Nous voilà au 9ème chapitre, qui va marquer la fin d'un cycle. Quelques infos en plus mais pas encore de grandes révélations, désolée (ou pas lol) Et il y aura une petite pause dans la publication, car je dois encore effectuer quelques recherches pour la suite. J'espère faire au plus vite (1 ou 2 semaines d'attente). Et encore un grand merci à mes deux lectrices fidèles!

Bonne lecture!


Le Devin


La vie à Beruvik avait repris son cours. L'automne s'était installé, colorant de reflets chatoyants les arbres, qui passaient d'une palette allant du jaune pâle au rouge flamboyant. Le gris s'amoncelait dans le ciel, apportant humidité et froid. Plus au Nord, les glaces prenaient peu à peu possession des eaux, il ne fallait pas attendre encore longtemps pour que le fjord soit gelé. Pourtant, les habitants étaient sereins. Les expéditions avaient été fructueuses, même au-delà des espérances. Les récoltes avaient été abondantes, constituant de belles réserves pour l'Hiver. La chasse et la pêche donnaient aussi leurs parts, variant ainsi les menus pour les semaines sombres de la saison froide.

Ils avaient eu vent de quelques autres villages, tous sur les côtes donnant sur la mer, qui avaient été attaqués par des hommes peinturlurés de bleu aux cheveux roux, durant l'été, comme l'avait été le village du prisonnier Bjorn. D'ailleurs, le Jarl Knut avait envoyé une petite délégation dans ce dernier, pour faire bien comprendre que Beruvik n'était pas un bien que l'on pouvait s'octroyer si facilement et l'essai ne resterait pas impuni. Il avait donc envoyé Thorlak, Bolverg ainsi que deux autres guerriers rencontrer le Jarl. Almarik avait tenu à faire partie de cette expédition. Knut avait consenti, voyant d'un bon œil de ne plus l'avoir quelques jours dans les pattes. Il lui avait confié la mission de ramener le corps du prisonnier pour appuyer leurs négociations. Car en effet, Knut ne recherchait pas un combat, mais des avantages plus terre à terre. Il faisait entièrement confiance à Thorlak pour mener à bien les échanges et Bolverg suffirait à refroidir les ardeurs héroïques de ces survivants.

Almarik avait pu voir les talents de Thorlak. Néanmoins, cela avait été facile de plier le Jarl Harek, un homme qui semblait avoir vieilli prématurément. Il n'avait plus rien. Le village avait été brûlé, ne restaient que quelques maisons éparses, ils n'avaient plus aucune réserve de nourriture pour passer l'Hiver, et les habitants qui restaient étaient constitués principalement de quelques rescapés et des quelques guerriers revenus des raids ratés. Les femmes avaient été violentées et tuées sur place ou embarquées, les enfants les plus jeunes avaient été massacrés, les plus âgés, capturés pour être esclaves. Les vieux avaient été épargnés, même si certains avaient subi des mutilations sadiques de la part de ces attaquants inconnus. Harek n'était plus que le Jarl d'un village fantôme. Thorlak avait bien appuyé le fait que s'il avait demandé de l'aide, il aurait pu garder quelques bons guerriers au lieu de les perdre bêtement dans une attaque vouée à l'échec. Les termes pour essuyer l'affront de cette incursion à Beruvik étaient simples. Le Jarl Knut consentait à les épargner et même à leur offrir une part de ses réserves pour passer l'Hiver si le Jarl Harek consentait à lui donner ses terres et, même s'il pourrait rester le petit chef de ce qui lui restait d'habitants, il devrait prêter allégeance au Jarl Knut. Il avait accepté, à contrecoeur, mais en contrepartie il voulait aussi une aide si ces démons devaient revenir. Thorlak accepta, comme les terres devenanient celles de Knut, elles seraient protégées. Mais même Almarik avait deviné qu'il faudrait se méfier du Jarl déchu Harek… son allégeance n'était pas fiable.

