Des larmes silencieuses mais abondantes coulaient désormais sur les joues de Gino. Dans d'autres circonstances, Johan se serait sans doute permis une moquerie. On se moquait toujours de Gino à l'école après tout. Mais là les choses étaient différentes, le pendentif n'avait pas été cassé par un camarade, emporté dans son élan, lors d'un simple jeu d'écoliers, mais par un adulte étrange déguisé en ninja et qui s'était introduit chez lui par effraction. Rien de tout ça n'était normal. Il ne connaissait pas cet homme, ni ses intentions, et il n'avait encore moins idée de la suite des évènements. Tout ce qu'il réussit à faire, fut de se tourner vers le ninja, et pointant Gino du doigt il lui lança acerbement : « Non mais ça va pas ?! Pourquoi vous avez fait ça ? ».

Le ninja ne lui laissa pour seul réponse que son dos tourné et une course effrénée, alors qu'il s'enfuit de la maison. Johan s'apprêtait à le poursuivre lorsque Gino le prit par la manche, le stoppant dans son élan.

- « Attends Jo, qu'est ce que tu fais ?! », demanda Gino, la voix tremblante et reniflant. Il s'était arrêté de pleurer mais était manifestement toujours sous le choc.

- « Bah je vais le poursuivre pardi ! », lui répondit Johan tout naturellement, « Hors de question que je le laisse s'en tirer. Tu y tenais à ce collier non ? », il avait dit ça avec une détermination inhabituelle pour un garçon de son age.

- « Mais c'est un adulte, et il est peut être dangereux, après tout il s'est introduit chez toi ! » , gémit Gino inquiet. « Laisse la police s'en charger, je les appelle tout de suite ! »

- « Ils seront pas assez rapides ! Désolé mais plus j'attends plus il a de chances de s'enfuir. »

Sur ces mots, Johan se mis à courir, le cœur empli d'une fougue abrasive. Il vit le ninja descendre la route devant sa maison, il n'était donc pas trop tard. Il finit par arriver à se rapprocher de lui après une longue course dans le village. Seuls quelques mètres les séparaient lorsque le fugitif prit un soudain détour dans une allée étroite. « Quel idiot ! », pensa alors Johan qui savait que cette allée menait à un cul de sac. Le ninja, lui, semblait l'ignorer car lorsqu'il vit la palissade, haute de bien 3 mètres, qui bloquait le passage devant lui, son visage prit une expression de stupeur désemparée. Il se retourna, faisant face désormais à son poursuivant qui semblait prêt à en découdre, les poings serrés et les sourcils froncés.

- « Tu n'a plus aucune échappatoire, laisse tomber ! », lui cria Johan, sûr de sa victoire. En entendant ces mots cependant le ninja se ressaisit, et arbora un sourire assuré.

- « Ah, tu apprendras, mon jeune ami, qu'un vrai ninja trouve toujours une issue de secours, peu importe la situation ! »

L'homme plongea alors sa main dans l'une des sacoches accrochées à sa ceinture, avant de la retirer brusquement en lâchant des jappements de douleur, dansant sur place dans une vaine tentative de faire partir cette désagréable sensation. De la sacoche tomba des petites étoiles métalliques aux bouts pointus. « Eh merde, je me suis gouré de sacoche, c'était les makibishis ça ! ». « Non mais quel clown ... » pensa Johan, mais le garçon fut toutefois pris par surprise lorsque, cette fois piochant dans la bonne sacoche, le ninja prit une boule blanche, un peu plus grosse qu'une balle de tennis, et la lança par terre. Au contact du sol celle ci libéra alors une fumée grise si épaisse qu'on ne pouvait pas voir quoique ce soit au travers. Avant que celle ci ne s'étende trop Johan préféra prendre de la hauteur afin de ne pas perdre de vue sa cible. Il concentra son énergie spirituelle de ses jambes jusqu'aux pieds et sauta sur le mur à sa gauche puis se propulsa sur celui de droite, un peu plus haut. Il s'était entraîné longuement à maîtriser la quantité d'énergie qu'il plaçait dans chaque portion de son corps. Un peu trop de puissance concentré en un point précis pouvait tout faire capoter, l'opération requérait un équilibrage quasi parfait. Son maître avait beaucoup insisté sur cet entraînement car c'était l'un de ceux qui lui étaient le plus difficile. Soit il était trop pressé et accumulait trop d'énergie en un endroit, soit il était trop hésitant et n'en concentrait pas assez. Toutefois, saut après saut, il réussit à atteindre le toit d'une maison, non sans être essoufflé par l'effort colossal de concentration que cela lui avait demandé.

Le shinobi quant à lui se trouvait sur le toit du bâtiment d'en face, ébahi de voir que le garçon avait réussi à atteindre ces hauteurs. Un vide de seulement quelques mètres les séparait désormais. Déterminé à se débarrasser du petit gêneur, il sortit un nunchaku de sous sa combinaison qu'il se mit à agiter dans tous les sens, comme on agiterait une torche pour faire fuir un animal sauvage.

- « Allez, va t'en maintenant si tu tiens pas à te blesser ! Je suis Sanosuke Ahokawa 13eme du nom, Le guerrier le plus redoutable du japon ! », hurla t-il, peut être pour se donner du courage ou bien pour effrayer son adversaire, « Un misérable gosse ne fait pas le poids face à moi. »

- « Sanosuke Ahokawa ? »

Lorsqu'il entendit ce nom Jo écarquilla les yeux dans un mélange de surprise et d'excitation. Il reprit toutefois son calme et fronça les sourcils en dévisageant le ninja, l'air circonspect.

