L'histoire et les personnages sont issus de mon imagination et de ce fait m'appartiennent, tout plagiat est donc interdit conformément à l'article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Les arbres de la jungle du Guatemala les surplombaient, troncs immenses s'étirant vers le ciel invisible, et leurs épais feuillages filtraient l'essentiel de la luminosité. L'air était lourd d'humidité et rendait leur respiration presque inconfortable. La chaleur accentuait leur malaise, bien qu'ils y fussent partiellement habitués. Pour autant, en aucun cas ils n'auraient retiré d'autres vêtements que leurs vestes ; les insectes se repaissaient déjà assez sur leurs chairs exposées. De toute façon, face à ce qu'ils venaient de découvrir, cette préoccupation avait presque totalement disparu de leurs esprits, remplacée par l'excitation.

– Nous l'avons trouvé !

Même si quelque chose, dans la structure qui leur faisait face, les laissait quelque peu perplexes.

– Chérie, tu es sûre que c'est… ?
– Que tu peux être rabat-joie ! Bien sûr que je le suis, ce ne peut qu'en être un ! Ne reconnais-tu donc pas le style architectural ?
– Bien sûr, je ne dis pas le contraire !

A défaut d'être de réels gens du métier, Jérôme et Anne étaient de grands passionnés en la matière et leurs connaissances étaient aussi étendues que nombre d'éminents archéologues. Ils avaient consulté de nombreux ouvrages de références dans ce but et leurs multiples voyages aux quatre coins du monde leur avaient enseigné le reste, ce qui les rendait presque aussi spécialistes que les professionnels. Depuis quelques années, ils s'étaient pris d'un intérêt particulier pour les civilisations précolombiennes et de ce fait, ils avaient sillonné l'Amérique centrale en quête de ses trésors, autant ceux qui avaient été découverts que ceux qui restaient à l'être.

– Mais tu avoueras tout de même que l'ensemble est assez… particulier ?

Anne haussa les épaules sans répondre. Tous deux scrutèrent avec attention le temple qui se dressait devant eux. C'était une bâtisse faite de vieilles pierres et de faible hauteur – à peine un peu moins de deux fois leur taille –, dotée d'un large seuil matérialisé par la gueule d'une créature zoomorphe aux attributs composites. La gueule et les crocs étaient hérités des félins mais la sculpture était creusée d'écailles de saurien et les yeux de la créature, placés sur les côtés de la tête, étaient finement fendus comme ceux d'un serpent. Si la sculpture elle-même n'était pas une surprise, ce qu'elle représentait l'était un peu plus ; aucun d'eux ne se rappelait d'un tel mélange et le rendu était presque effrayant. Les traits de la bête étaient contractés en une moue sévère à terrible, comme si elle engloutirait quiconque oserait s'introduire dans sa gueule. Hormis cet élément, le reste de l'extérieur était plutôt sobre, partiellement recouvert par la végétation. Des arbres avaient poussé au-dessus de la toiture jusqu'à la rendre invisible et les tiges de plantes grimpantes autant que les racines s'étaient insinuées entre les briques jusqu'à se rendre indispensables à la stabilité du tout. Excepté celle du seuil, aucune sculpture n'était visible mais Anne n'avait aucun doute à ce sujet. La nature et la taille de la pierre, ces façades en escalier avec les neuf niveaux, ce seuil… tout correspondait ! Il suffirait de voir l'intérieur pour confirmer !

Tout semblait indiquer qu'ils faisaient face à un temple maya et en même temps non.

– D'accord, cette créature est un peu étrange, concéda-t-elle en roulant des yeux, exaspérée par le silence attentif de son compagnon. Mais prétends-tu tout connaitre de cette civilisation et surtout, que tout ait été découvert ? C'est peut-être normal après tout, le panthéon divin des mayas est si vaste et si mal connu !

Jérôme plissa les lèvres, indécis.

– En fait ce n'est pas tellement cela qui me perturbe.