La soirée s'était passée dans le calme, avec les rites funéraires de Bjorn, un repas frugal mais qui avait scellé les accords. Thorlak ferait envoyer dès que possible quelques personnes pour les aider à consolider les maisons qui pourraient ainsi les abriter du froid et des chariots chargés de provisions. Par contre, Almarik fut intrigué, car il avait remarqué que Thorlak lui jetait des coups d'œil régulièrement, comme s'il avait eu envie de lui dire quelque chose. Le jeune Viking avait attendu mais rien ne vint de la part du plus âgé. A leur retour à Beruvik, Knut avait été très satisfait du compte-rendu. Il avait gagné encore des terres, et si facilement en plus. Les Dieux étaient avec lui, il en était persuadé. Il balaya d'un geste de la main les mises en garde de Thorlak sur le fait que la fidélité de Harek ne serait pas éternelle. Qu'importe, il aurait de quoi le mater s'il venait à le trahir. Ce n'était pas un problème pour lui. Grâce à cette acquisition, il avait un port d'attache qui donnait sur la mer, éloigné de deux jours seulement que ce soit par voie de terre ou de mer. Stratégiquement, il ne pouvait rêver de mieux.

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La brise soufflait par vague, faisant voleter des mèches de cheveux de couleur bien foncée. L'herbe ondoyait sous le vent, dessinant des vagues. Le ciel était d'un bleu parfait, sans nuage. Devant lui, une colline se découpait au loin, surmontée d'un immense arbre qui paraissait centenaire. Tout semblait silencieux, calme et ralenti. Puis cela changea. D'abord les bruits. Ils devinrent de plus en plus forts, comme s'ils avaient été assourdis avant. C'étaient ceux caractéristiques d'armes s'entrechoquant métal contre métal et ceux des cris de douleurs quand une lame entaillait la chair molle des corps. Il tourna la tête sur la gauche, et là, tout accéléra. Les gestes des combattants au corps à corps. Le sang qui giclait par gerbes écarlates. Les haches et les épées grossières qui virevoltaient. Les nombreux corps qui tombaient au sol. Il dut arrêter sa contemplation car un guerrier fonçait sur lui, arme au poing et il put parer au dernier moment, averti par un cri bestial. Mais ensuite vint la sensation de douleur, sa chair déchirée de part en part, le sang coulant le long de ses membres, chaud et poisseux. Il posa ses mains instinctivement sur la plaie, et les regarda. Elles étaient devenues rouges. Un rouge étouffant, suffocant, oppressant, comme l'étaient devenus l'air et l'ambiance. Soudain il était au pied de la colline, l'ombre du chêne l'avalant. Elle n'était en fait qu'un amas de corps. Certains visages lui étaient connus. Knut. Hedda. Bolverg. Thorlak. Le Devin. Thorgeir. Karl. Tout lui semblait devenir rouge devant ses yeux. La douleur le faisait flancher. Puis un ricanement. Il releva les yeux. Il se vit, parfait double, yeux bruns fous, des dessins bleus qui lui semblaient danser sur sa peau. Un sourire mauvais sur les lèvres, son double ouvrit la bouche. « Je vous tuerai tous. Je me vengerai. »

Almarik se réveilla en sursaut, suant, haletant, portant la main sur son torse dans un geste inconscient. La douleur lui avait parue si vraie. Mais il n'y avait rien, aucune plaie béante, aucun saignement. Le bruit de la pluie s'écrasant sur le toit de la maison de bois le calma peu à peu. Il se sentit mal malgré tout, alors il décida de sortir de la maison. Il se retrouva sous l'averse, le rafraichissant agréablement, l'eau ruisselant. Il avait l'impression que la pluie lavait et éloignait ce rêve. Cela faisait un certain temps qu'il n'avait pas refait ce cauchemar. Il n'avait toujours pas été voir le Devin mais là, il lui semblait important de le faire rapidement. Il ne pouvait pas continuer ainsi. Il voyait d'un mauvais œil toutes ces superstitions et dires de ce vieil homme déformé par il ne savait quel événement malheureux, mais il pourrait lui fournir les clés pour mieux appréhender son rêve. Le jeune homme resta encore un moment sous la pluie, levant même la tête, offrant son visage à ce flot du ciel. Quand le froid le prit, il rentra, changea de pantalon, se sécha rapidement avec la première étoffe trouvée et ralluma le feu. L'aube n'était que dans quelques heures, il profiterait de l'âtre avant d'aller rendre une petite visite au Devin après avoir coupé du bois pour constituer des réserves. Les questions se bousculaient à nouveau dans sa tête, l'empêchant de se reposer totalement.

