De peur de se dévoiler aux yeux de tous, elle se tâte d'entrer en scène, dès lors que les habitants s'abandonnent à leurs songes les plus profonds.

Ambiguë, énigmatique et envoûtante à la fois, elle parait. Prudemment, elle couvre d'un édredon sombre les frêles âmes somnolentes, préservant quiconque du mauvais regard.

À chacune de ses apparitions elle prend toujours soin d'éclairer, à l'égard de l'insouciant errant, le chemin menant au sanctuaire de l'imagination subconsciente.

Elle qui, au premier regard, semble bien plus austère que son frère, mais qui derrière ses airs lugubres, veille tendrement sur nous.

La nuit.

J'ai toujours cherché à être sur place ; à chacune de ses manifestations.

De loin et de haut, je l'observai en toute discrétion : elle s'installe dès que le soleil finit sa tâche, assombrissant sous le manteau les vastes plateaux. Dès lors, la brousse s'apaise. Les cigales se préparent à striduler quelques mélodies de leur répertoire qui s'accorderaient en parfaite osmose avec les courants d'eau.

La vie s'éteint alors à petit feu.

La nuit paraît terrifiante, si l'on ne s'intéresse qu'à la façade qu'elle expose : elle reflète, d'après certains, de sinistres desseins et d'effrayantes terreurs nocturnes.

Et pourtant, malgré tous les défauts qu'on lui accorde, elle persiste à se dévoiler, lentement, mais sûrement.

Resplendissante, elle comparaît, éclairant de son brocart scintillant de mille et un astre cette terre qu'elle chérit avec délicatesse.

C'est lors de ces occasions que j'aimais contempler le monde sous son apparat, examinant depuis la cime d'un arbre son apparence ensorceleuse, observant l'humanité assoupie, désireuse d'un lendemain meilleur.

Le temps semblait alors se suspendre selon mes vœux, offrant à mes yeux ce qui pourrait être l'un des rares spectacles les plus complaisants.

Douce nuit, songeras-tu un jour à lever le voile de tes mystères ?

Ton silence sème en moi les graines de la mélancolie.

Nos univers ont bien trop souvent croisé le fer.

Alors pourquoi t'éclipses-tu assidûment vers l'infini ?

Je me surprenais à m'assimiler à ces pseudo-philosophes qui germaient de nulle part, cultivant un nombre considérable de questions existentielles, mais qui ne sont guère capables de répondre à celles-ci, finissant donc plus tard par les ensevelir, n'aboutissant à rien de bien concret.

Était-ce ainsi que je menais ma propre vie ? Sans doute.

Le jour était pour moi signe de quotidien accablant et désolant, tandis que la nuit, je sortais de ma torpeur et admirais le monde sous un tout autre angle, me demandant si un jour, j'aurais enfin réponse à toutes mes questions.


Dimanche vingt-cinq octobre 2020, 5h30 :

Il y a ces petits rituels que l'on ne peut éviter de reproduire en toute conscience, même dès le réveil.

Pour certains, il est primordial d'inspecter toutes les dernières informations manquées au cours de la nuit sur leur portable. D'autres préféreront saluer leurs proches en bon uniforme. Ou bien décideront-ils de prendre directement un solide petit-déjeuner pour mieux s'accrocher aux petits (ou grands) tracas de la vie ? Ou passeront-ils cette étape qui ne leur est guère nécessaire ?

Les petits maniaques iront prestement faire leur petite toilette, et les plus languissants, soit bon nombre d'entre nous à ne pas évincer de la liste, s'inventeront les plus inconcevables prétextes pour éviter tout effort insignifiant leur demandant de sortir de leur cocon ouaté.

Et puis vient celle qui se détache toujours des conventions, sans pour autant en avoir la moindre intention. Celle que l'on évite de nommer, de peur de se sentir trop ordinaire dans cette société vivant au rythme des modes, des regroupements sociaux qui n'ont pour but que d'effacer toute différence pouvant faire tache à la corporation instaurée. L'Homme est, bien que souvent disconvenant à ce sujet, un être en quête de compagnie, toujours à la recherche d'un lien qu'il peut tisser et tresser au fil du temps, quitte à y laisser tout ce qui faisait le charme de son nom. Il est, en quelque sorte, semblable à une fève de cacao : pur, il est unique en son genre, mais personne ne le trouve à son goût. Alors nous lui donnons une autre forme, bien plus douce, et le métamorphosons en une chose plus conformiste.

