblée.

Jameson adressa un sourire carnassier à Irina sans pour autant révéler son jeu. Des murmures impatients s'élevèrent dans la pièce. Stella, n'y tenant plus, lui commanda de révéler sa main. Le Minotaure lui jeta un regard agacé mais obéit. Il dévoila un brelan de reines et ajouta immédiatement une paire de cinq alors que la princesse allait crier victoire. Il possédait un full.

L'aristocrate écarquilla les yeux et chacun crut qu'elle allait faire une syncope. Elle avala d'un trait la fin de son cocktail, ouvrit les yeux et constata le massacre. Le Minotaure s'empara du pot avec un air conquérant alors que la princesse recompta rapidement ce qui lui restait. En un seul coup, elle venait de chuter de la première à la quatrième place. Elle avait un peu moins que le Gobelin et à peine plus que l'Ogresse.

La salle jusqu'alors silencieuse éclata en applaudissements, acclamations et ovations variés.

La copine de Jameson vint roucouler sur ses genoux. Le Gobelin Motlong Bruldur et l'Ogresse Irveig Brasgaddy discutaient à cœur joie de la chute spectaculaire de leur ennemie. Cette dernière était dans un état second. Même Karan ne parvint pas à rester stoïque, il finit par se prendre la tête entre les mains comme s'il était pris de fièvre.

Stella consulta l'heure et décida de suspendre la partie. Elle proclama l'entracte et proposa à la ronde de descendre pour consommer. Il était décidément temps de faire cette pause.

Marcus fit son apparition pour proposer des boissons au public surexcité. Un tel retournement de situation ne pouvait avoir qu'un effet positif sur le chiffre d'affaires. En effet, le barbu enregistra une avalanche de commandes avec un sourire satisfait.

Le Professeur visiblement ne goûtait guère à l'agitation générale et semblait même plutôt dérangé par la foule. Il échangea un regard avec une Stella compatissante avant de venir l'aider à compter les gains intermédiaires des cinq joueurs. Dès que ce fut fait, ils quittèrent la pièce.

Stella abandonna le veilleur sans état d'âme et se traîna jusqu'au comptoir où elle s'affala sans grâce à côté de Briséis.

« Alors tu t'en sors ? s'amusa la harpie.

— Ces joueurs sont absolument ignobles. Je les déteste tous.

— Même ma super copine Irina ?

— Surtout ta fichue copine Irina ! s'exclama Stella. On n'a pas idée de provoquer sans relâche un Gobelin et une Ogresse ? Heureusement que Jameson était le seul du lot qui se tenait tranquille.

— Et le dernier ?

— Karan ? Bof rien de particulier. Pourquoi ?

— Il n'a pas l'air bien, chuchota-t-elle en désignant l'Indien à l'autre bout du comptoir. Enfin je l'ai même entendu commander une infusion calmante à Dorian. Verveine avec une touche délicate de digitale. Un délice pour grand-mère, ricana la harpie.

— En vrai, j'aurais sûrement besoin de la même chose » déplora Stella en repensant à ses monstres.

La harpie, très maternelle, lui proposa des petits remontants bien costauds que Stella refusa un par un. Surtout il valait mieux éviter l'alcool et Dorian finit par lui préparer un cocktail mandragora sans alcool. La petite blonde le goûta prudemment et finit même par apprécier le goût de plantes et de fruits de la boisson. La boisson lui fit reprendre quelques couleurs.

« Avec toutes tes aventures ici, on pourrait facilement écrire un roman ! » ricana Briséis.

Stella grogna une réponse qui ressemblait à « M'en parle pas »

L'Ogresse descendit également au comptoir parce qu'elle refusait d'attendre à moins de cent mètres de « la foutue hippie russe » qui se « pavanait » à l'étage. À croire que tout le monde s'était donné rendez-vous, le Gobelin fit également son apparition et commanda une assiette de viande crue pour se refaire une santé. La petite créature dévora goulûment la chair sanguinolente sous le regard dégoûté de Stella et celui pleinement approbateur de Briséis, la viande de mouton venant de son élevage. Habituellement, elle déplorait la cuisson qui faisait perdre tout son caractère au produit alors que la consommation crue était parfaite.

L'heure de reprendre la partie arriva bien trop vite au goût de Stella. Qu'allaient-ils encore lui faire subir ? La jeune fille abandonna à regret son amie à plumes et reprit les escaliers pour revenir au premier étage. Elle prit place à la table, vérifia soigneusement que les sommes de la table n'avaient pas changé et battit distraitement les cartes.

