Photo de couverture : Joanne Adela Low sur Pexels.

C'est tellement difficile de faire peur que je n'ai même pas la prétention d'essayer :) J'espère néanmoins que cette petite histoire vous distraira. N'hésitez pas à me dire ce que je peux améliorer !

Note : la protagoniste principale a un caractère assez particulier qui ne reflète absolument pas le mien, je tiens à le préciser !


Esprit, es-tu là ?

« Tendez la main à ceux qui n'en ont plus »*. L'affiche s'étalait en grand sur le couloir du métro : un appel au don pour quelque association de lutte contre la lèpre. Malgré la qualité certaine de la formule, quasiment personne ne semblait l'avoir remarquée.

« -Et après, on dira que c'est moi la cynique », constata tout bas Gayané.

Elle hésita à prendre l'affiche en photo pour l'envoyer au Christophore, histoire de guetter sa réaction, puis se rappela qu'elle avait laissé son portable à l'appartement. Dommage, pour une fois qu'il lui aurait servi à quelque chose...

Dehors, le ciel était couvert, le vent soufflait en rafales dans les ruelles de la vieille ville. Les premiers touristes arpentaient le pavé humide mais on n'en était pas encore à raser les murs pour se croiser. Il faisait tellement moche qu'il n'y avait même pas de queue devant l'entrée du glacier : c'était plutôt un temps à chocolat chaud. Gayané, elle, aurait été mieux à la piscine. Mais bon, l'Éternel a dit : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » ; béni soit l'Éternel. Surtout quand il fait trop froid pour transpirer.

Le nez dans son col pour se protéger du vent piquant, elle cherchait sa direction entre les immeubles anciens aux façades ocre, jaunes, roses. Bientôt, avec les beaux jours, le quartier prendrait comme un air d'Italie ; mais, pour l'heure, le printemps hésitait entre chaud soleil et crachin automnal. Aujourd'hui, c'était crachin automnal. Gayané longea une boutique de souvenirs, un bouquiniste, trois restaurants, un magasin de bonbons, une taverne : le Pigeon hargneux. Elle l'avait déjà repérée par le passé, avec son enseigne verte peinte d'un gros volatile gris à l'air patibulaire, mais n'y était jamais entrée.

Enfin elle trouva la porte qu'elle cherchait, noire sur le fond beige d'un mur crépi. Un appel par l'interphone, une volée de marches et elle était chez Mme Boyer, violoniste de talent, professeur de musique au conservatoire, quarante-cinq ans, divorcée, deux fils qui volaient déjà de leurs propres ailes. Les services du diocèse lui avaient communiqué ces détails mais, à vrai dire, Gayané n'en avait rien à faire. Ça ne l'intéressait pas de savoir si Madame faisait de la poterie ou fréquentait un architecte tout en s'envoyant le plombier. La seule chose importante à ses yeux, c'était que Mme Boyer était médium à ses heures perdues. Gayané n'aimait pas les médiums. Des charognards quand ils n'avaient aucun pouvoir et, dans le cas contraire, des fouteurs de merde. Ce qui ne voulait pas dire grand chose parce qu'en fait, Gayané n'aimait pas grand monde sur cette Terre.

Mme Boyer habitait un appartement cossu, encombré de meubles anciens et d'objets d'art auxquels Gayané jeta à peine un coup d'œil indifférent. Ça devait payer, le conservatoire ; ou alors c'était le divorce. Ou l'architecte. La médium, grande femme brune bien maquillée, portait des bijoux en or et une robe aux teintes automnales. Elle était très séduisante, le plombier devait prendre du bon temps. Elle conduisit tout de suite Gayané au salon, petite pièce aux longs rideaux de velours, lourds fauteuils en tapisserie et guéridons drapés de dentelle imprégnée d'une odeur d'encens : à n'en pas douter, c'était ici qu'avaient lieu les « séances ». À une petite table était assise une autre femme que Gayané identifia tout de suite comme la victime. Sensiblement du même âge que Mme Boyer mais bien moins fringante : cheveux blonds et courts tirant sur le gris, terne, empâtée, visiblement malheureuse. Le genre à traîner sa misère en survêtement à longueur de journée. Gayané ne ressentait aucune compassion pour elle.