Je n'ai jamais voulu être conformiste, ni pour autant être contestataire. Le terme exacte aurait été « mi-figue mi-raisin », soit celle qui n'a jamais su où se placer correctement. Était-ce ma faute ? Probablement, mais la question aurait était plus intéressante si elle avait était reformulé ainsi : était-ce entièrement de ma faute ? Nuance.

Quant à mes habitudes matinales, elles étaient quelque peu singulières.

Lorsque la nuit prenait congé, j'épiai minutieusement tout son processus. Il n'y avait aucune signification à cette cérémonie, juste de l'insouciance mêlée à de la rêverie. Le paradoxe me guidant dans chacune de mes actions, je m'éveillais quand le monde s'affaissait, et m'évanouissais à l'aube d'une ère nouvelle.

Ainsi je commençais inévitablement mes journées, le regret m'étouffant en m'apercevant que je planifiais et codifiais minute par minute mes programmes, car l'exaltation n'avait jamais osé franchir le seuil de mon âme marmoréenne.


J'abhorrai les attroupements.

Bousculades à tout vient, brouhaha se bifurquant en bourdonnements barbants, toute une cacophonie à la fois cocasse et chaotique qui finit par vous créer des collapsus conjoncturels. J'étais, d'ordinaire, d'instinct à être dépassée par ces défilés qui ne se dénouaient jamais à votre demande.

Mais étonnamment, cette journée s'était entamée d'une bien étrange manière.

« Tu as entendu les nouvelles ? s'était subitement empressé de poser comme question un jeune homme à son homologue, en sortant de la foule journalière. Le prix des loyers va encore augmenter. J'vais jamais tenir le coup à ce rythme-là.

- C'est stupide, fut la réponse de son associé, les yeux rivés sur son petit écran. Le gouvernement va encore s'attirer des problèmes. Comme s'il n'y avait pas assez de soucis pour en voir arriver d'autres, qu'ils arrêtent d'emmerder les gens sur des raisons fondées sur du vent. »

En temps normal, je n'aurais pas été très intéressée par ce genre de plaintes. La population vit dans un cercle vicieux où chacun a besoin d'imposer son mécontentement en raison d'un problème d'équité, et il n'était pas rare que j'entende de pareils conflits au fil de la journée, s'estompant en frissons désagréables à mes oreilles.

Mais la curiosité avait pris les devants et s'était mise à charge de captiver toute mon attention face à ce sujet.

Je ralentis donc le pas et observai d'un œil discret la scène en face de moi.

« Tu fais bien d'en parler ; ces raisons sont effectivement basées sur du vent. Qui a eu cette idée débile de fouiller les cieux pour chercher une quelconque anomalie ? s'esclaffa le benjamin, puis s'arrêtant brutalement pour reprendre son calme.

- La Terre est source de mystères, c'est ce qu'ils disent tous ! Mais personne ne sait distinguer le réel de l'imaginaire ! pouffa l'autre en prenant tout de même garde à ne pas être source de regards. Raté. La science d'aujourd'hui croit en n'importe quelle théorie absurde ! Un seul événement anodin et pouf ; ils deviennent tout excités ! Il suffit de voir les chaînes qui percent dans le domaine du sensationnel : plus l'information semble incroyable, plus ils auront de chance d'être entendu et reconnu par la suite. »

Cet homme marquait un point. Il était, de nos jours, inévitable de tomber ne serait-ce que sur quelques secondes d'un programme de ce genre et qui demandait à tout spectateur d'éteindre leurs neurones et de se laisser emporter par l'étonnement exorbitant des présentateurs. Mais pour survivre dans le domaine de l'écran, tous les coups étaient permis.

Alors quitte à dénaturer quelques fondements pour promouvoir une information résultant de leurs « recherches », il fallait tout miser sur l'attention de l'audimat.

Quelle escroquerie.

« Le plus drôle dans l'histoire, c'est que certains ont beau dire qu'ils ne sont pas influençables, ils sont pourtant les premiers à tomber dans le piège des médias ! C'est n'importe quoi ! Est-ce que je dois filtrer mes réseaux sociaux et prouver que je peux faire un meilleur boulot qu'eux ?

- C'est pas bientôt fini ce raffut ? Si vous avez autant de prétention qu'eux, alors pourquoi pas commencer dès maintenant au lieu de vous plaindre ? grommela une simple femme recroquevillée contre un mur.

- Pardon ?