Un frottement sur ses mollets la fit sursauter. Le Chat-sans-nom avait décidé de pointer le museau. D'un regard autoritaire, il lui fit comprendre qu'il exigeait des caresses. Sans lui laisser le choix, le félin bondit sur ses cuisses et s'installa confortablement. « Voilà qui ne va pas faciliter la distribution des cartes » grommela Stella en grattant tout le même le chat derrière les oreilles.

La jeune fille laissa les compétiteurs se réinstaller et reprit la distribution des cartes avec méfiance. Le seul soulagement venait des regards agacés que la princesse jetait à Marcus. Il avait dû lui faire la morale pour qu'elle se calme. Sans sa fameuse stratégie, elle gagnait nettement moins sur le dos du Gobelin et de l'Ogresse, et pire, ses derniers fonds diminuaient lentement mais sûrement.

La mise minimale avait sérieusement augmenté depuis le début de la partie et cela risquait de mettre rapidement l'aristocrate en difficulté.

Les joueurs devenaient de moins en moins audacieux. Ils cherchaient à jouer efficace. Bruldur et Brasgaddy s'étaient d'ailleurs ressaisis et leurs fonds commençaient à remonter doucement en exploitant les petites erreurs des trois autres.

Karan s'était révélé être le joueur le plus régulier et le plus prudent depuis le départ. Il ne gagnait pas beaucoup mais perdait très peu, ce qui lui permettait de poursuivre son ascension avec régularité et de se maintenir à la seconde place.

La princesse Irina tenta de se refaire mais perdit successivement plusieurs coups. En véritable diva, elle se plaignit à grands renforts de soupirs. Le Gobelin lui souriait de toutes ses dents avec un air carnassier. L'Ogresse qui était repassée devant la Russe ne se privait de ricaner devant sa déchéance.

Stella jeta un coup d'œil pour évaluer le classement. Jameson le Minotaure en tête, suivi par Karan. L'étudiant indien le rejoignait doucement mais sûrement. Venaient ensuite le Gobelin, puis l'Ogresse et enfin la princesse. Cette dernière commençait d'ailleurs à faire grise mine. Elle perdit une nouvelle fois contre Karan, ce qui la mit définitivement en difficulté. Au tour suivant, elle fit face à Jameson. Les trois autres compétiteurs s'étaient couchés. La princesse voulut suivre mais refusa de faire un tapis.

« Je vais vous faire un chèque pour pouvoir suivre, lança l'aristocrate en se penchant pour fouiller dans son sac.

— Non, lança une voix calme dans le public.

— Non ? répondit aussitôt la princesse en fronçant sévèrement des sourcils et en se relevant avec un chéquier et un coûteux stylo-plume.

— Non, confirma simplement le Professeur en sortant de l'ombre d'un pilier.

— Et pourquoi donc ? s'agaça Irina.

— Ici, au Korrigan, les compétiteurs ne jouent que de l'argent palpable, en jetons ou à la rigueur en liquide, expliqua-t-il. Pas d'argent extérieur. Pas de chèque, pas de reconnaissance de dettes ou ce genre de choses. Ça évite les impayés et le surendettement.

— Enfin jeune homme, j'ai une excellente réputation et il y a des témoins.

— Cela fait partie des règles du tournoi, lança l'Ogresse. Il n'y a pas d'exception. Vous faites tapis ou vous vous couchez, c'est tout !

— Les règles s'appliquent à tous, votre Altesse » confirma le Professeur d'un ton ferme.

L'Ogresse, la princesse et le Professeur se tournèrent vers Stella pour qu'elle tranche. Celle-ci s'agita, mal à l'aise.

« Ils ont malheureusement raison, votre Altesse, je ne peux pas accepter un chèque. Vous pouvez jouer uniquement avec de l'argent qui se trouve physiquement sur cette table.

— Avez-vous des banques par ici ? demanda-t-elle aussitôt.

— Les établissements ne prêtent jamais avec un délai aussi court, intervint Motlong Bruldur en souriant durement. Il faut du temps pour étudier la solvabilité, surtout pour une flambeuse étrangère. Croyez-moi, je sais de quoi je parle » termina-t-il d'un ton satisfait.

Le Professeur jeta un œil au miroir situé au-dessus de la table de jeu. Marcus et Dorian ne se trouvaient plus au comptoir. Ceux-ci firent bientôt irruption pour résoudre la situation.