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Hedda fut réveillée à l'aube avec le bruit tranchant de la hache fendant le bois. Voilà que son fils se mettait à débiter des bûches à peine le soleil levé ! Au moins, la pluie avait cessé. Elle se leva sans hâte, s'habilla puis se couvrit les épaules avec une cape en gros lainage. Almarik la lui avait offerte il y avait quelques jours, lorsqu'il était parti au marché vendre quelques marchandises et surtout les fibres de chanvre qui servirait à la confection de vêtements. Elle était d'un bleu soutenu, faisant ressortir celui de ses yeux qui était plus clair. Quelques torsades décoraient l'étoffe, donnant une structure et une apparence soignée à l'ensemble, tout en étant vraiment douillette et chaude. Elle l'adorait déjà. Elle sortit de la maison et alla rejoindre son matinal de fils. En s'approchant, elle remarqua les gestes brusques et tendus.

- Almarik, tout va bien ?

- Oui, t'inquiète pas, répondit-il essoufflé sous l'effort. Je prépare seulement la réserve de bois.

- Dès l'aube ?

- Oui… tout ce qui est fait est fait, pas vrai ? Il doit encore sécher en plus.

- En effet… mais tu sembles tendu. Et je t'ai vaguement entendu cette nuit.

- Il n'y a rien, je t'assure. C'était seulement un cauchemar. Rien d'important.

- D'accord, acquiesça Hedda, pas dupe du tout. Dans ce cas, rentre boire du lait chaud, tu continueras après.

Il finit son geste et posa la hache sur le côté. Il regarda sa mère. Elle s'inquiétait de le voir tendu, difficile de lui cacher ceci. Mais il était persuadé que s'il lui racontait son rêve et que ce n'était pas la première fois, elle s'inquiéterait encore plus. Mieux valait d'abord consulter le Devin et ensuite, il verrait selon les dires du vieux fous. Elle était parfois si encline à voir des signes partout ! Il lui sourit, la prit par les épaules et ils rentrèrent à l'intérieur, où la chaleur du feu les accueillit.

- Si j'avance bien avec le bois, j'irai dans l'après-midi à Beruvik, j'ai quelques affaires en suspens, exposa Almarik après avoir bu quelques gorgées de lait.

- Tu pourras nous prendre de la laine en même temps ? Il faudrait que je répare quelques draps pour nos futures nuits froides.

- Avec plaisir, affirma le jeune homme en se levant et quittant la demeure pour continuer sa besogne.

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Peu avant l'entrée du village de Beruvik, un chemin bifurquait en direction de la forêt entourant le village. Almarik le fit suivre à sa jument noire, s'enfonçant dans la forêt. La maison du Devin n'était pas très loin mais elle était éloignée du chemin, ce qui fit qu'Almarik avait eu l'impression désagréable de tourner en rond et de s'être perdu dans la forêt à la chercher. Mais soudain, il la découvrit. De maison, ce n'était que le nom qu'elle portait, car elle était débraillée, petite, ressemblant plus à une remise qu'à une habitation. Tout autour, des crânes d'animaux étaient fichés sur des poteaux, gravés de runes et divers amulettes pendaient et bougeaient au gré du vent. Un frisson parcourut l'échine d'Almarik. Ce n'était pas des plus accueillants par ici. Il préféra descendre de cheval, attacha sa monture à l'un des troncs et continua en direction de ce qui semblait être l'entrée de la bicoque.

