Bonjour à vous ! Bienvenue dans mes derniers cauchemars ... En ce jour d'Halloween, je crois qu'il est de rigueur ce petit texte. D'ailleurs, je n'autorise pas la publication de cet écrit sur n'importe quelle autre plateforme ou réseau social que ce soit, sans mon accord.

Bonne lecture et joyeux Halloween :)


Maison Hantée

Nous sortons de notre moyen de transport. Autour de moi, les filles s'entre-regardent. Aucune d'entre nous ne se connaissent. Certaines ont encore leur uniforme d'école. D'autres, comme moi, sont en tenue de travail. Des inconnus sont venus nous chercher au milieu de notre journée, juste après notre déjeuner. En les voyant se diriger vers moi, j'ai eu la vague impression que cela était mon dernier repas. Nous avons toutes à peu près le même âge. On peut voir une multitude de teintes de cheveux et d'yeux. Certaines arrivent à se fondre dans ce nouveau décor. D'autres, jurent complètement avec l'environnement. Je peux quand même lire une seule et unique chose dans le regard de toutes les jeunes femmes qui m'entourent : la peur. Cette angoisse sourde qui prend à la gorge, quand on se rend compte que l'on est livré à soi-même face à l'inconnu.

Déjà, quelques filles se distinguent du lot. Elles ont réussi à se ressaisir plus rapidement que les autres. Les plus peureuses les suivent comme des moutons. Elles représentent la lumière et l'image du guide. Elles ont caché leur peur derrière un masque de confiance, comme si elles savaient ce qu'elles faisaient, où elles étaient et ce qu'on attendait d'elles. Alors qu'au fond, on sait toutes qu'elles n'en savent pas plus que nous. En voyant qu'elles se sont mises à marcher dans une direction bien précise, je décide d'enfin regarder l'environnement qui m'entoure. À une centaine de mètres de notre position, une immense bâtisse. Elle est en mauvais état. Même s'il fait encore jour, elle fait peur à voir. Elle me rappelle les maisons que l'on disait hantées lors des périodes des fêtes d'Halloween. Celles qui étaient censées dissuader les enfants et les adolescents d'entrer à l'intérieur, sous peine de mourir dans d'atroces souffrances. Étrangement, j'ai l'impression que l'analogie va s'appliquer ici, une fois encore.

Apparemment les filles ont décidé de se rendre dans cette maison. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec cette décision, mais je ne peux pas rester en arrière. Je dois me fondre dans la masse. Alors je mets mes pieds, mes jambes, mes hanches et tout le reste de mon corps en branle. La terre est molle sous mes pieds. Certaines filles portent des chaussures à talons et sont obligées de les enlever pour ne pas s'enfoncer ou risquer de se fouler une cheville. Mes souliers blancs se tâchent petit à petit de boue. J'esquisse une grimace, mais je continue à marcher. Ce n'est pas le moment de se préoccuper de choses futiles.

Le manoir fait encore plus peur à voir, maintenant que nous en sommes proches. La façade est décrépie. Les volets, blancs à l'origine à mon avis, ne tiennent plus que par l'opération du Saint-Esprit. Deux filles vacillent devant moi. La peur les paralyse petit à petit. Deux autres viennent à leur secours. Je les regarde les soutenir, leur chuchoter des mots de réconfort à l'oreille. Je ferme les yeux pendant un court instant. Je pense à la vie que j'ai dû laisser derrière moi. Mes parents, mon fiancé, mon fils, mes proches. Je lutte pour ne pas laisser la tristesse monter. Une grande inspiration et me revoilà les yeux ouverts, en marche, vers cette maison. Je ne peux pas me permettre de m'apitoyer sur mon sort.

Un frisson me parcourt alors que je regarde les hautes fenêtres. J'ai l'impression d'être observée, voire dévorée des yeux. Cependant, ce n'est pas comme avec mon fiancé. Au lieu de me sentir désirée, je n'ai qu'une envie : fuir. J'ose un regard en arrière. Les véhicules qui nous transportaient ont disparu. Je n'ai même pas entendu le bruit des moteurs. Un brouillard, presque surnaturel, les a remplacés. Nous sommes encerclées par lui. Je détends mes épaules pour essayer de chasser la crispation qui s'est emparée de mes muscles. Les guides de notre groupe ont enfin atteint le porche du manoir. Un mauvais pressentiment me chatouille les sens.