Les temples mayas d'époque étaient surtout connus pour être construits sous forme de pyramides qui s'élevaient vers le ciel, en gloire à certaines de leurs divinités ou de leurs rois. Or ici, sa taille était considérablement réduite, comme s'il se ramassait contre le sol, et s'il était grand, ce devait plutôt être en s'enfonçant sous la terre et cela n'était pas très habituel. Ils auraient pu penser faire face à une sorte de tombeau et peut-être était-ce le cas ; cela restait surprenant. Mais après tout, pourquoi pas ? D'autres civilisations avaient autant apprécié défier les hauteurs que plonger dans la terre pour y enfouir leurs secrets ou leurs morts alors pourquoi pas eux ? Il restait tant de choses à redécouvrir de ces peuples.

Un sourire amusé se dessina sur les lèvres de Jérôme tandis que son regard glissait vers sa compagne. Mue par l'impatience, elle trépignait sur place en contemplant l'énorme tête avec exaltation. Même s'il ne la voyait que de profil, il devinait la lueur dans ses yeux. La sensation étrange qui les avait assaillis lorsque leurs yeux s'étaient posés sur les vieilles pierres, une sorte de crainte sourde mais inexplicable, avait entièrement disparu. Devant eux, l'entrée donnait sur un couloir obscur dont ils n'apercevaient que le premier mètre. Ensuite c'était le noir complet. Le mystère restait entier quant à ce qui se trouvait au-delà.

Le débat cessa d'exister alors que leur soif d'aventure et d'exploration reprenait ses droits. Maya ou autre civilisation proche, peu importait ; ils en sauraient davantage en gagnant ses entrailles.

Jérôme tira son sac à dos hors de ses épaules et y récupéra de quoi constituer une torche : d'abord une boite de paraffine, présentée sous forme de pastilles. S'étant aperçue de son initiative, sa compagne venait de réunir quelques branches en un petit tas et s'échinait à allumer un feu. Quelques instants après, les flammes léchèrent le fond de la casserole qu'ils calèrent juste au-dessus et qu'ils remplirent d'eau pour mettre la boite de paraffine à chauffer au bain-marie. Tandis qu'Anne le sécurisait en plaçant des pierres autour du foyer, il tira des bandes de tissu et fabriqua deux torches avec des bouts de bois qui lui convinrent. Dans l'attente, ils eurent tout le loisir de poursuivre leur contemplation et d'essayer d'apprécier ses dimensions ; chose compliquée tant le temple était avalé par la végétation. Y avait-il un accès à des souterrains ? Ils le sauraient d'ici quelques instants, lorsqu'ils se mettraient enfin en route.

Impatiente, Anne finit par se redresser pour gagner le seuil et curieuse, elle leva la tête pour observer l'intérieur de la gueule de l'animal. Jérôme la regarda faire du coin de l'œil sans bouger, surveillant le feu et la paraffine qui fondait. Ce serait bientôt prêt.

– C'est incroyable comme ils se sont surpassés pour sculpter les détails de l'intérieur de sa gueule… on voit tous les reliefs du palais, toutes ses aspérités, c'est… c'est fascinant.

Jérôme fronça les sourcils. Etrange aussi. Comme l'aspect extérieur, sculpté avec tant de minutie qu'avec un peu de couleur, l'on aurait pu croire être réellement confronté à l'animal en question. Pourtant il conservait le tracé typique des mayas, ces formes vaguement géométriques, comme si les artisans s'étaient efforcés d'imiter au plus près l'animal en question tout en respectant leurs codes artistiques. C'était étrange et la raison lui en échappait. A moins que ce ne fût tout simplement le résultat d'une évolution architecturale qu'ils n'avaient pas perçu jusque-là comme l'avait déjà suggéré sa compagne ? C'était plausible. Les nuances étaient subtiles et présentes. Peut-être qu'à une époque donnée, pour une raison ou une autre, certaines règles avaient été légèrement modifiées.

– Jérôme, tu devrais venir voir !

Il leva la tête pour apercevoir Anne à moitié avalée par la pénombre du seuil en train de caresser du doigt son encadrement. Pour qu'elle y portât tant d'attention et d'intérêt, ce devait être sculpté.

– Chérie, attends avant de commencer à avancer.