- Vous prétendez posséder la science infuse mieux que quiconque à ce sujet, alors bougez-vous ! Combien de fois ai-je entendu de telles promesses sans jamais voir du concret ? Vous n'acceptez pas cette situation ? Allez-y ! On ne vous retient pas, alors qu'attendez-vous ?

- Non mais c'est quoi votre problème ? Et qu'est-ce qui vous en empêcherait aussi ? haussa le ton le plus âgé. Vous trouvez la situation normale ? Oui, c'est fatiguant de se plaindre à longueur de journée, mais on serait déjà dans le pétrin si tout le monde suivait votre exemple !

- Soyez heureux de votre situation justement ; bon nombre serait mort à l'heure qu'il est pour avoir votre place ! Votre égoïsme est écœurant ; toute cette histoire pour un simple haussement de prix ? Alors qu'il y a des pays souffrant de problèmes bien plus graves !

- Mais oui bien sûr ! C'est toujours la même chose ! On a même plus le droit de s'exprimer librement ici ! 'Faut toujours comparer notre situation avec des cas qui n'ont rien à voir ! C'est bien gentil de résoudre le problème des autres, mais honnêtement, vous pensez qu'ils feraient la même chose pour nous ? Bah oui, tiens ! Si le président ne fait rien pour résoudre nos problèmes, alors qui s'en occupera ?

- Vous espérez sincèrement construire votre avenir de cette façon ? l'interrompis-je en me joignant discrètement au groupe. C'est ça votre vision du monde ? Chacun pour soi ? À vous observer, vous n'avez jamais vécu dans les chaussures d'un autre qui n'a pas les mêmes moyens que vous. Certes, la situation est terrible, mais de là à faire graviter le centre de l'attention autour de vous, c'est ridicule.

- C'est une blague ? Qui t'a sonné d'abord ? ricana subitement le benjamin. Tu crois sincèrement que je vais me taire ?

- Ce n'est pas ce que la dame voulait te dire. Au lieu de te plaindre, montre-toi à la hauteur de tes paroles, et fais quelque chose qui puisse aider à améliorer la situation.

- Et pourquoi pas toi, tant qu'on y est ? Tu es d'accord avec ce que je viens de dire, non ? Mais pour autant, tu ne fais rien ! Qu'est-ce que tu attends ? Un miracle ? C'est fou ça ! Attendons un miracle alors ! »

Je regardai les deux hommes s'éloigner de mon champ de vision pour devenir de simples ombres se faufilant aux travers des passants, avant de disparaître au point de fuite, puis baissai mon regard.

Un miracle ?

Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ce mot portait une signification négative. Il détenait pourtant, à sa création, une connotation optimiste, et devrait inspirer joie, soulagement et confort pour ceux qui prient de tout cœur, afin qu'il puisse égayer le quotidien bien sombre de certains.

Peut-être que le monde en avait assez, d'attendre impatiemment qu'un miracle ne se présente à leur porte sans jamais savoir s'il sera au rendez-vous.

Le monde grandissait, et l'espoir s'était rangé dans un carton destiné aux douces espérances abandonnées.

Le miracle relevait plus d'une magie que d'une réalité.

« Ça ne sert à rien de se bercer d'illusions, avec de tels esprits pessimistes » avait prononcé la dame en regardant les premières gouttes tomber, tandis que je sortais de mon sac un parapluie que je lui offrais.

Le monde mûrit vite.

Et finira par pourrir lentement.


Je m'écroulai lourdement sur le canapé, à côté de deux grands sacs désormais dépourvus de leurs provisions.

La serviette couvrant mes cheveux, je tâtais de ma main droite la table à mes côtés sans prendre la peine de la regarder, à la recherche d'un comprimé qui puisse m'aider à calmer la migraine naissante, puis ingurgitai sans peine le contenu de mon verre avant de m'allonger et de regarder l'horloge.

Les secondes prennent leurs temps, mais le temps se presse.

Je devais suivre le programme que je m'étais efforcé de constituer, pour ne pas flâner dans cette maison.

Mais mon corps refusait toute cette machinerie.

Rejoignant ma chambre, je relevai ma couette et saisis celle qui avait gardé ma place.

Je souris à peine à cette pensée, trouvant la situation ironique. J'étais la seule présence vivante sous ce toit.

L'installant correctement sur le rebord de ma table de chevet, je saisis par la même occasion une brosse sur celle-ci, et commençais mon ouvrage avec le même intérêt chaque jour.

Quel réel intérêt avais-je à porter pour une poupée de porcelaine ? Je n'en avais aucune idée. Mais je m'y étais résolue sans soucis.