- « Non, c'est pas possible tu lui ressembles pas du tout » conclut t-il, déçu, « Le Sanosuke Ahokawa que je connais est un véritable guerrier lui, pas un clown en costume ! C'est le plus grand ninja, j'ai des tonnes de mangas sur ses aventures.»

- « Je ne suis pas un clown ! », s'écria le prétendu descendant d'Ahokawa, en colère, « Je suis son descendant, l'héritier d'une lignée de ninja vieille de plusieurs siècles !

- Mais, tu n'as pas l'air très japonais non plus ...

- Oui eh bien ma mère est française ! », répondit Sanosuke, agacé, « Si tu ne me crois pas alors vient te battre ! »

Puisant à nouveau dans ses forces déjà amoindries Johan réussit à sauter jusqu'aux pieds du ninja qui faillit perdre l'équilibre devant la brusquerie de son atterrissage. D'un seul saut il prit alors ses distances avec le garçon, adoptant une position de combat, les extrémités du nunchaku dans chacune de ses mains et la chaîne les reliant bloquée derrière son épaule gauche.

Soudain, Johan entendit la voix aigu de Gino qui l'appelait d'en bas. Il jeta alors un coup d'œil vers la rue derrière lui et vit son ami, essoufflé et se tenant le flanc gauche, le visage légèrement crispé, probablement à cause d'un point de côté.

- « J- J'ai essayé de te rattraper tout à l'heure », dit t-il avec difficulté, sa respiration saccadée, « T'es quand même sacrément plus rapide que moi, pfiou.

- Ah non mais ça suffit ! », s'énerva Sanosuke, « Il va en arriver encore beaucoup comme ça ?!

- Mais, qu'est ce que tu fous là haut ? Et comment t'es monté ?! » demanda Gino, la bouche grande ouverte de surprise. Ce matin en se levant il ne s'attendait pas vraiment à voir son ami se battre avec un ninja sur les toits.

- « Peu importe ! », répondit Johan, « Surtout ne monte pas, je me débrouille très bien tout seul ! »

Gino n'eut pas le temps de lui répondre qu'il ne voyait pas vraiment comment il pourrait monter de toute façon. Le shinobi s'était élancé vers Johan, et s'apprêtait à frapper d'un coup sec sur le garçon. Gino cria avant l'impact pour prévenir son ami qui n'eut que trop peu de temps pour réagir. Il parvint à éviter de se prendre un coup net en pleine face mais fut tout de même touché sur le côté de l'épaule. Sur le coup, il laissa échapper un cri de douleur et se tint l'épaule. Ça allait lui laisser un sale bleu le lendemain mais surtout il était énervé par l'attitude déloyal de son adversaire.

- « Lâche ! Ahokawa, lui, n'aurait jamais attaqué un adversaire par derrière !

- Idiot, les ninjas sont des assassins, pas des enfants de cœur ! Le véritable Ahokawa n'avait rien à voir avec le héros des histories niaiseuses que tu as pu lire.

- Peut être, mais moi je préfère quand même le Ahokawa des bandes-dessinées dans ce cas !

- Je devrais te punir pour le manque de respect dont tu fais preuve envers mon ancêtre, mais j'ai déjà perdu assez de temps comme ça. Allez, sayonara ! »

Sur ces mots le ninja repris la fuite, sautant de toits en toits. Johan était déterminé à ne pas le laisser s'enfuir toutefois : il ne savait toujours pas pourquoi cet homme s'était introduit chez lui ni pourquoi il avait tenté d'arracher son pendentif à Gino. Il chargea toute son énergie dans ses jambes afin de traverser le vide le séparant du toit d'en face, mais alors qu'il s'élança il réalisa que ses réserves n'étaient pas aussi fournies qu'il le pensait. Peut être aurait t-il du se rapprocher de quelques mètres du bord afin de sauter, prendre un peu plus d'élan. Toujours était t-il que si il ne faisait rien il allait finir en bouillie dans la ruelle d'en bas, ou bien il s'en sortirait avec seulement quelques membres cassés avec un peu de chance.

Pourtant ce n'est pas la chance qui le sauva. Les yeux fermés, c'était comme si le temps s'était arrêté, il ne comprenait pas pourquoi le choc n'avait pas encore eu lieu, ni pourquoi il avait l'impression de regagner doucement en altitude plutôt que de foncer vers le sol. Lorsque tout se stabilisa, il rouvrit les yeux et se trouvait à nouveau sur le toit, mais pas tout seul. A côté de lui était allongé un Gino si essoufflé qu'il semblait que c'était lui désormais qui était en danger de mort. Une fois remis de ses émotions Jo fut finalement frappé par les deux énormes ailes de papillons au dos de son ami. Elles étaient gigantesques, presque aussi grandes que Gino lui même, et d'un bleu aussi profond et obscure que celui de la nuit mais en même temps aussi doux et chaleureux qu'un ciel d'été. Il semblait impossible à Johan de comprendre les motifs figurants sur celles ci, dès qu'il les regardait c'était comme si il était automatiquement pris de vertige, l'empêchant de les fixer trop longtemps. Finalement elles disparurent, s'effaçant comme par magie, à croire que tout cela n'était qu'un rêve. Sauf qu'ils savaient tous les deux que ce n'en était pas un. Ils restèrent ainsi sans rien dire quelques instants, tous les deux abasourdis par la tournure fantastique des événements. Johan brisa finalement le silence, dépité :

- Mais, comment on va descendre maintenant ?