Il avait toujours été très prudent, peut-être trop, parfois, selon elle. Même s'il adorait ces explorations et découvrir de nouvelles choses, il n'ignorait pas qu'ils n'étaient pas des professionnels et surtout, qu'ils n'avaient aucune formation de terrain, surtout en matière de sécurité. De plus, au moindre souci, ils étaient seuls tous les deux et devraient se débrouiller sans espérer nulle assistance. Ils prenaient un risque à chacun de leurs trajets et si cela rajoutait indéniablement de l'excitation, ce ne devait pas devenir dangereux. Ils n'étaient pas des Indiana Jones du dimanche, juste des passionnés en vacances. Ils n'avaient pas d'arme hormis leurs outils et il n'était pas très doué en lutte – sa femme un peu plus. Ils n'avaient pas de réelles compétences sur lesquelles compter dans ce genre de situation, alors autant ne pas y foncer bêtement.

– Ne t'inquiète pas, je suis juste devant l'entrée ! Ces sculptures sont magnifiques. Elles font vraiment d'époque !

Jérôme s'efforça de ne pas se montrer trop hâtif lorsqu'il versa le contenu de quelques louches de paraffine fondue sur le bout de la torche pour l'en imbiber et répéta l'opération avec les autres. Enfin ils furent fin prêts et leurs torches brandies, deux premières allumées avec le feu de camp qu'ils avaient ensuite éteint, ils gagnèrent le seuil du bâtiment. Il constata ainsi les observations d'Anne quant au soin apporté aux détails anatomiques et aux fines sculptures dont elle avait soulevé la présence. Ces dernières bordaient l'entrée en une longue frise qui s'étirait vers les hauteurs. Encore une chose qui les intrigua ; elle était constituée de petites scènes représentant quelques créatures mi-humaine mi-animal qui se répétaient mais il était difficile, à première vue, de comprendre pleinement l'histoire qui était retracée. Ils devinèrent juste qu'elle était sanglante car elle comportait de nombreuses scènes de démembrement et d'orgies gustatives. Ils frissonnèrent. Le dessin était typique des mayas ; le récit, un peu moins commun. Il n'était même pas question de sacrifices ; c'était juste une créature qui décimait des populations humaines et se repaissait de leurs corps vivants ou encore chauds. Un monstre. Un autre s'enroulait autour de chaque cadre de cette frise, tête tournée vers elle – la même que celle qui constituait le seuil, d'ailleurs –, comme si elle s'apprêtait à riposter – ou à la restreindre dans son domaine ? Difficile à dire. Ceux au sommet leur étaient inaccessibles.
Peut-être auraient-ils la suite de l'histoire ailleurs.

Le résultat les fit frissonner mais ils préférèrent ne pas s'arrêter longtemps là-dessus ; déjà leur excitation était en partie émoussée. Il y avait quelque chose d'étrange ici, de sombre ; ce n'était pas un lieu de culte consacré à une divinité dans le but de la célébrer. On aurait même dit tout le contraire.

Ils se morigénèrent intérieurement, conscients de la crainte sourde et surréaliste qui leur était revenue. Dieu maléfique, démon ou toute autre chose qui n'aurait rien à voir, du fait qu'eux-mêmes auraient mal interprété, peu importait. Tout cela n'existait pas. Aucune entité mystérieuse ne s'en prendrait à eux parce qu'ils avaient franchi le seuil de cet endroit. Ils reportèrent leur attention sur le couloir. Se concentrer sur leur destination ; fuir était ridicule. La jungle était plus dangereuse que des croyances idiotes et ils l'avaient traversée sans même savoir s'ils y gagneraient quelque chose. Ils ne rebrousseraient pas chemin juste pour quelques impressions funestes !

Leurs torches illuminaient un rayon assez faible et ils ne voyaient qu'un court boyau droit aux murs lisses. Ils s'avancèrent de quelques pas et constatèrent ce qu'ils avaient en partie supposé ; le sommet d'un escalier se dessina devant eux. Le couloir s'enfonçait dans la terre. Tombeau ou temple, l'essentiel de la structure se trouvait sous leurs pieds. Cela attisa d'autant plus leur curiosité. Qu'est-ce qui les attendait plus bas ? Ils avaient hâte de le découvrir.

Leurs regards se croisèrent et un instant ils se communiquèrent leur joie commune de se trouver là. Puis d'un accord tacite ils s'avancèrent, déterminés.