J'ai encore quelques mètres à faire, mais les autres jeunes femmes me bouchent le passage. Nous ne tenons pas toutes sur le porche. Alors je me tiens droite, avant les quelques marches pour y monter. Je me serais bien appuyée contre la rampe, mais son état m'en a vite dissuadée. Certaines essaient de se hisser sur la pointe de leurs pieds pour voir ce qu'il se passe devant. Je n'essaie même pas de les imiter. Je ne ressens pas de curiosité morbide. Je veux juste vivre, survivre. Parce que oui, mon corps s'est déjà mis en mode survie. Pas de déni, pas de colère, plus de tristesse. Juste la froideur d'une âme et d'un corps qui ne demandent qu'à exister encore un peu.

Le grincement de la porte d'entrée me ramène à la réalité. Quelques cris d'effroi étouffés s'entendent tout de même dans la foule. Apparemment ce qui doit être derrière ce battant de bois fait peur à certaines. Ma voisine me regarde avec inquiétude. Je me contente de hausser les épaules. Je ne vais pas commencer à me mêler aux autres. On dit que les gens deviennent plus solidaires dans la misère. J'ai toujours pensé le contraire. L'instinct de survie remonte toujours à la surface. On finit toujours par se dévorer les uns les autres pour être le dernier encore en vie, sans le moindre prédateur pour nous menacer.

Les filles avancent. Les marches craquent sous notre poids. Lentement, nous entrons toutes dans le manoir. La dernière n'a pas le temps de fermer la porte, que cette dernière claque fortement, nous faisant toutes sursauter. On aurait dit qu'un vent invisible venait de s'engouffrer dans la bâtisse. J'ai l'impression que l'air se rarifie, qu'il fait plus froid. En regardant autour de moi, je remarque que le manoir a l'air plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur. Cela me dérange quelque peu. Trop de recoins, trop de cachettes, trop d'endroits où des pièges pourraient se trouver.

Nous nous séparons. La plupart des filles forment des groupes autour des quelques guides. Quant à moi, je continue selon ma propre voie. Une autre essaie de me rejoindre, mais un seul regard de ma part la dissuade. Je n'ai pas envie de me traîner un boulet qui causera sûrement ma perte, par une maladresse. Je fonce dans un couloir peu éclairé. Les chandeliers ne portent plus de bougies, les appliques ne comportent plus d'ampoules. Derrière moi, j'entends les voix des autres filles. Toutefois, je suis déjà assez loin pour ne pas comprendre ce qu'elles peuvent se dire. Je ne m'en préoccupe pas plus et entre dans une pièce sur ma droite. Les restes des rideaux volettent sans bruit. La vitre de la fenêtre a disparu. Il n'y a même pas de débris de verre sur le parquet. Ce dernier craque sous mes pieds. Je grimace encore.

Je relève les yeux vers l'unique meuble qui garnit la pièce. Dans ma tête, les additions se font. C'est un caveau que j'ai devant moi. Un cercueil de luxe. Le bois et le marbre brillent, comme si la poussière et la décrépitude du lieu ne pouvaient pas l'atteindre. Je m'approche, ma main se tend vers le cercueil. Je la pose dessus, une fois que je suis arrivée à sa hauteur. Cela me rappelle les sépultures exposées dans certains musées. Des dorures, que je n'avais pas remarquées avant, me sautent aux yeux. Je mobilise mes connaissances pour me rappeler ce à quoi cela me fait penser. Les pages des livres d'histoire étudiés pendant ma scolarité se tournent dans ma tête. Leurs images se succèdent comme sur un diaporama que l'on aurait mis en avance rapide. Enfin, les mots viennent à la lisière de mon esprit.

Un roi. Son nom commençant par la lettre A. Une épée perdue puis retrouvée. D'anciennes histoires me reviennent par brides. J'essaie de faire le tri dans ma tête. Tout se mélange. Puis mon regard se pose sur le fourreau posé sagement sur le haut du cercueil. Excalibur. Que fait-elle ici ? Est-ce une copie ? Ma main glisse jusqu'au métal qui dépasse. Le froid m'envahit. Sur le côté, un deuxième fourreau, de la taille d'un poignard. Vide. Pourquoi des reliques du roi Arthur se trouvent-elles dans ce manoir ? C'est incompréhensible. Voilà que tout commence à se mélanger dans ma tête. Est-ce que je suis en train de faire un mauvais rêve ?

Cependant, je n'ai pas le temps de m'appesantir là-dessus plus longtemps. Les cris des filles parviennent à mes oreilles. Je me penche par la fenêtre. Des dizaines de motos surgissent du brouillard. On nous attaque ? Les filles courent se cacher dans les autres pièces. Personne ne va jusqu'à celle où je me trouve. Je n'ai pas envie de me mettre à couvert. Dans ma tête, c'est comme si j'attendais que la mort vienne me cueillir. Moi qui croyais que mon corps et mon âme voulaient se battre, je crois que je me suis trompée sur toute la ligne. C'est fou comme tout peut changer d'une seconde à une autre. Des pas lourds se font entendre à l'extérieur. Le danger est présent partout dans l'air.