« Ah ! Mon cher Marcus, est-ce que le Korrigan peut me faire crédit de…

— Non, l'interrompit aussitôt le barbu. Si je vous l'accorde, je ne pourrai pas le refuser à d'autres. Le Korrigan n'est pas une banque.

— Quelle solution de financement est accessible immédiatement dans la communauté souterraine parisienne ?

— Vous pouvez faire appel à un usurier, répondit le Professeur qui commençait à s'impatienter. Il y a aussi des prêteurs sur gages, ajouta-t-il en désignant la lourde bague qui ornait la main de la princesse.

— Dorian ? songea Marcus en triturant sa barbe. Est-ce que ton cousin…

— Non, répliqua le barman d'un ton glacial. De toute façon, ce maudit usurier refusera. Lui aussi voudra des garanties. Je suppose que ses concurrents seront pareils. En revanche, il y a un prêteur sur gages parmi les spectateurs au bar.

— Faites-le monter » ordonna Irina avec assurance.

Dorian acquiesça et quitta aussitôt la pièce. L'audace de l'aristocrate ne manqua pas de révolter les autres joueurs, mais le Professeur leur intima le silence.

« Vous avez cinq minutes pour le convaincre, trancha-t-il.

— Mais je…

— Vous avez causé assez de vagues pour ce soir, confirma Marcus d'un ton ferme. Sinon il vous reste la possibilité de faire tapis ou d'abandonner votre mise.

— Certainement pas, s'exclama-t-elle. Je vais gagner. Où est-il ? s'agaça-t-elle en regardant la porte.

La porte pivota à nouveau sur Dorian, suivi par un homme courbé dont le visage était partiellement masqué par une cascade de longs cheveux grisâtres. Le regard malveillant et le sourire onctueux du nouveau venu horrifièrent Stella.

« Vitali Lamia, prêteur sur gages à votre service, votre Majesté, souffla-t-il d'un ton obséquieux en lorgnant déjà sur les boucles d'oreilles et les bagues de la princesse.

— Mon brave, vous tombez bien. Je voudrais mettre en gages temporairement cette bague. Émeraudes et diamants. Trois mille six cents euros lors de sa dernière estimation par ma compagnie d'assurance de Varsovie. Est-ce que cela vous convient ?

— Pas vraiment, répondit aussitôt Lamia en ignorant le regard outré de l'aristocrate.

— Savez-vous qui je suis ? menaça-t-elle.

— Quelqu'un qui a besoin de mes services, répondit-il avec un rictus. Aristocrate ou pas, votre titre n'a aucune valeur ici. Mes clients essaient souvent de me berner. Maître de Forge ? Je n'ai pas l'outillage pour confirmer. Quelle est votre estimation ? »

Bien entendu Moltong Bruldur hésita entre son ressentiment pour la princesse ou faire honneur à l'expertise du clan des financiers. Sa fierté de Gobelin finit par prendre le dessus et il accepta d'expertiser le bijou.

« Trois mille cinq cents à peu près, finit-il par reconnaître. Toutefois je doute que cette bague soit vendable sur le marché officiel, grommela-t-il menaçant.

— Je la rachèterai, assura Irina avec désinvolture.

— Mais je ne peux en être certain, rétorqua le prêteur sur gages d'un ton faussement désolé. Par mesure de précaution, je me dois de proposer seulement une fraction de sa valeur réelle. »

Lamia échangea un regard avec l'Ogresse qui regardait la bague d'un air avide. Il avait déjà sa cliente. L'échange n'échappa pas à la princesse.

« Je m'engage à rembourser en moins d'une semaine, lança-t-elle.

— Trois jours, répondit-il.

— Certainement pas.

— Alors avec une petite prime. Des frais de dossier en quelque sorte. Il me faut une motivation pour assumer ce risque. Sinon qu'est-ce que je gagne dans l'affaire ?

— Vous êtes un vol…

— Si cela ne vous convient pas, je peux aussi redescendre au bar ? Mille euros de prime et je vous la gage à… disons 60 %, sussura-t-il.

— Mais c'est du vol ! s'exclama la princesse avec indignation. 90% !

— 65%

— 80%

— 70%

— Ça marche » céda l'aristocrate en lui lançant un regard mauvais.

Lamia sortit aussitôt un papier de sa poche intérieure et le déplia. Le document était déjà prérempli. Le prêteur compléta les sommes et une brève description de la bague. Il tendit le contrat et son stylo à l'aristocrate avec un sourire satisfait.