« -Je vous présente Mme Batiste, dit Mme Boyer, et la femme blonde, qui pour l'occasion portait un anorak par-dessus son survêtement, hocha la tête. C'est à elle qu'appartient la poupée. »

La poupée. C'était pour elle que Gayané se trouvait là. Elle était posée sur la table : une poupée Barbie blonde en robe de bal rose, une seule chaussure à son moignon de pied. Elle devait dater un peu, car les Barbies d'aujourd'hui n'avaient pas le même visage. Elle reposait sur le dos, inerte, ses grands yeux bleus fixés au plafond. Avec son sourire vide, elle avait l'air de planer. Peut-être qu'elle voyait les anges.

« -C'était sa préférée, murmura Mme Batiste. Elle l'appelait Lisa. »

Elle, c'était Alicia, la fille de Mme Batiste et la raison pour laquelle elle se négligeait autant. À deux voix, elle et Mme Boyer se mirent à raconter une histoire dont Gayané connaissait déjà les grandes lignes pour les avoir lues dans le dossier transmis par l'évêché.

Alicia était décédée il y avait de ça presque un an, maintenant. Thérapie et antidépresseurs n'y changeraient rien. Mme Batiste, comme tant d'autres, voulait croire que sa fille était toujours quelque part, et qu'il était possible de communiquer avec elle. Par le bouche à oreille, elle avait découvert l'existence de Mme Boyer et avait été admise dans son cercle, car Mme Boyer choisissait ses clients. Les premières séances ne donnèrent rien ; puis, à l'invitation de la médium, Mme Batiste se mit à y amener Lisa, la Barbie préférée de sa fille.

« -J'ai tout de suite senti que quelque chose se passait, affirma Mme Boyer qui s'était assise à côté de sa cliente. Cette poupée était empreinte d'énergie, l'aura en devenait de plus en plus nette à chaque séance... »

Des phénomènes parapsychologiques avaient depuis été observés de façon récurrente, toujours en présence de la poupée : chute brutale de température, lumière électrique soudain vacillante, coups frappés sous les tables. Apparemment, Lisa avait pris l'habitude de bouger toute seule quand on ne la regardait pas : il n'était pas rare de la trouver ailleurs qu'à l'endroit où on se souvenait l'avoir laissée. Ces manifestations avaient lieu aussi bien chez les Batiste que chez Mme Boyer. Pendant un temps, les deux femmes y virent des signes de la présence d'Alicia et tentèrent de communiquer avec elle grâce à la poupée. Au début, les résultats semblaient encourageants.

« -Nous posions une question, raconta la médium, puis nous fermions les yeux. Un coup était frappé sous la table pour nous dire de les rouvrir, et la tête de la poupée avait pivoté : à droite pour oui, à gauche pour non.

-C'était très impressionnant, confia Mme Batiste à mi-voix. Et tellement réconfortant. Comme si j'avais ma fille auprès de moi. Mais ensuite... »

Ensuite, bien sûr, les choses prirent un tour plus inquiétant. Par le jeu des questions-réponses, « Alicia » en vint à dire des choses très désagréables : qu'elle ne reposait pas en paix, que son père était un homme mauvais et que sa mère méritait de souffrir. Aux manifestations habituelles s'en ajoutèrent d'autres, plus spectaculaires : claquements de porte, lévitation d'objets, murmures désincarnés. Les deux femmes ne savaient plus que penser.

« -Ma fille a besoin d'aide pour trouver le repos, se désespérait Mme Batiste. Elle cherche à me dire quelque chose, je le sens, mais je n'arrive pas à comprendre. Et tant que je ne saurai pas ce qu'elle veut, elle ne pourra pas reposer en paix. »

Mme Boyer se montrait plus circonspecte.

« -Pour être tout à fait franche, je ne suis pas absolument certaine que l'esprit auquel nous avons affaire soir bien celui d'Alicia. »

Gayané haussa un sourcil ironique.

« -Sans blague, il vous aurait menti ? Ça alors !

-Mais si ce n'est pas Alicia, alors qui est-ce ? » s'obstina Mme Batiste sans se démonter devant la familiarité de la visiteuse.

Le haussement de sourcil de Gayané s'accentua.

« -Le Maître des poupées, ça vous dit quelque chose ? »

C'est la médium qui avait alerté l'Église quand elle avait compris que l'esprit qui habitait la Barbie n'avait rien de bienveillant. Ce n'était pas celui d'une enfant morte, comme il le leur avait tout d'abord fait croire ; lors des dernières séances, elle avait senti croître son hostilité. Il les trompait et leur voulait du mal. La réponse de Gayané ne fit que confirmer ses craintes : bien qu'elle n'ait jamais entendu une telle expression auparavant, elle ne se demanda pas à qui elle faisait référence, tant cela semblait évident. Tendue, Mme Boyer quitta la table et s'éloigna de quelques pas.