Je peignais quotidiennement sa chevelure blonde vénitienne, son regard bleuté pénétrant mon être sans le moindre problème, comme essayant de me tirer les vers du nez.

Son sourire était figé dans de la porcelaine et pourtant, j'ai toujours cru apercevoir de la sincérité dans celui-ci, mon imagination voulant peut-être me créer cette illusion.

J'appréciais la compagnie de cette poupée, tout en sachant pertinemment qu'elle ne pouvait pas me retourner cette affection.

Je l'aimais sincèrement. L'adorais.

Peut-être était-ce la seule échappatoire que je m'étais créée, pour m'éloigner de la solitude dans laquelle j'étais enchaînée depuis longtemps ?

Mais je m'emportais assez facilement.

J'aurais souhaité converser avec elle à cet instant précis. Passer du temps à débattre. Deux-trois mots échangés, ou même une émotion autre que le sourire qui trônait sur son visage.

Juste un peu de vie dans ce vide.

Le regard hagard, j'écoutai le silence remplir à elle seule la salle, unique connaissance que je portais dans mon cœur comme un fardeau depuis, ce qui me semblait être, une bien trop longue existence.

Oh, solitude, ris-tu de la situation ? J'aurais été bien aise de ne point t'avoir dans mes pattes, mais tu t'es éprise de ma personne sans que j'y puisse y déposer mon consentement. Qu'aurais-je pu faire pour te combler ?

Après tout, je n'étais qu'un atome, perdu au beau milieu de ce carré dénué de vie, et peut-être même de sens.


Dans le comble du néant, j'errai sans fin, sans que l'ennui ne puisse s'installer auprès de moi.

Drôle de manière pour passer le temps. Mais cela ne m'importait que trop peu.

J'étais une habituée de ces murs blancs. Et de cette chaise attendant chaque nuit son utilisatrice attitrée.

« Pourtant, c'est ainsi que tu mènes ta vie, lâcha dans un sourire facilement discernable l'ombre en face de moi, mais tu ne t'en es jamais vraiment plainte, me donnes-tu raison ? »

La curiosité peut à la fois être un excellant allié, tout comme votre pire ennemi. Il est préférable de ne pas trop jouer avec elle.

« Sûrement oui. »

Mais j'avais choisi de risquer le coup.

« Néanmoins, je cherche une réponse à toute cette mascarade. »

Un soupir traversa les lèvres de mon interlocuteur.

« C'est compréhensible. Même honorable. »

Subitement, son sourire s'estompa.

« Mais que faire quand la vérité se cache derrière un immense brouillard ? On cherche à s'y intéresser, s'y aventurer, puis s'empêtrer, pour finir par s'y perdre et ne plus avoir la moindre envie de continuer. On regrette son choix, parce que celui-ci n'est pas toujours à la hauteur de nos attentes. C'est un engagement incertain, que beaucoup réfutent en ayant l'angoisse d'en revenir… Métamorphosé. Alors je te pose cette question. »

Son regard captura le mien avec une facilité déconcertante.

« Serais-tu prête à prendre le risque et t'engager dans un brouillard dont tu ne connais même pas les premières brumes ? »

Je déglutis rapidement.

J'étais prise à court par une question que je n'avais pas encore élucidé.

Nombre de fois, j'avais inspecté cette question sous toutes ses coutures. En vain.

C'était une décision qu'il ne fallait pas prendre à la légère, j'en avais pleinement conscience.

Alors pourquoi diable remettais-je constamment en question cette conscience ?

« Cela fait bien trop longtemps que je suis dans l'obscurité complète. Est-ce une vie ? De vivre dans l'ignorance totale ? Passer ses journées à observer la vie, autour de soi, vaquer à des occupations qui permettent à une certaine émancipation, pour atteindre un idéal rêvé depuis de longues années ? Je pourrais très bien avancer et établir mon propre but… »

Je tentais de dominer son regard.

« Mais que faire si ce brouillard vous en empêche ? Je ne demande pas grand chose, juste un peu de connaissance. Mais même celle-ci semble être infranchissable pour ma part, comme un immense mur essayant à tout prix de m'en dissuader. N'y a-t-il point quelque chose… »

Je mordis ma lèvre inférieure tout en regardant le plafond, hésitant un instant.

« D'étrange là-dedans ? Est-ce un mal que d'être mise au courant ? Ce n'est plus une question de curiosité, mais d'un besoin fondamental. »

Un rire se fit entendre. Je fronçais les sourcils tandis que mon voisin d'en face plissa ses yeux.