Il poussa la porte de bois et découvrit l'intérieur. C'était petit, mais en plus, il y avait un amas de choses qui donnait encore plus cette impression d'étroitesse. Partout du plafond, pendaient des guirlandes faites de ficelle de chanvre tenant des bouts de bois flotté, des éclats de cornes et des pierres polies. Une table sommaire était contre une des parois, encombrée de bric et de broc que le jeune Viking ne prit pas la peine de tout identifier. Des espèces d'étagères prenaient le reste des murs, elles aussi saturées de choses et d'autres. Au centre trônait un lit, simple mais garni de peaux et fourrures, et où se tenait le Devin. Il était à moitié redressé sur le meuble, habillé de sa tunique sombre noyant son corps émacié sous des plis en surnombre. Son visage était en partie caché par une capuche, mais laissait voir des stigmates sur la peau, comme dus à des brûlures graves. Une odeur forte et épaisse agressa le visiteur.

- Qui vient troubler mon repos ? demanda d'une voix caverneuse le vieil homme.

- Almarik Karlsson.

- Oui, je sais qui tu es. Qu'est-ce qui t'amène ?

- Un cauchemar…

Almarik chercha une chaise ou un tabouret pour s'assoir, n'en vit pas alors il s'agenouilla devant l'homme et raconta son rêve. Il essaya de relater le plus de détails possible, surtout ceux qui avaient changé entre la première fois qu'il l'avait fait et celle de la nuit passée. Il raconta aussi ces hommes venus pillés et brûlés des villages vikings qui semblaient aussi porter des tatouages bleus et ses doutes d'un lien entre les deux choses, s'il serait la cause de la mort des siens comme dans ce rêve ou était-ce une mise en garde ?

- Est-ce un message des Dieux à mon encontre ?

- Oui, cela en est un.

- Mais lequel ? Je ne comprends pas…

- Car tout n'a pas été dit.

- Comment cela ? questionna le jeune homme, voulant plus de détails.

- Ceci, je ne le sais… mais c'est lié à la prophétie…

- La prophétie ? Celle qui concernait ma naissance et celle de mon frère ?

- Oui, c'est celle-ci. Un reste entier, deux peut se diviser.

- Des devinettes, encore et encore ! s'énerva Almarik. Ne peux-tu pas être plus explicite s'il-te-plaît ?

- Je peux seulement dire ce que les Dieux m'autorisent. A toi de mieux comprendre mes paroles que ce qu'elles ont pu être entendues par le passé. Mais sache que ces hommes en bleu, ton rêve et la prophétie sont liés entre eux. Comment et pourquoi ? Tu le découvriras par toi-même. En tout voulu, et cela sera lors d'une bataille en terres inconnues. Une erreur a été commise par le passé. Il faut la réparer. Sinon le sang de deux frères coulera. Maintenant, vas !

Le Devin tourna la tête, dédaigneux et tendit sa main, attendant un paiement, seule source de survie pour ce paria inspirant en même temps répugnance et respect aux habitants de Beruvik. Almarik déposa une pièce d'argent dans la main décharnée et quitta cet endroit nauséabond. Il n'était pas beaucoup plus avancé dans la compréhension de ce cauchemar.

Il attrapa la bribe de sa jument, la monta et partit au pas, pensif. « Sinon le sang de deux frères coulera. » Que voulait-il dire ? Mais au moins, il savait que la solution ou les réponses viendraient lors d'une bataille. En terres inconnues. Donc durant un raid. Il pourrait passer l'Hiver l'esprit tranquille, rien n'arriverait d'ici l'été prochain apparemment, au plus tôt. Cela le rassura un peu malgré l'envie de comprendre et il prit la direction de Beruvik pour acheter la laine attendue par sa mère.