« -Si c'est bien de lui dont il s'agit, je ne suis pas de taille à lutter, dit-elle à voix basse. Par respect pour moi-même, je me suis toujours tenue à l'écart de ce genre de choses. Je suis désolée mais il va falloir vous en occuper toute seule. »

Elle avait la mine sérieuse de qui mesurait toute la gravité de la situation et n'avait résolu de ne pas s'en mêler qu'au prix d'un âpre débat intérieur. Gayané y comptait bien. Dégonflée.

En réalité, il semblait peu probable que Satan lui-même fût à l'œuvre : pour ce qu'en savait Gayané, il n'était pas tellement du genre à jouer à la poupée. Elle ne savait pas où elle avait pu pêcher l'expression qui avait fait blêmir la médium – à sa connaissance, elle ne faisait pas partie de la titulature officielle du démon. Mais si l'idée que le grand cornu était derrière tout ça faisait assez flipper ces dames pour leur passer l'envie de faire tourner les tables, autant ne pas reculer devant ce pieux mensonge. De toute façon, ce ne serait pas le premier.

« -Avant de commencer, j'ai besoin que vous me fassiez une démonstration, annonça-t-elle, histoire d'évaluer la gravité de la chose.

-Une démonstration ? » répéta Mme Batiste, interdite.

Gayané confirma d'un hochement de tête.

« -Faites comme pendant une de vos séances. Que je voie comment ça réagit.

-Nous vous avons donné tous les détails, répliqua Mme Boyer, un peu sèche.

-Rien ne vaut l'expérience vécue, balaya Gayané. Et puis la situation a pu évoluer depuis la dernière fois que vous avez pratiqué. »

Ce n'était pas pour les mettre mal à l'aise qu'elle tenait tant à voir – pas seulement. Il valait toujours mieux savoir à quoi s'attendre avant de se lancer dans une répurgation. La médium ne cacha pas son mécontentement devant cette procédure.

« -Je ne vais pas entrer en transe alors que le d... alors qu'il est peut-être dans cette pièce ! se récria-t-elle en prenant garde à ne pas prononcer le nom de l'Ennemi. Je ne prendrai pas le risque qu'il pénètre mon esprit !

-D'après le dossier et ce que vous m'avez dit, je n'ai pas l'impression qu'on en soit à ce stade, répliqua tranquillement Gayané. Pas déjà.

-Mais vous avez dit que la situation avait pu évoluer », nota Mme Batiste.

Elle était restée assise près de la table où se trouvait la poupée qu'elle regardait maintenant avec méfiance. Elle aussi commençait à prendre peur. Zut. Si elle les perdait toutes les deux, Gayané pourrait se brosser pour sa démonstration.

« -Bon, essayons autre chose, proposa-t-elle. Vous allez simplement appeler votre fille, et on verra ce qui se passe. »

Mme Batiste la regarda d'un air dubitatif.

« -Vous croyez que ça suffira ? »

Gayané haussa les épaules.

« -Vous m'avez bien dit que la Barbie bougeait toute seule même en dehors des séances, non ? »

Mme Batiste ne put que confirmer. Gayané se tourna vers Mme Boyer qui, les bras croisés sur la poitrine, désapprouvait clairement ce qui allait suivre.

« -Et vous, vous n'allez pas changer d'avis, n'est-ce pas ? lui lança Gayané.

-Rien ne vous empêche d'invoquer l'esprit vous-même, répliqua la médium d'un ton pincé. Je ne vois pas pourquoi ce serait à nous de le faire. »

Gayané ignora la suggestion. Elle vint se placer derrière la chaise qu'avait occupée Mme Boyer et posa les mains sur le dossier. Sur la table, Lisa restait sagement immobile, les yeux fixés au plafond. D'un signe de tête, Gayané invita Mme Batiste à commencer.

« -Allez-y, appelez-la. »

Un peu hésitante, Mme Batiste s'éclaircit la gorge.

« -Alicia ? appela-t-elle. Alicia, tu es là ?