Soudain, par le plus grand des mystères, des cartes se mettent à pleuvoir dans ma pièce. J'en attrape une par hasard. Elle est épaisse sous mes doigts. Au départ, je ne cerne que les couleurs. Du rouge et du noir. Une chanson me revient brièvement en tête. Il en faut peu pour distraire mon esprit du danger imminent. Je retourne la carte, qui ressemble à celle d'un tarot ou d'un oracle, pour en regarder le motif. Une sorcière. Dans notre société, elle est synonyme de malédiction. Je lève les yeux au ciel. Apparemment cette carte m'était directement destinée. Je suis maudite depuis mon enfance. Comme si j'avais besoin qu'on me le rappelle encore et encore.

Les filles bougent dans les pièces autour, je les entends. Ce qui veut probablement dire que les ennemis aussi. Elles n'ont aucun sens de la survie. Même des souris en auraient plus, j'en suis certaine. Je ressors dans le couloir et croise le regard d'un être translucide. Bordel. Un fantôme. Mon corps ne m'avait pas trahi. Le froid, les frissons, l'impression d'être épiée, tout y est. Mon premier réflexe est celui de m'enfuir. Je m'étais pourtant promis de ne pas le faire, de survivre comme une femme forte. Mais face aux êtres qui hantent mes nuits et mes journées depuis des années, cette peur profondément ancrée en moi refait surface et balaie tout sur son passage.

J'avance comme un robot. Je m'en vais loin de ce fantôme. Finalement, il n'a pas l'air de m'en vouloir. Au moins un qui n'est pas agressif sur tous les autres qui peuplent ce manoir. Alors que j'entre dans une autre pièce, je sens le sol se dérober sous mes pieds. La carte de la sorcière s'échappe de mes mains. Je la vois voler au-dessus de ma tête tandis que je dégringole. Je tombe lourdement sur un autre sol en parquet. Des débris se fichent dans mes mains, mes jambes, mon visage. Je sens du sang chaud s'écouler de mes blessures. Mon dos me fait mal. Bien joué. Je regarde autour de moi, après avoir repris mes esprits et enlevé le plus gros des morceaux de bois.

Me voilà descendue plus vite que prévu à la cave. Mon esprit m'envoie des signaux d'alerte. Oui, j'ai bien conscience que je m'enfonce de plus en plus vers un film d'horreur. C'est le stade au-dessus de celui du mauvais rêve. Quelque chose me dit que je ne suis pas au bout de mes peines. D'ailleurs, un nouvel obstacle vient à ma rencontre, alors que je suis toujours assise dans la poussière. Je cligne plusieurs fois des yeux pour être certaine d'avoir bien vu. Je suis même tentée de lever une main vers ma tête pour voir si je n'ai pas été blessée par là-haut aussi.

Frankenstein. Devant moi. Me surplombant. Oh bon sang. Je ne comprends plus rien. Il n'est pas censé exister celui-là. Il me regarde de son regard mort. Malgré moi, je détaille sa peau cousue et recousue par des fils de fer. J'aurais voulu fermer les yeux et oublier tout cela d'un seul claquement de doigts. Mais je ne peux pas. Je sais qu'il a senti ma présence. Rien que mes respirations rapides trahissent mon existence. Inconsciemment, je recule jusqu'à un mur. De la poussière me tombe dans les cheveux et tout autour de moi. L'autre continue d'avancer vers moi, se guidant à l'ouïe. J'essaie vainement de calmer mon rythme respiratoire. La Mort veut me faire de bien mauvaises blagues avant de venir me prendre. Pourquoi moi ? Je n'ai pas déjà assez souffert dans ma vie ? Tous ces sobriquets dont on m'a affabulée pendant des années … La sorcière, la traîtresse, bonne à enfermer dans un asile, personne ne t'aimera, personne ne veut de toi, même pas tes parents. J'ai envie de crier. Mais la chose devant moi m'en empêche.

Soudain, il semble avoir entendu autre chose, ce qui le fait stopper dans sa marche. Une ouverture, enfin ! Je reprends mes esprits, quittant ainsi les fantômes de mon passé. Alors que l'autre ne regarde plus dans ma direction, j'en profite pour me relever et filer dans une autre pièce, dont j'avais fini par repérer la porte malgré le manque de luminosité. J'ai tout de même l'impression qu'il me suit. Je veux me retourner pour voir si mon ressenti se confirme, mais j'évite. Ma peur pourrait me paralyser à tout moment. J'ai presque envie de m'en remettre à Dieu. Pourtant, je n'ai jamais cru en une espèce de personnalité supérieure. D'ailleurs, quand on ressent et voit des fantômes, on croit rarement en la présence d'un Seigneur tout puissant.