Après plusieurs pas, ils accédèrent à l'escalier, large et aux marches hautes et raides. Ils descendirent prudemment jusqu'à atteindre un petit vestibule. Les murs étaient sculptés de scènes de nature semblable à la frise de l'entrée mais les protagonistes étaient géants et le long serpent s'était précipité pour avaler la créature dévoreuse d'hommes sans y être totalement parvenue. Une grande salle était visible à travers l'ouverture face à eux, encadrée par deux immenses statues effrayantes, créatures mi-bête mi-humaine dont la main du côté de l'ouverture se dressait à la verticale comme pour ordonner leur arrêt. L'autre les invitait à faire demi-tour en pointant du doigt l'escalier derrière eux. En elles ils reconnurent les traits de l'animal dont la tête ornait l'extérieur, les attributs humains se manifestant plutôt au niveau du buste et des membres antérieurs. Cela sonnait comme une mise en garde. Peut-être un tombeau à garder ? Ils vacillèrent. Les lieux n'inspiraient pas confiance. Même pour un tombeau, c'était étrange. Il n'y avait aucun piège pour tenter de les tuer ; l'on aurait dit que tout n'avait été que succession d'avertissements, finalement. Mais pour quoi ? Et pourquoi l'accès en était si facile ? Mystère.

Ils jetèrent un coup d'œil à l'intérieur de la grande salle et pensèrent alors à un temple ou à un sanctuaire. Ils s'avancèrent, intimidés et fascinés. Tout autour d'eux, la salle, de forme cubique, voyait ses parois recouvertes de fresques. Nombre de couleurs s'enchevêtraient et se déployaient sous leurs yeux ébahis, du rose, de l'azur et du brun, du jaune et du vert, mais aussi et surtout, du rouge et du noir, les couleurs maitresses de la créature qui ne cessait de se répéter dans toutes les scènes. Ils déduisirent alors qu'il s'agissait en vérité d'une divinité car son idole trônait fièrement derrière le grand autel de pierre qui lui était consacré, immense et imposante. Le dieu prenait l'allure d'un homme de bonne corpulence au faciès proche du porcidé, avec de larges défenses qui sortaient de sa bouche et un nez empâté. Sa tête était surmontée d'une grande coiffe mais chose étrange, deux serpents en sortaient pour venir s'enrouler autour du cou de la représentation comme pour l'étrangler, gueules ouvertes et crocs lui piquant la peau près de ses carotides. Ses propres lèvres se refermaient sur une boule qui ressemblait vaguement à un bâillon. Les deux mains de la divinité, terminées par des ongles pointus comme des griffes, étaient levées et jointes en une prière, liées de manière artificielle par des chaines qui se poursuivaient sur le corps de la statue jusque dans son dos et derrière ses jambes. Cette attitude pieuse ou repentante était renforcée par sa posture assise, ses genoux plaqués au sol. Pourtant, la divinité surplombait les mortels qu'ils étaient avec froideur, ses yeux plissés les lorgnant avec dédain, comme pour démentir le sentiment qu'on avait voulu lui prêter. Les deux explorateurs frissonnèrent. Mauvais. Ce fut le premier mot qui leur vint à l'esprit en l'observant et qui était dans la continuité de leur ressenti général, depuis l'observation de la frise. Enchainée, la divinité n'en paraissait pas moins menaçante, même si elle n'était faite que de pierre. A y regarder de plus près, les fresques ne dépeignaient non pas des exploits ou des choses que la divinité aurait apporté aux Hommes, loin s'en fallait ; la première moitié n'était que chaos et désolation et la seconde dépeignait la façon dont la créature avait été enfermée, scellée à jamais sous terre dans un temple aux allures de tombeau – comme celui-ci.

Un sentiment d'angoisse les saisit tandis qu'ils appréhendaient la fonction des lieux. Ce n'était pas un lieu de culte. C'était une sorte de prison. Les mises en garde n'étaient pas pour protéger ses occupants.
C'était pour protéger les éventuels visiteurs inconscients.

Une alerte résonna dans leurs têtes et les poussa à quitter les lieux au plus vite. Au même instant, comme pour y faire écho, un bruit sourd les fit sursauter et ils se retournèrent. Pour constater avec effroi que l'entrée était désormais close, les enfermant à l'intérieur sans aucun autre moyen de sortir.

Seuls avec ce dieu enchainé et silencieux enfermé là depuis des siècles, simple statue de pierre qui exhalait une colère à laquelle ils ne pouvaient qu'être sensibles.