-Pas comme ça, la reprit Gayané. Faites comme quand vous êtes seule chez vous, dans sa chambre, au milieu de ses affaires. Quand vous la suppliez de revenir et que vous guettez son souffle près de votre oreille ou son reflet dans le miroir. »

Mme Batiste rougit et baissa les yeux. Comment le savait-elle ? Sans doute était-ce assez commun chez les victimes d'une tragédie telle que celle qu'elle avait vécue. Sentant sa détresse, Mme Boyer vint poser une main sur son épaule et Mme Batiste la serra avec reconnaissance. Gayané retint un soupir d'impatience. On n'allait quand même pas y passer toute la journée !

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Lisa, la poupée, inoffensive et inerte, fixe le plafond de ses yeux peints. Une mèche de ses cheveux est tressée, depuis plusieurs années maintenant. Mme Batiste ferme les paupières. Derrière l'attend une petite fille en salopette.

« -Alicia, murmure-t-elle. Je suis là, ma chérie. Viens me voir, s'il te plaît. Approche-toi. »

Le résultat ne se fait pas attendre. D'un coup, la température de la pièce chute de façon sensible ; les lumières se mettent à vaciller. La médium recule à nouveau et serre ses bras autour d'elle.

« -Alicia, tu es là ? demande tout bas Mme Batiste. Est-ce que c'est toi ? »

Deux coups secs et sonores sont frappés sous la table. Gayané note que, malgré la tension, aucune des deux femmes ne sursaute : elles ont l'habitude. En dépit des fenêtres fermées, un courant d'air agite les rideaux et frôle la nuque des participantes, les faisant frissonner : il est glacé.

« -Alicia, chuchote encore Mme Batiste, est-ce que tu veux me dire quelque chose ? »

À leurs oreilles, le courant d'air sonne comme un râle. Un autre coup est frappé, suivi d'un tapotement rapide : sur la table, la poupée s'est mise à trembler. Les trois femmes voient sa tête pivoter lentement sur son cou de plastique, sans qu'aucune main humaine ne la manipule...

La démonstration s'avère suffisante pour Gayané.

« -OK, je prends le relais, déclare-t-elle. Allez, Alicia, montre-toi si tu l'oses, ordonne-t-elle d'un ton railleur. Tu sais qui je suis, ou il faut que je me présente ? »

Le salon tout entier semble se figer : la Barbie cesse de trembler, les rideaux s'immobilisent en pleine ondulation, et Mme Boyer et Mme Batiste se statufient, le regard rivé sur Gayané. Celle-ci affiche un air ouvertement satisfait.

« -On fait moins le malin, maintenant, hein ? »

Deux secondes de silence et d'immobilité parfaite.

Puis une tempête de coups secoue la table tandis que les rideaux volent et que les lumières clignotent comme une guirlande de Noël déréglée. Mme Boyer, les mains plaquées sur la bouche, s'est réfugiée contre le mur et contemple la scène avec des yeux horrifiés. Mme Batiste, figée sur sa chaise, pousse un couinement lorsque, en vacillant, la table sur laquelle repose la poupée commence à s'élever dans les airs.

« -Je t'ai dit de te montrer, pas de faire des haltères, rappelle Gayané d'un air blasé. J'ai déjà vu Poltergeist, merci bien. »

La table retombe bruyamment sur le sol. Les caresses insidieuses de l'air glacé se font plus pressantes sur la peau des trois femmes. Mme Batiste couine à nouveau et agite frénétiquement les bras pour tenter de chasser ces mains invisibles, tandis que la médium se blottit face au mur, tremblante et gémissante. Imperturbable, Gayané plisse les lèvres.

« -Je rêve d'un esprit qui soufflerait de l'air chaud, pour changer », marmonne-t-elle.

Le vent spectral hulule à leurs oreilles d'un ton qu'on devine courroucé. Sur la table, soudain, Lisa la poupée se redresse en position assise, et sa tête pivote jusqu'à ce que ses yeux se braquent droit sur Mme Batiste.

« -Oh mon Dieu, murmure cette dernière horrifiée, derrière ses mains jointes serrées contre sa bouche. Alicia, ce n'est pas toi qui fais ça, n'est-ce pas ?

-Mais non, répond Gayané. Ça, ça nous vient du deuxième cercle et ça n'a même pas de nom », dit-elle avec mépris.

Le vent hurle et secoue les rideaux sur leur tringle ; une ampoule claque, deux cadres à photo se renversent. Le bras de la poupée se lève et sa main aux doigts joints pointe le visage terrifié de Mme Batiste.

« -Si tu as quelque chose à dire, dis-le au lieu de faire des effets de manche ! » intime Gayané assez fort pour couvrir le bruit du vent.