La princesse vérifia les informations. Elle psalmodia en russe à la recherche de clauses invisibles. Elle vérifia également le dos du document puis signa à contrecœur. Le contrat s'illumina légèrement pour en sceller les termes. L'homme tendit une main crasseuse pour récupérer la bague et le contrat.

Le prêteur sortit un antique portefeuille en cuir qui s'ouvrit tout seul. Stella frissonna en constatant que l'ouverture était ornée de crocs luisants de venin. Lamia sortit des billets, compta deux mille cinq cents euros et les déposa tendrement sur la table.

L'aristocrate compta les billets avec dignité, ajouta les jetons nécessaires et misa pour égaliser l'enchère du Minotaure.

Irina et Jameson abattirent simultanément leurs cartes.

Elle l'emporta avec un soulagement visible en présentant une suite alors que Jameson n'avait qu'un brelan.

Sans un mot, la princesse rendit les billets à Lamia en ajoutant quelques jetons pour payer « les frais de dossier ». La bague retrouva aussitôt sur le doigt de sa propriétaire. Le Gobelin et l'Ogresse ne masquèrent pas leur déception.

« C'était un honneur de rendre service à une personne de votre qualité, murmura le prêteur en s'inclinant très bas. Je me tiens à votre disposition si vous avez encore besoin de moi ce soir » proposa-t-il avec un sourire onctueux.

La princesse l'assassina du regard. L'homme tourna les talons et rejoignit Marcus pour échanger les jetons durement gagnés.

À la suite de cette transaction, la partie se poursuivit plus tranquillement. Le Gobelin parvint à se reconstituer un certain fond de sécurité en enfonçant davantage la princesse et en grappillant de petites sommes aux deux meneurs. Il démontra les facultés de calcul mental propres à sa race et ses connaissances poussées en probabilités appliquées au poker. Stella se promit d'avoir une conversation avec ce passionnant petit mathématicien.

L'Ogresse était plus intuitive et observait davantage ses adversaires. Elle prouva qu'elle était une excellente joueuse. Elle aurait certainement pu se montrer redoutable sans ses lourdes pertes de début de partie. À la suite de quelques bluffs manqués, Jameson dut céder sa place de meneur au jeune Indien. Les deux joueurs adoptèrent un style de jeu très prudent, en se couchant sans miser. Leur but était bien évidemment de rester tous les deux en tête pour accéder à la finale.

Le Gobelin soupira à la suite d'une victoire de l'Indien et posa sa small blind, immédiatement suivi par l'Ogresse qui déposa sa big blind. Stella distribua les cartes. Jameson et Brasgaddy se couchèrent sans même attendre leur tour. Karan posa trois fois la big blind. Le tour passa à Irina qui consulta théâtralement ses cartes avant de les jeter avec un soupir à fendre l'âme. Bruldur hésita mais finit par pousser devant lui la somme correspondante pour égaliser. L'Indien demanda à échanger une carte et le Gobelin en prit deux.

Les deux joueurs s'observèrent le visage fermé sans laisser filtrer la moindre expression.

Stella annonça le deuxième tour de relance alors qu'ils s'affrontaient du regard. Karan posa l'équivalent d'une big blind et la petite créature en avança deux avec un sourire carnassier.

Le public retint son souffle car les sommes étaient conséquentes à ce stade de la partie. L'Indien finit par accorder un léger sourire à son adversaire puis compléta. Comme c'était à son tour de révéler, il déposa sa couleur de pique avec satisfaction. Le Gobelin se figea et attendit quelques secondes.

« Maître de Forge ? C'est à vous » indiqua Stella.

Moltong Bruldur sembla revenir à la réalité et déposa un carré de valets en fixant son adversaire les yeux dans les yeux. Karan rompit l'échange de regard pour découvrir la main du Gobelin. Il sursauta violemment en découvrant qu'il avait perdu. Ses yeux s'arrondirent de surprise et l'Indien se mit à pâlir.

« Jeune humain. En plus de mon masque de neutralité, j'ai pris la liberté de corriger magiquement mes émotions, déclara durement le Gobelin. Vous êtes un empathe, n'est-ce pas ? Vous percevez nos émotions. »

Un silence glacial s'abattit dans la salle. L'étudiant indien bégaya sans trop savoir comment faire face à une telle accusation. Stella s'était figée car si c'était vrai, Karan avait triché deux parties de suite.

« C'est une grave accusation, maître de Forge » murmura le Professeur en apparaissant à ses côtés.

Le Gobelin se raidit et Jameson sursauta légèrement.