« C'est inutile de le réfuter, je le vois clair dans tes yeux ; tu omets un point important. »

Touchée.

« Ne te donne pas la peine de prendre des grands airs si tout ton être ne veut point te suivre. »

Coulée.

Je baissai mon regard, incapable de prononcer quoique ce soit, mais aussi pour éviter toute confrontation.

« Quand seras-tu honnête avec toi-même ? »

Je perdais tout contrôle sur moi-même.

« Tu n'oses pas aller de l'avant. Tu attends que quelqu'un s'en charge pour ne pas avoir à effectuer cette tâche qui te semble impossible à atteindre. Qu'as-tu fait jusqu'à présent pour y arriver ? Attends-tu un miracle ? Non, c'est bien plus que ça. Car même une aide extérieure ne serait guère efficace face à ta situation. Et tu veux savoir pourquoi ? Parce que ce mur, qui te semble inaccessible, n'as-tu jamais pensé un seul instant qu'il fut bâti par toi ? »

L'incompréhension vint remplacer mon stoïcisme.

« As-tu réellement envie d'en savoir plus ? Es-tu sûre de ne pas oublier quelque chose dans toute cette histoire ? continua-t-il en désignant mon sein gauche. Veux-tu savoir pourquoi ? Parce que celui-ci contient toutes les émotions que tu ne veux plus jamais revivre, que tu as personnellement enfermé pour ne plus les expérimenté à nouveau. La joie, la tristesse, la colère, mais aussi…»

Je relevai mon regard pour être prise au piège.

« La peur. »

Saccagée.

« Peur de te perdre et de ne plus jamais en revenir intacte. Peur d'oser ce qui pourrait être par la suite néfaste. Peur que ton quotidien, certes accablant, mais assez calme, soit ravagé. Tu ne peux pas supporter l'idée que cette peur envahisse ton espace vital pour t'engloutir et ne plus t'en échapper. C'est pour ça que tu attends une main divine. Et après, tu dénonces les autres pour leur manque de réaction. Cette démunie que tu as rencontrée plus tôt dans la journée était dans l'incapacité, mais l'es-tu pour autant ? Qui t'empêche d'avancer ? Ou plutôt quoi ? Il n'y a qu'une seule explication ; tu as peur.

- N'en dis pas un mot de plus. La peur est un poids inutile qui peut me ralentir considérablement.

- Ne tente pas de la renier, car au moment le moins opportun, elle pourrait ressurgir et causer des dégâts irrévocables.

- Alors que faire ? » le questionnais-je sérieusement.

Son sourire s'élargit.

« Tout dépend de toi. »

Je ne pouvais rien faire ; je n'en avais pas les moyens, ou plutôt ne possédais aucun repère qui puisse m'aider. Je cherchais une aiguille dans une botte de foin depuis déjà assez longtemps. Je perdais mon temps.

Face à face, je n'osais pas lui répondre, ni le regarder. Je ne savais quoi faire, ni quoi dire, une barrière invisible bloquait toutes mes paroles et réfutait toutes mes pensées.

Et pourtant, je souhaitais…

« Souhaiterais-tu tout de même essayer ? »

Je me raccrochai de nouveau à son regard, tentant de déceler ce qu'il avait en tête.

« Comment le pourrais-je ? réfutais-je dans l'attente d'une réponse concluante. Je ne sais même pas par où commencer.

- Là n'est pas la question. Tout ce que je souhaite savoir, c'est : veux-tu en savoir plus ? »

Une horloge s'installa dans mon esprit, faisant résonner le battement de sa pendule au sein de ma boite crânienne.

Au premier coup, je fermai les yeux ;

Au second, je ravalais ce semblant d'angoisse qui commençait à me paralyser ;

Au troisième, j'inspirai calmement ;

Au quatrième, j'expirai tous les mauvais maux brouillant mon esprit ;

Au cinquième, je répondis sans m'en rendre compte ;

« Oui. »

Un regret immédiat se logea au sein de mon cœur tandis que je rouvris les yeux pour apercevoir l'ombre en face de moi esquisser un léger sourire.

« Alors tu le peux. »


Ouvrant brusquement les yeux, je me relevais dans le quart de seconde, cherchant à stabiliser ma respiration entrecoupée.

Inspectant brièvement les alentours, il était alors évident que je m'étais endormie au rebord de mon lit.

