C'était un jour d'école tout ce qu'il y avait plus de normal en apparence. Certes, la pluie tambourinait contre les carreaux de la salle de classe, ce qui déconcentrait Gino fortement, mais rien n'indiquait que quoi que ce soit d'anormal se tramait là dehors. Ou plutôt si, il y avait bien un indice, quelque chose que Gino avait pressenti étrangement sans savoir pourquoi. Il manquait en effet quelqu'un à l'appel ce jour ci, l'un des amis de Gino n'était pas là. Cet ami c'était Jo. Pourquoi diable n'était il pas là aujourd'hui ? Serait il malade, quelque chose de grave lui était arrivé ? D'aussi longtemps que Gino se souvenait, son ami n'avait jamais raté un seul jour d'école. Pas malade une seule fois. « Que tu es stupide . » lui dit Phil, « Il a peut être attrapé un rhume, ou son réveil n'a pas sonné, quelle importance ! Il n'y a pas de quoi flipper en tout cas. » . Alors Gino se tut, peut être Phil avait il raison, après tout ça arrive a tout le monde d'être absent un jour ou l'autre. Cependant, la pluie continuait de battre le sol de la cour dehors et Gino n'arrivait toujours pas à réfléchir à son problème de maths. Combien de baignoires peut on remplir avec 100 litres d'eau ? Il avait enfin réglé la plus grande partie du problème et alors qu'il était à deux doigts du résultat du calcul final un lourd « TOC TOC » se fit entendre dans toute la classe. Le prof, monsieur Garnier, dirigea lentement son regard vers la porte de la salle sans daigner se lever de son bureau, légèrement circonspect. Il n'eut pas le temps de dire entrer que la porte s'entrouvrit, laissant place à un sweat-shirt complètement trempé. Sous ce sweat-shirt se trouvait cela dit un jeune garçon, le fameux Jo. De ses cheveux jusqu'à ses baskets, tout était trempé chez lui, et il figurait sur son visage de légères mais nombreuses égratignures. Le pauvre Jo avait l'air éreinté, on aurait dit qu'il allait s'écrouler d'un instant à l'autre si il lâchait la porte.

« Excusez moi ... du retard », dit il, tout en essayant de récupérer son souffle.

Le professeur, qui était jusque là plutôt décontracté, se jeta sur lui, l'air paniqué : « Mais que t'es t-il arrivé ? Tu saignes ! Bon viens avec moi. », il prit son élève par le bras et se tourna vers le reste de la classe « Et vous, continuez de travailler ! Je reviens ! ».

Avec tout ce bazar Gino était bien embêté, il avait complètement perdu le compte de ses baignoires et était désormais sérieusement inquiété par son ami. Il jeta un regard rapide vers Phil qui fronçait les sourcils. Lui aussi avait l'air de ne pas être franchement rassuré.

« Tu te rends compte de ton inconscience ? Je t'avait dit de ne pas t'en approcher non ? », demanda , plus inquiet que sincèrement furieux. Ce grand gaillard dans sa trentaine n'avait pas vraiment le sang chaud, ce qui peut aider lorsqu'on doit gérer une classe de 30 gamins de CM1. A cet age beaucoup savent comment faire tourner leurs professeurs en bourrique mais jamais aucun élève n'a pu perturber jusque là le calme légendaire du professeur de cette classe. De toutes manières, aucun élève ne s'était montré assez récalcitrant pour essayer bien longtemps : c'était un professeur aimé et respecté de ses élèves. Peut être était ce dû à sa relative jeunesse, les autres professeurs de l'école semblaient être des vieillards pour les élèves mais lui était jeune, n'élevait presque jamais la voix et était à leur écoute.

Johan, surnommé « Jo » par ses amis, ne préféra pas répondre à sa question . Qu'y avait il à dire de toute manière ? Il avait merdé et il le savait, il n'y avait plus qu'à s'excuser et espérer que sa punition ne soit pas trop sévère.

Une fois dans l'infirmerie, fit s'asseoir le garçon sur une table puis posa une main sur le visage du garçon. Une légère lueur chaude s'échappa de cette main et lorsqu'il la retira toute forme d'égratignure avait disparu du visage de Johan, comme par magie.

