Le 21 septembre 1989, les habitants de l'île Blackney, au large de l'archipel des Mariannes, ont disparu sans laisser de traces. Cinq-cent-quarante-six hommes, femmes et enfants, volatilisés sans que l'on ne trouve aucun corps, ni aucun signe de violence. Les premiers à donner l'alerte furent les membres de la mission Sentinelles, dépêchés depuis plusieurs années par le CNRS afin d'établir le contact avec cette population isolée. A leur tête, le professeur Henri Luzarche, ethnologue ; le professeur Adam Redouté, botaniste ; et le professeur Mareve Temauri, historienne spécialiste du peuplement des îles d'Océanie.

Blackney était une énigme, bien avant de devenir un mythe. Petit îlot d'à peine soixante-seize kilomètres carrés, détaché du continent des millions d'années avant ses voisins de l'archipel, la vie s'y est toujours développée en autarcie. Faune et flore ne ressemblent à rien de ce que l'on peut trouver ailleurs dans le Pacifique. L'évolution y a suivi un cours qui lui est propre, une alternative à la Terre telle que nous la connaissons. C'est un minuscule fragment d'étrange, un aperçu de la variété de formes que la nature peut prendre, lorsqu'elle est soumise à des conditions différentes. Un véritable trésor pour les chercheurs. Une vision martienne, pour les plus rêveurs.

On pourrait dire la même chose des habitants de Blackney. Les premières traces de peuplement remontent au deuxième millénaire avant notre ère. Les premiers contacts avec l'Occident à la fin du XVIe siècle, lorsque les Espagnols colonisent les Mariannes. L'isolement, le manque de ressources naturelles, et l'hostilité des habitants de cette petite île perdue dans le Pacifique ont sans doute eu rapidement raison des conquistadors. Les témoignages qu'ils nous ont livrés de leur passage sont rares. Ils décrivent des indigènes à la peau dorée par le soleil, plus grands et plus forts que les plus fiers de leurs soldats, incomparables en mer, et magnifiques, comme des dieux en exil.

A leur sujet, lorsqu'il posera le pied pour la première fois sur l'île en 1984, Henri Luzarche écrira : « C'est un peuple d'une beauté surnaturelle. Ils vivent en total isolement du reste du monde, mais ce serait une erreur de les croire ignorants. Ils sont seuls car ils l'ont décidé. Ils n'ont pas besoin de nous. »

Luzarche a été le premier étranger, depuis la fin du XIXe siècle, à être admis sur l'île. Auparavant, les indigènes repoussaient farouchement toute tentative d'accoster sur leurs rives. Ceux qui s'y risquaient disparaissaient, sans espoir de revanche de la part de leur gouvernement. Officiellement, Blackney est un territoire américain. Officieusement, l'île n'appartient qu'à son peuple. Les États-Unis se sont engagés à ne pas intervenir dans la vie des insulaires. Et tenter d'approcher à moins de cinq kilomètres de leurs côtes est passible de lourdes peines.

Il a fallu à Luzarche trois ans pour convaincre le CNRS d'organiser une mission, et trois autres années encore pour obtenir l'accord des États-Unis Dix-huit longs mois d'approches timides, enfin, pour que les habitants de l'île Blackney le laissent accoster, le 25 mai 1984.

Luzarche publiera de nombreux articles sur ses contacts avec Blackney. « Ils ont le culte du secret », écrira-t-il. « Ils m'étudient autant que je les étudie. Et à travers nos échanges, je sens bien qu'ils en apprennent plus que moi. »

Les conclusions de Luzarche resteront minces, mais spectaculaires. Une démographie contrôlée maintenue à quelques centaines d'individus. Une société égalitaire, où chacun participe à la production et à la redistribution des ressources, ainsi qu'à la prise de décisions. Un art fait d'entrelacs imbriqués, évoquant l'univers des abysses. Il faut dire que Blackney se situe juste au bord de la fosse des Mariannes, la fosse océanique la plus profonde au monde.

Il suffit de s'éloigner de quelques dizaines de mètres à la nage pour apercevoir l'eau devenir noire. Les habitants de Blackney le savent. Onze mille mètres sous leurs pieds, la fosse déploie sa gueule immense, sur plus de 175000 kilomètres carrés. Blackney se tient en équilibre au-dessus d'une gigantesque balafre, une plaie béante dans les entrailles de la Terre. Si l'île tient son nom de son rattachement au territoire américain en 1898, les indigènes, eux, la nomment « Idha », ce qui signifie « Le Seuil ».

La fosse exerce sur les habitants de Blackney une attraction presque obsessionnelle. Elle définit leurs croyances, leur histoire, et jusqu'à leur structure sociale. Les indigènes ne connaissent pas le mariage. Ils n'accordent aucune importance à la notion de parentalité biologique : les enfants sont élevés en groupe, ensemble, par tous. Les femmes enceintes font l'objet d'un tabou. En près de cinq ans de rapprochements, aucun des membres de la mission Sentinelles ne sera autorisé à en voir une seule. L'acte sexuel semble renfermer pour eux un pouvoir puissant, presque effrayant, qui doit être caché à tous les regards et nié, à n'importe quel prix. Les habitants vont même jusqu'à réfuter se reproduire entre eux. Tous se qualifient de frères et sœurs, et le mystère des nouvelles naissances réside, comme toujours pour eux, dans les profondeurs de l'océan.

Ils attribuent l'origine de leur tribu à la venue de mystérieuses créatures sur leur île, qu'ils vénèrent comme des dieux. Ces créatures seraient sorties de la fosse des Mariannes pour se reproduire avec eux, leur conférant l'endurance et la force d'exploiter les océans. Luzarche s'est de nombreuses fois heurté au secret absolu qui entoure ces divinités. Mi-humaines, mi-poissons, elles se rapprochent singulièrement de la conception occidentale que nous avons des sirènes. Les habitants de l'île prétendent qu'ils descendent de ces êtres formidables, et qu'ils existent toujours.

Aucun de ces mystères n'égale celui de la disparition des habitants de Blackney, pas plus qu'il ne l'explique. Lorsqu'il constate l'abandon du village le 21 septembre 1989, Luzarche ne trouve que des maisons vides et des feux éteints. Tous les bateaux sont restés sur place. Les effets personnels aussi. La nourriture, les vêtements, la vaisselle. Où qu'ils soient allés, les indigènes n'ont rien emporté avec eux. Pas de traces de précipitation ni de lutte. Comme s'ils avaient tout simplement cessé d'exister.

La disparition de l'île Blackney a défrayé la chronique dans tous les plus grands pays du monde pendant des semaines. Luzarche et son équipe ont même fait quelques apparitions télévisées. Pour le jeune ethnologue de l'époque, la seule réponse logique était sans appel : l'océan. Des plongeurs furent dépêchés sur place. Ils ne découvrirent jamais rien. Mais avec onze mille mètres de fond, comment auraient-ils pu ?

Rien ne vint jamais ébranler la conviction de Henri Luzarche. Pour lui, les habitants de l'île Blackney s'étaient réveillés un matin, et avaient décidé de rejoindre leurs dieux. Cinq-cent-quarante-six hommes, femmes et enfants, s'étaient avancés main dans la main vers les flots pour se donner la mort. Telle était l'attraction que la fosse exerçait sur eux. Et qu'elle exercerait à jamais sur lui.