Je jetais prestement un coup d'œil à ma fenêtre pour m'apercevoir, sans grand étonnement, qu'une lune presque formée illuminait les dix mètres carré de ma chambre.

Pourquoi s'affoler ? Ce n'est pas la première fois.

Dans mes bras se logeait ma tendre poupée, que je ne pus m'empêcher de ramener contre ma poitrine, espérant que celle-ci puisse calmer, d'une manière ou d'une autre, le rythme irrégulier qu'avait instauré mon cœur.

Stabilise, respire.

Reprends-toi, expire.

Oublie ces maux, maintient ton cocon illusoire.

Tout ça n'est pas réel. Tout est fruit de ta pensée.

Réfute ce soupçon perdu au plus profond de ta sensibilité.

Pourquoi répéter, nuit et nuit, cette litanie qui ne servait guère qu'à me donner l'illusion de rassurer la pauvre âme égarée que j'étais ?

Lundi vingt-six octobre 2020, 17h50 :

Je rentrai nonchalamment dans le bus après une journée de perdue, à ne rien faire, et payai le conducteur avant de prendre place dans un des sièges du milieu.

Personne, mis à part le chauffeur et moi.

Le vide.

Pour compenser celui-ci, tout en essayant de trouver un semblant d'occupation, je me mis à regarder le paysage par la fenêtre, seule distraction à ma portée.

Il ne pleuvait pas en ce mois d'octobre.

En voilà un bien inattendu miracle. Je trouvais cela presque regrettable.

Sarcasme.

Mais peu m'importais ; j'aimais la pluie, la préférais au beau temps, car elle détenait le mérite de m'indiquer à l'avance, lors de sa venue, les journées les plus désolantes et les plus oubliables que j'allais vivre.

« Pourtant, c'est ainsi que tu mènes ta vie. » me répondit mon reflet dans un rire.

Rien d'inhabituel en soi, j'en avais bien peur.

Avait-on réellement quelque chose à me reprocher face à cela ?

« Pourquoi pas changer et essayer de sortir des sentiers battus ? Tu n'y perdras rien. »

Je regardai perplexe mon reflet, revenu à la normale, puis soupirai.

Il aurait été judicieux d'exposer tous ces phénomènes étranges que je vis au quotidien.

Mais je n'osai pas faire le premier pas. Je n'arrivai pas à tenter les choses, et préférai m'éloigner de toute tension. Je savais d'avance que tout cela ne mènerait à rien, et servirait uniquement à m'attirer des problèmes.

« Tu as peur ? »

Je chassais cette phrase de ma tête, fermant mes paupières, et soupirant de nouveau.

Tandis que mon reflet rit de nouveau malicieusement.


J'avais peut-être parlé un peu trop vite.

La Normandie avait plus d'un tour dans son sac.

Mon logement était seulement à quelques pas, perdu au beau milieu des bois normands. Simple, typique, mais bien loin d'être désagréable.

Je fus trempée jusqu'à la moelle, mon sac était devenu un bel aquarium, et mon intuition me disait qu'un rhume n'allait pas tarder à pointer le bout de son nez.

Une journée tout à fait normale, m'étais-je dit.

J'aurais, en revanche, aimer le penser.

Je fis un pas,

Puis regardai à ma droite,

À ma gauche,

Derrière moi.

Et me précipitai à l'instant même vers le seuil de mon abri.

Une risée se faufilait habilement sous l'averse. Je tressaillis involontairement.

Un doute s'installa en moi : j'étais suivie.

Tu délires. Il serait temps de faire le tri dans ton esprit. Il est inutile de t'affliger sur des points insignifiants de ta vie.

Insignifiant ? Je ne pouvais pas savoir, je n'étais guère experte dans ce domaine-là.

Mais je ne vis aucune ombre se cachant dans le paysage automnal dépeint devant mes yeux.


Minuit. Le glas sonnait son heure de gloire.

« En te souhaitant de trouver le chemin menant à la vérité désirée. »

Le papier se froissait, s'humidifiait, devenait une forme abstraite et indescriptible dans mes mains.

« Et que le bleu de la liberté guide tes pas.»

Paralysée.

Je perdais mes repères.

Prête à lâcher, mais ne pouvant y arriver.

Ce bleu me semblait si loin.

Bien loin derrière des barreaux.

Je ne pouvais l'atteindre.

J'étais prisonnière d'une cage.

Dont je m'étais accommodée.

Ou même prise à… désirer ?

« Bon anniversaire. »