« Tu as d'autres blessures je présume ? Ça m'étonnerait que tu t'en sois sorti avec si peu. »

« Pas grand-chose ! » , répondit hâtivement Johan, piqué dans sa fierté, « Juste mon épaule gauche, elle me fait un peu mal. »

Il retira alors son sweat-shirt pour découvrir son épaule d'où coulait un léger filet de sang. Le professeur répéta son geste, posant cette fois sa main sur son épaule, et le sang cessa de couler, en quelques secondes la plaie s'était refermée.

« En effet rien de grave, tu as eu de la chance », constata l'enseignant, « Cependant dis moi, crois tu que c'est pour ça que je t'ai enseigné mon art ? »

« Vous protégez les gens avec vos dons non ? J'ai simplement voulu faire la même chose . »

« Tu n'es encore qu'un enfant. Il ne t'appartient pas d'agir dans ce genre de cas » répondit le jeune prof d'une voix bienveillante mais ferme, « Tu pourrais te blesser sérieusement la prochaine fois et alors que dirais je à tes parents ? »

« Des gens ont déjà été blessés. Vous attendez quoi au juste avant d'agir contre … ce truc ? » rétorqua Johan d'un ton que certains jugeraient peut être un peu insolent mais qui ne choqua pas son professeur.

« J'attends simplement le moment opportun. Mes responsabilités ne me permettent pas de faire ce que je veux quand je le veux et il me faut mieux analyser le phénomène avant de pouvoir agir de la manière que je jugerai la plus efficace. Je comprend ton inquiétude mais j'ai la situation bien en main alors fais moi confiance. Avec de la chance, j'aurais réglé le problème avant demain matin. En attendant, toi tu retourne en cours et tu restes à l'écart compris ? Tes intentions sont justes et je ne t'en veux pas d'essayer de faire ce que tu penses être bien mais tu comprendras rapidement que parfois de bonnes intentions ne suffisent pas pour bien faire. Est ce clair ? »

Johan garda le silence quelques secondes, réfléchissant au paroles de son maître. Il acquiesça alors : « Clair, monsieur. ». Cependant, le jeune garçon était têtu et ne comptait pas en rester là malgré le danger qu'il courrait. Depuis un mois déjà, la créature parcourrait les rues de leur petit patelin paumé dès que la pluie tombait. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, mais en général Monsieur Garnier s'occupait toujours de ce genre de choses avant que qui que ce soit ne s'en rende compte. Johan avait un jour entendu de la bouche de ses parents que son professeur descendait d'une longue lignée d'exorcistes, magiciens ou shamans, quelque chose dans le genre. Toujours est t-il qu'il pouvait manipuler cette fantastique énergie, lumière incandescente capable de soigner les blessés et chasser monstres et mauvais esprits. Pourtant, cette fois il n'agissait pas et un petit garçon avait déjà été blessé alors qu'il rentrait de l'école. Ses parents et les médecins ont pensé qu'il avait du se faire renverser par une voiture ce qui expliquait ses multiples fractures. Johan avait assisté à la scène, bien qu'il n'en ait parler à personne d'autre que son enseignant, il savait que c'était faux et avait vu la créature. C'était il y a déjà une semaine. Il n'avait rien pu faire sur le moment, il avait pris ses jambes à son cou, qui lui en aurait voulu ? Un goût amer lui était resté en bouche depuis cet incident, il voulait se prouver que son entraînement n'avait pas été inutile, qu'il n'était pas un lâche. C'était devenu une affaire personnelle.

Lorsque Jo sortit de l'infirmerie la récré avait déjà commencé. Gino et Phil avaient attendu devant le bâtiment la sortie de leur ami.

« On joue au loup, tu nous rejoins Jo ? » demanda Gino sans réussir à masquer sa nervosité. Johan l'aimait bien mais il se comportait souvent comme un bébé, toujours inquiet. Il avait aussi la larme facile. Pour une fois il avait peut être une bonne raison d'être inquiet, mais Johan ne se faisait pas de fausses idées, il n'était sûrement pas au courant pour le monstre, il avait juste peur car c'était dans sa nature un point c'est tout.