Je me perds dans ma tête. Je me perds dans les couloirs de ce foutu manoir. Je cours de pièces en pièces, me cachant derrière les portes, pour éviter la présence d'inconnus. Je ne croise aucune des filles qui sont arrivées là avec moi. Bon Dieu ! Ce manoir ne peut pas être si grand que cela. Mes jambes fatiguent, je le sens. Cela me fait peur. Je ne dois pas m'arrêter. Cela signerait mon arrêt de mort, je le sais au plus profond de mes tripes.

Puis, une porte s'ouvre sur ma droit. J'aperçois une lumière presque chaleureuse. Elle m'éblouit alors que je m'arrête devant cette entrée providentielle. Je vois toutes les filles. Je suis partagée entre leur sauter au cou et les avertir du danger. Elles ont l'air serein contrairement à tout à l'heure. D'ailleurs, la nuit est tombée à l'extérieur, je m'en rends tout juste compte. Cependant, aucune d'elle ne m'accorde un regard. C'est comme si je n'existais plus à leurs yeux. Je m'avance dans la pièce. Elles se changent toutes autour de moi. Certaines passent des robes dans un style victorien. D'autres portent des jupes trop courtes pour être décentes. Je ne comprends plus rien. Seraient-elles toutes victimes d'un envoûtement quelconque ? Je délire, c'est certain.

Puis, une fille me prend par le bras et commence à me dévêtir. Je me débats. Je n'ai pas envie de quitter les derniers restes de ma vie d'avant. Je n'ai même pas envie de quitter mes vêtements, peu importe ce qu'ils me rappellent. Le cauchemar est là, bien présent. Je ne veux pas me retrouver accoutrer de déguisements sordides. Elles se mettent à plusieurs pour me maîtriser. J'essaie d'attirer leur attention sur ce qu'elles sont en train de faire. En vain. Leurs yeux sont vides de toute lueur de conscience et de vie. Alors je finis par rendre les armes.

Je me laisse faire. Mes vêtements partent quelque part, hors de ma vue. On me passe une robe dont le tissu gratte. Je remarque des détails qui ne trompent pas. Ce sont de véritables déguisements bons marchés. On dirait que nous nous préparons pour un bal costumé de lycée. Elles ont toutes un élément en commun dans leurs tenues. Un bracelet fait d'un tissu couleur pêche. Il dénote totalement avec les déguisements. Comme si on aurait mélangé le bal de promotion et le bal d'Halloween. À moi, on me noue un ruban rouge sang. Je me retiens de demander les raisons de ce choix. Elles ne me répondront pas de toute façon. Je ne sais même pas si elles m'entendent. Je tente vainement de me rassurer en me disant qu'au moins mon accessoire est dans le thème. J'ai envie de rire. Je me retiens tant bien que mal.

Enfin, elles s'écartent toutes de moi. Une froideur me remplit à nouveau. J'ai l'impression qu'on chuchote quelque chose d'indistinct à mon oreille. Voilà que je me mets à entendre des voix. Je suis maudite. Plus aucun doute possible. Encore moins après le dernier regard que les filles m'adressent. L'espace d'un instant, elles sont redevenues elles-mêmes. Juste assez longtemps pour me lancer un regard de pitié. Bon sang. Je vais mourir c'est ça ? Dans d'atroces souffrances en plus, j'en suis sûre. Finalement, ce que j'ai pressenti en arrivant va se réaliser. Foutus cauchemars.

Les filles bougent jusqu'à rejoindre la porte. Nous sommes prêtes à partir. Encore. J'entends des rires enfler autour de moi. On aurait dit des milliers de clowns fous autour de nous. Les autres n'entendent rien, comme toujours. Il n'y a que moi qui suis consciente du cauchemar. Je vis à travers lui. Une lueur d'espoir naît dans mon cœur. Et si je pouvais prendre le contrôle ? Mais à peine formulée dans ma tête, cette question disparaît. Tout comme le décor, les filles, la poussière, autour de moi. Il n'y a plus que le néant. Et moi. Seulement moi et la noirceur. Le silence aussi. Sa présence est bruyante. Je n'entends plus que lui. J'aurais préféré que les rires me suivent.

Je suis maudite. Je suis folle. Je suis la noirceur. Je suis la sorcière. Je suis le silence. Je suis les rires. Je suis le monstre. Je suis le fantôme. Je suis le roi. Je suis l'épée. Je suis le poignard. Je suis le manoir. Laissez-moi avancer dans la nuit. Laissez-moi prendre place. Laissez-moi diriger le massacre. Laissez-moi vous posséder. Laissez-moi me posséder. Laissez-moi vous dévorer. Laissez-moi me dévorer.