Les cheveux des trois femmes leur fouettent le visage et des gifles d'air glacé rosissent leurs joues. La lampe qui a grillé vole à travers la pièce et va s'écraser contre le mur, à un mètre de la tête de Mme Boyer.

« -Raté, commente Gayané d'une voix inaudible sous le glapissement de la médium.

-Assez, ça suffit ! pleure Mme Boyer en se recroquevillant de peur de recevoir un autre projectile.

-Ça suffit, répète en écho Mme Batiste, l'air un peu halluciné, sans quitter des yeux la main de plastique pointée vers elle. Ça a assez duré. Ça suffit. »

Gayané hoche la tête avec satisfaction.

« -T'as entendu ce qu'on te dit ? crie-t-elle à l'adresse du vent qui continue de hurler à travers la pièce close. Tu n'es pas chez toi dans ce monde ! Tu n'es qu'un conglomérat sans nom et sans visage, tu n'existes pas ! Fous-moi le camp ! »

Contournant la chaise de Mme Batiste, elle vient se placer devant la table – devant la poupée.

« -Et laisse cette Barbie tranquille, bordel de Dieu ! »

D'un geste ferme, elle plaque le bras de la poupée contre son corps et la rallonge sur la table.

Avec la brutalité d'un coup de feu, un silence assourdissant s'abat sur le salon. Les plis des rideaux retombent mollement de part et d'autre des fenêtres, la lumière chaude des lampes illumine la pièce ; la remontée soudaine de la température fait naître une légère buée sur les vitres. Seuls les débris au pied du mur attestent qu'il s'est bel et bien passé quelque chose d'anormal ici ; ça, et Mme Batiste qui tremble de tous ses membres sur son siège, et les sanglots de la médium prostrée contre le mur.

« -Bon, ben je vais y aller, annonce Gayané.

-C'est fini, c'est... Vous êtes sûre ? » balbutie Mme Batiste, éberluée, tandis que Mme Boyer se rapproche prudemment.

La médium s'essuie les joues d'une main. Les larmes font couler son maquillage en traînées noires que son BCBG d'architecte trouverait peut-être sexy.

« -Comment peut-on être certaines que c'est terminé ? » demande-t-elle à Gayané avec une hostilité à peine rentrée.

Le regard d'indifférence hautaine que celle-ci lui retourne signifie clairement qu'elle se moque pas mal d'être crue ou pas.

« -Vous le verrez à l'usage », répond-elle laconiquement.

Elle prend la direction de la porte en bousculant légèrement la médium au passage : dégage du chemin, femme de peu de foi.

« -Et qu'est-ce qu'on doit faire de la poupée ? » l'interpelle Mme Batiste.

Gayané se retourne. Tiens, c'est vrai, la poupée. Elle l'avait déjà oubliée.

« -Je ne vous conseille pas de la garder. Avec le temps, un autre petit malin pourrait être tenté de s'y accrocher. Vaut mieux vous en débarrasser. Vous pouvez la jeter au feu si ça vous chante, les gens aiment bien faire ça, en général.

-Vous... vous pourriez peut-être vous en charger ? » suggère timidement Mme Batiste.

Debout à ses côtés, Mme Boyer a retrouvé son sang-froid et croise les bras dans une attitude de défi. Elle semble prête à crier au charlatan contre Gayané, voire à lui réclamer des dommages et intérêts. Ce serait comique, mais pas étonnant. Les arnaqueurs convaincus de leur pouvoir supportent mal qu'on leur mette le nez dans leurs insuffisances.

Sans mot dire mais avec un soupir résigné, Gayané attrape la Barbie et tire sa révérence. En franchissant le seuil du salon, elle entend les deux femmes commencer à murmurer dans son dos. Nul doute que la médium se fera un plaisir de la saquer quand les services du diocèse lui enverront leur fameux questionnaire de satisfaction conçu par le Christophore en personne. Nul doute non plus que le deuil de la mère éplorée n'en sera pas moins douloureux. Mais au moins, aucun esprit mineur ne devrait revenir la tourmenter. Merci mon chien.

À la sortie de l'immeuble, Gayané fourre la Barbie dans une benne à ordures : tant pis pour celui qui fouillera les poubelles.


*Véridique.


"Le Christophore", "répurgation" : si ça ne vous dit rien, c'est normal :) c'est que j'ai commencé à réfléchir à la suite, mais j'attends vos avis pour savoir si je suis sur la bonne voie !