« Désolé je pars ! J'ai rendez vous chez … euh ... le dentiste ! A cet aprèm ! » , répondit Johan alors qu'il se précipitait vers le portail de l'école, en passant devant Phil il ajouta : « Tu me passeras tes notes pour que je rattrape ce que j'ai loupé mec ? »

« Pas de problèmes », répondit Philippe, surnommé « Phil », nonchalamment. Lui était le total opposé de Gino. L'un était grand, enveloppé mais délicat, fragile même, tandis que l'autre était petit, frêle mais sur de lui et solide. Bien qu'ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, ils formaient un drôle de duo .

La pluie s'était arrêté mais Johan avait de quoi parer à cette éventualité. Après s'être éloigné suffisamment de l'école, il prit une allée étroite. Là personne ne le verrait faire, de toute manière les rues sont généralement vides dans ce petit village, à l'exception d'une grand-mère ou deux partant acheter son pain à la boulangerie du bourg. Le garçon sortit une un rouleau de sa poche qu'il déroula sur le sol. Sur ce parchemin figuraient d'étranges inscriptions dans une langue qu'il n'avait jamais vu auparavant, en tout cas ça n'avait rien à voir avec l'anglais ou le français donc la compréhension de ces écritures lui était hors de portée. Plus il regardait ces étranges idéogrammes plus il sentait sa tête tourner.

Comme son professeur lui avait apprit il se concentra, cherchant à diriger toute son énergie vers ses mains. Elles ne se mirent pas à briller comme son maître était capable de faire avec les siennes, il n'était encore qu'un débutant après tout, mais il sentit une chaleur douce dans ses deux mains. Il les apposa alors sur le parchemin et y déversa l'énergie accumulée. Une lueur bleutée traversa les inscriptions et elles se mirent à luire elles aussi en retour. Cela dura pendant seulement une poignée de secondes mais le temps semblait s'être arrêté pour Jo, émerveillé par ce bout de papier mystique. Petit à petit le ciel s'assombrit alors que des nuages noirs s'accumulaient au dessus du jeune garçon et la pluie finit par arriver, frappant le sol avec force et s'écoulant sur les pavés de la ruelle. Johan qui n'était plus vêtu que d'un marcel, son sweat-shirt étant en train de sécher dans l'infirmerie de l'école, regretta de ne pas avoir eu la présence d'esprit de mettre sur le dos une veste ou bien un bon pull pour le réchauffer et le protéger de cette averse diluvienne. Un grondement se fit entendre non loin, un grondement qui lui était familier. Ni une ni deux, les jambes du jeune garçon se mirent à courir après le bruit tonitruant , trop faible pour couvrir celui de la pluie mais assez puissant pour hérisser les poils de quiconque à proximité. Il arriva finalement quelques rues plus loin, face à la source de son problème, la raison pour laquelle il était arrivé en si mauvais état à l'école et s'était fait réprimander par son professeur. Une masse aqueuse énorme se tenait là, en plein milieu de la chaussée. Elle mesurait près de trois fois la taille d'un homme, une véritable anomalie de la nature qui ne semblait pas répondre aux lois de la physique connues des scientifiques. Johan n'était pas le plus doué de sa classe en science, mais il était à peu près sur que aucun liquide ne tenait naturellement en suspens de cette manière sans s'écrouler, aussi sur que toute vague finit par retomber. N'importe qui serait pétrifié de peur face à un tel phénomène, et notre jeune héros n'échappait pas à la règle. Ses jambes tremblantes, il trouva toutefois la force de se planter devant cette monstruosité, les poings placés en une garde assurée mais tout de même bien frêle. Il lui aurait été impossible de savoir si ce monstre nul muni de visage l'avait remarqué ou non si celui ci n'était pas déjà en train de se préparer à faire face à son opposant. La masse informe se déforma, deux extrémités d'eau s'étendirent sur ses côtés, formant des sortes de bras se terminant chacune par une boule d'eau toute ronde. Ces deux boules se mirent alors elles aussi à changer de forme, leurs contours se précisèrent pour finir par ressembler à de véritables poings qui se mirent en garde à l'instar de ceux de Johan. La créature semblait relever le défi.