« Tout à l'heure ce n'était pas le bruit qui provoquait ses migraines, c'étaient les émotions contradictoires du public, accusa le Gobelin. Un flux d'émotions trop important à assimiler pour un empathe. C'est un tricheur ! » asséna-t-il.

Le Professeur se taisait et réfléchissait aussi vite que possible. Pour la première fois de la soirée, son sourire avait disparu et il affichait un air menaçant. Stella se retint de frissonner en pensant aux mises en garde de Briséis sur les réactions du veilleur.

Soudain, Stella ressentit ce qui pouvait être qualifié de gifle mentale. Un flux de colère désagréable envahit son esprit. Puis cela changea, cette fois-ci c'était une douche de joie et de jubilation. Une nouvelle vague apporta une véritable terreur qui prit la jeune fille aux tripes. Enfin un flux de sérénité vint atténuer la rafale d'émotions.

La jeune fille reprit lentement ses esprits et allait protester contre ces invasions émotionnelles. En relevant le regard, elle constata que tous les joueurs avaient été secoués, en particulier Karan qui gémissait de douleur en se tenant les tempes.

« Incontestablement un empathe, constata le Professeur d'un ton serein.

— C'est un tricheur, grommela l'Ogresse furieuse. Donnez-moi un tisonnier pour que je lui arrache la tête ? Non, à la réflexion je préfère le démembrer à mains nues.

— Dame Ogresse, reprenez-vous, reprit sèchement le Professeur.

— Certainement pas ! s'exclama-t-elle. Vous avez vu la pile de fric devant lui et…

— Justement. Cherchons une solution pour résoudre cette situation, l'interrompit le veilleur. Si possible qui n'implique pas une exécution. »

Finalement ce ne fut pas le veilleur qui empêcha la monstrueuse écrivaine de protester, mais les regards que lui lançaient le Minotaure et le Gobelin. Le premier ne masquait pas sa peur en désignant du regard le Professeur. Le second la fusillait des yeux et son attitude raide était aussi éloquente. Brasgaddy finit par comprendre l'avertissement et imita le profil bas des deux autres créatures.

« Déjà, il faut le virer du tournoi. » intervint la princesse Irina avec fureur.

Le manège des deux autres joueurs ne lui avait pas échappé, mais elle n'allait pas baisser la tête pour autant. Des hochements de têtes l'appuyèrent.

« Cela semble indispensable, reconnut le Professeur. Mais comment corriger le préjudice ?

— Nous pourrions confisquer ses gains et les remettre en jeu pour les autres compétiteurs, proposa Stella.

— Ou les séparer en quatre pour chacun d'entre nous, proposa la princesse avec avidité.

— Seulement ce que j'ai gagné alors, tenta l'Indien. Ce que j'ai amené m'appartient.

— Toi, tu la fermes, sale tricheur ! s'exclama Jameson furieux.

— Donnez-moi un hachoir, commença le Gobelin. Je vais la résoudre cette situation.

— Que tout le monde garde son calme. » trancha sèchement le Professeur.

Ses paroles avaient été renforcées par magie et chacun dut obéir à contrecœur. Le Professeur relâcha doucement son sortilège.

« Tout d'abord, non, vous ne repartirez pas simplement avec votre apport, dit-il à Karan. Parce que cela voudrait dire que la tricherie n'est pas sanctionnée et ceci est... intolérable. L'apport de ce soir était conséquent et vous repartirez sans. Bien évidemment, vos gains restent ici également.

— Je ne…

— Ou alors je vous laisse cinq minutes en compagnie de vos compétiteurs dans une pièce verrouillée. »

L'Indien se figea et balaya la table du regard. De toute évidence, le Gobelin, l'Ogresse et dans une moindre mesure le Minotaure semblaient très favorables à cette proposition.

« Bien cette question étant réglée. Comment réintroduire l'argent dans le jeu ? demanda-t-il en regardant Stella.

— En l'ajoutant au pot, proposa Stella. Sur plusieurs manches pour égaliser les chances de l'obtenir. Disons... en trois fois.

— Et pourquoi pas juste séparer en quatre et donner à chacun ? rappela la princesse.

— L'argent ne se distribue pas au poker, objecta le Professeur. Il se gagne.

— Mais les chances de décrocher ces nouvelles mises ne sont pas équitables, intervint le Gobelin.

— Nous ne savons pas comment aurait pu tourner le jeu, répondit Stella. Le classement actuel n'est pas seulement dû aux manigances de… ce tricheur. Le Professeur a raison. L'argent doit se gagner.

— Cela ne me convient pas, grogna l'Ogresse menaçante. Le Minotaure a quand même bien plus de possibilités que nous trois.

— Je crains que nous ne puissions trouver de propositions qui satisfassent tout le monde, répondit aimablement le veilleur. La jeune fille a le mérite de proposer une solution, imparfaite certes, mais tout de même une proposition. Elle est sans doute perfectible. Avez-vous des améliorations ? Ou d'autres propositions ? »

Le Professeur se tut et balaya la table du regard. Le Gobelin se raidit mais ne répondit pas. Jameson acquiesça en évitant soigneusement son regard. La princesse et l'Ogresse étaient furieuses mais n'avaient rien de mieux à proposer. Par acquit de conscience, le veilleur consulta aussi le public qui resta silencieux.

« Vous devriez réintroduire en cinq tours pour laisser plus de chances à chacun de récupérer les mises, indiqua le veilleur à Stella. Puis-je vous inviter à me suivre ? demanda-t-il aimablement à Karan. Je tiens à vous raccompagner à la sortie, pour éviter que vous n'ayez pas d'accident fâcheux avec un parieur déçu, par exemple. »

L'Indien hésita et regarda ses gains sur la table.

« S'il vous plaît » invita gentiment le veilleur en désignant la porte qui s'ouvrit toute seule.

Personne de s'y trompa, même avec le sourire, l'invitation polie était bel et bien un ordre. La menace de se faire enfermer à la cave avec ses adversaires sembla revenir à l'esprit de Karan. Il se leva maladroitement en essayant d'éviter tout contact avec les joueurs et le public menaçant.

Stella était sonnée par les événements et regardait le tricheur quitter la pièce avec le Professeur quand un miaulement désapprobateur la tira de sa torpeur. Le Chat-sans-nom bondit sur la table de jeu et foudroya du regard la princesse. Celle-ci retira rapidement sa main qui traînait en direction des jetons de l'Indien.

« Quoi ? demanda t-elle avec un air faussement innocent.

— Sérieusement ? s'agaça Stella.

— On devrait vous virer aussi, grogna l'Ogresse. Ce ne serait que justice.

— Je fais jeter dehors le premier qui relance le conflit » fulmina Stella en attirant à elle les jetons tant convoités.

La jeune fille les sépara en cinq mises égales puis relança la partie avec les quatre derniers joueurs. Trois quarts d'heure plus tard, elle mit fin à la partie avec soulagement. Jameson le Minotaure et Moltong Bruldur le Gobelin reviendraient pour la finale. Il fallut à Marcus et Dorian des trésors de diplomatie et de persuasion pour faire face aux contestations d'Irina et de Brasgaddy.

Stella songea avec soulagement qu'elle n'aurait pas à tenir la table pour l'autre demi-finale, ni pour la finale. Elle devrait juste faire face aux parieurs en tout genre, mais ça, ce serait une autre histoire.


Voiàààà ! Vous aviez vu venir le tricheur ? O:)

En même temps, nous avions quatre anges prêts à tout pour gagner.

Cette quatrième nouvelle est maintenant finie.


Les aventures de Stella ne sont pas tout à fait terminées. Il reste trois autres aventures : un contrôle fiscal, la visite de l'obscur cousin usurier de Dorian et un meurtre au Korrigan...

Pour le moment, je ne compte pas les publier ici. Je veux tenter l'aventure de la publication officielle avec une maison d'édition à laquelle je donnerai l'exclusivité des trois dernières nouvelles.

Je voudrais concilier diffusion gratuite et publication officielle en diffusant les quatre premières nouvelles et les autres seront disponibles uniquement dans le recueil officiel.

Toutes les nouvelles sont des histoires indépendantes. Il n'y a pas de fin payante ou quelque chose du genre. Les quatre premières se suffisent à elles-mêmes. Vous poursuivrez si vous avez apprécié les personnages :)

À vrai dire, je ne sais pas si une maison d'édition accepterait un fonctionnement de ce genre. Enfin dans un contrat, tout se négocie, non ? J'espère ne pas devoir retirer ces « échantillons » pour pouvoir publier, mais ça reste possible.

Je rajouterai un chapitre pour vous avertir si je réussis à publier officiellement.

En attendant, je commence à écrire un autre recueil dans le même univers mais avec un personnage principal différent. Ce personnage, c'est l'usurier des Catacombes x)

À bientôt ! :)